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le vrai Caldear, caché derrière le faux, qui faisait maintenant les gestes.
Molière était présent et me parlait.
Kzeisr décida que nous irions, pout nous reposer de Berlin, passer quelques semaines à Sassnitz. : Sassnitz n’a rien de. bien attrayant. Surtout au début de maïi.-L’eau de la Baltique y était à peu près aussi froide que l’eau de la grotte chinoise au bain Ungerer, et la troupe des douze beautés que l’on plonge en début de saison dans la mer ou dans les lacs devant le casino de chaque station balnéaire pour assurer un Stock de cartes postales revenait sur la grève avec vingt-quatre jambes rouges. Elles étaierit le principal attrait de notre hôtel, où elles répétaient habillées les tableaux vivants qu’exigeait dans les flots le concessionnaire de Binz, de Ruegen ou de Swinemünde. Un médecin les accompagnait, un certain doéteur Wolff, spécialiste du cœur et de grande malpropreté qui achevait une étude sur les palpitations des cœuts féminins dans l’eau. Il suivait les quarantehuit ventricules et oreillettes dans la mer même, où il pénétrait avec un imperméable et qu’il évitait d’effleurer, levant les bras comme s’il se rendait à elle. Revenu à terre débarrassé des cœurs aquatiques, il guignait fort du côté du cœur d'Eva et du cœur de Geneviève qui nous. avaient rejoints. Nous nous levions avec le soleil, et voyions alors ces dames nues, car elles travaillaient à cette heure pour les cartes à quinze centimes. Toujours vêtues d’un seul manteau
qu’elles tejetaient sans pudeur dès que leur amant la mer l’exigeait, pat un froncement ou une ride, et sans . qu’il fût besoin de leur dire un mot, à certains aspeéts et certaines agitations soudains des flots ou des feuil- "lages, elles comprenaient que l’heure était venue des cartes en couleur, ou des cartes sentimentales, et se. précipitaient devant la vague ou la falaise la plus vive, effrayant les mouettes qui portaient alors au ciel, sous un saint esprit immaculé, les cris d’une vieille corneille et d’un canard. Nous habitions face au Casino, jadis hôpital, où Kleist avait repris conscience, et j'étais sûr, chaque matin, de retrouver alentour ses . pas marqués dans le sable, soit qu’il eût voulu regarder à l’intérieur par les interstices ‘des échafaudages, soit qu’il se fût acharné sur une piste pour moi invisible et - qui le menait toujours jusqu’à la Baltique au langage inhumain. L’après-midi, nous nous réunissions sur la terrasse. Le temps était beau. Parfois un bateau rouge dépassait insensiblement un bateau tout bleu et le contenait une minute. Il était doux de voir une couleur absorber l’autre sans en être modifiée. Celles des hirondelles qui préfèrent les moucherons salés voletaient sut la mer. La petite maison du sémaphote, aussi guindée et passée à la chaux que l’homme qui se tient debout dans les coutses au milieu de l’arène et que jamais le taureau ne touche, attendait avec sété- nité la tempête. Pas un volet ne tressaillait. Le doéteur Wolf qui avait soigné la plupart des hommes d’État allemänds, Erzberger, Rathenau, Wirth, nous donnait leur tension artérielle, et devait avouer que les assassinats, par un hasard inconcevable, avaient jusqu'ici observé l’ordre de moït fixé par la faiblesse
cardiaque. Puis c'était le soir. De la presqu'île voisine arrivait le premier rayon bleu d’un phare, et de Scandinavie d’immenses lueurs blanches. Débarrassées des queues écailleuses qu’elles avaient adoptées pour les cattes postales du couchant, les douze naïades enfin\ tranquilles s’habillaient pour la nuit, et le docteur Wolff, dédaigneux de ce qui n’a pas de cœur, la mer, * la lune, tendait vers nos conversations une oreille incurvée en Stéthoscope, la main satisfaite sur le ventre | d’un chien sale comme sur un bon moteur.
Depuis que Geneviève était avec nous, la belle Eva, qui avait pouttant appris chez les diaconesses de Spandau quelles quinze attitudes il convient à une jeune Allemande noble d’observer vis-à-vis des quinze principalés nations, semblait prise de gêne envers la nature. Alors que Geneviève vivait à l’aise dans ce paysage pourtant nouveau et parmi ces gens dont elle ignorait la langue, en face de chaque émotion et de chaque être vivant faisait toujours le poids, comme un boxeur, — pour arriver à un accord avec le moindre épicéa où hanneton de mer, Eva se voyait dans la nécessité de changer complètement d’âme, sinon de co$tume. Elle était toujours, dans le décor de Kleist, à la place où elle devait être, mais à la manière des naïades, par l’effet d’un déguisement. Elle essayait de soustraire ce paysage et cette mer à la simplicité dont l’inondait Geneviève en faisant lever dès le café au lait d'immenses fantômes, en indiquant sur . la mer le chemin par lequel Sigurd était venu, en nous conduisant à la source auprès de laquelle, dans les hêtres, on sacrifiait les prisonniers à Hertha, en essayant de nous envelopper les jours de brume de
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speétres qu’elle nous distribuait comme des imperméables, Geneviève de Brabant à Geneviève, Hagen à moi, Mime au doéteur Wolff, mais il suffisait que
Geneviève se mît à pêcher à la ligne ou à jouer au croquet pour que l’île fût soudain purifiée de ce qu’elle contenait en histoire, géographie et miasmes légendaires, et qu’elle nous donnât le repos réservé aux jeunes filles de Candie au lendemain de la fête du Minotaute. Jusque dans les promenades à bicyclette le contraste se poutfsuivait, avec la machine normale de Geneviève et la polymultipliée d'Eva. | Ainsi leurs âmes. Je sentais l’affeétion de Kleist vaciller
entre les deux femmes, et il s’étonnait que ce fût avec quelque angoisse, ne se doutant pas, tant chacune en était la fille, qu’il hésitait entre deux pays. Il se demandait pourquoi toutes les grandes formes imaginaires nées sous d’autres climats, Tristan, Parsifal, et tous les dieux normands, venaient mener en Allemagne une existence plus reconnue, plus officielle et plus effeétive que celle des plus grands Allemands, — et pourquoi tous les grands hommes vivants et réels se précipitaient ou aspiraient à la France comme à un refuge ou à une sanction et souvent aimaient à rendre leur âme d’humain à ce pays qu’on disait-privé d’âme de nation, que ce fût Tourgueneff, d’Annunzio, Bôrne ou Heine… Était-il juste d’appeler cette Allemande véridique et cette Française artificielle, alors que chaque mouvement de l'esprit ramenait celle-ci aux humains de sa taille, et accolait celle-là à des géants et à des spectres? D'où venait cette rapidité avec laquelle le premier nouveau tiche allemand, en érigeant une colonne près d’une source, pouvait créer dans la journée une légende
d’ondine que le Baedeker confirmait dans la prochaine édition, tous les esprits et éléments qui personnifient Pinsaisissable toujours apprivoisés en quelques heutes entre Rhin et Elbe; — et d’où vient l’amitié rapide qui lie soudain pour toujours, dans le premier restaurant auprès de la gare de l'Est, le grand exilé tchèque ou anglais avec le garçon berrichon qui le sert? Geneviève était toujours logée à la place exate où la baie et le salon du Casino, de leur soleil ou de leur ripolin,
Peussent sécrétée comme une perle. Eva à celle où la :
municipalité eût élevé la fontaine ou la Statue. Deux ou trois fois j’entendis Eva appeler des animaux sous le prétexte que sa robe était de leur couleur et qu'ils étaient frères. — Venez, leur disait-elle, j'ai votre pelagel Mais les braques blancs fuyaient ses robes blanches, les serins sa robe jaune, et acclamaient Geneviève en vert pomme.
L'instinét qui révélait à Geneviève ce que les inconnus contenaient en héroïsme et en souffrance l’arrêtait aussi devant les bicyclettes qui avaient eu des accidents mortels et devant les maisons riches en drames mesquins ou confottables. C’est ainsi qu’elle nous mena prendre tous les jours le café chez les Weissberger. Frau Weissberger avait d’abord tougi de nous . Voir arriver juste à l’heure où la lumière soulignait le délabrement de son chalet et ses premières rides. Fanny Weissberger, au temps où elle était Fraülein Horn de Hambourg et millionnaire, méprisait sa fortune, ne pensait qu’à lui échapper, et, au prix de vingt années, après deux divorces, — de même que ses oncles les Friedlander avaient gagné la religion catholique en deux temps, le premier l’athéisme, le second le pto-
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teStantisme, — elle était arrivée par un baron bibelotier, puis par un général écrivain, à un petit poète qui était cela même qu’elle avait souhaité, modeste, illustre et sans lunettes. Mais, à ce moment même, elle avait aussi quarante-cinq ans et sa fortune avait péri. Tout ce qui est à cet âge la poésie de la vie, l'auto avec deux chauffeurs en peau blanche, les dîners auprès des petites rivières, les voyages avec de belles malles, lui échappait, et elle n’avait plus qu’un poète. Ainsi ceux qui aiment un parfum jusqu’à partir pour le Liban en respirer l'essence même, et ne trouvent que son bois d’origine, tout juste odorant si on le frotte avec son nez. Sur son divan, enfouie sous la couverture déformée comme ne se déforment que les vêtements, elle se lamentait du réalisme de la vie, alors que dans la pièce voisine, malgré ses appels de lèvres, car elle avait pris dans le malheur l’habitude de siffler comme un serpent; malgré les cris du premier petit beaufrère, le piano de la seconde petite belle-sœur, avec une encre qui lui était disputée trois fois par jour pour les comptes, Weissberger, passant sa défaite dans le matiage au compte général de sa patrie, composait les seuls beaux poèmes de l’Allemagne vaincue. Par-
fois, entendant son mari lire à mi-voix une épode, à quart de voix une antistrophe, par haine des bourgeois et de la poésie, leur expression, les bas tombant sur les
chevilles, elle enfilait, devant la cuisinière, un grand verre de vin blanc.
C’est entre ces deux persécutés que Kleist put juger Geneviève. Alors qu'Eva, franchi le paillasson des Weisshberger, ne parlait que par allusions aux héros que Weissberger avait créés, le grand boulanger de
.Gatmisch, ou le forgeron de Kochel, clamant à voix entière les odes et à voix suraiguë les épodes, Geneviève con$tata que chaque vers du mari était relié À ‘une ride de la femme, que lire une Strophe du premiet faisait remuer dans le visage de la seconde les deux pattes-d’oie à la fois, et se borna à découvrir que le fils Weissberger aimait dessiner et sculpter. Elle lui donna des leçons; on ne parla plus que de peintres et de sculpteurs dans cette maison sursaturée en poètes. Quand Weissberger, un peu étonné, se laissa aller à faire des confidences sur son travail, Geneviève l’expulsa, et installa son bureau dans une soupente dont il n’avait pas le droit de sortir sans avoit sonné trois fois d’un cor de chasse. Pour donner confiance à Fanny, elle allait assidûment à la cofrespondance du bateau de Trelleborg, et il était bien rate, cat elle connaissait toute l’Europe, qu’elle n’en “ famenât pas une célébrité, à laquelle le Weissberger, extrait de sa soupente, était présenté comme un pair. Prétextant chaque réception pour un aménagement, Sans rapport du reste avec l’hôte, le jour où elleramena i Anatole France qui revenait de Suède avec son prix Nobel, elle nettoya la cuisine; le jout où ce fut Rap- ! popott, qui allait plaider à Moscou, la chambre des enfants. Einstein partait pour. Copenhague. Elle lava le plafond de l’office, ramena Einstein, et, avertie par la sœur de Lola Levy qu’il savait faire des tours avec des ficelles, elle lui lia les mains comme aux briseuts de chaînes. Il se déliyra, apprit à chacun le moyen d'arriver du moins à cette liberté, et aussi des tours de cartes, et aussi à enlever. le gilet sans toucher au veston. On eut besoin de la soupente pour
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SIEGFRIED ET LE LIMOUSIN 189 la photographie. Weissberger dut aller travailler dans la salle de correspondance du Casino. D'ailleurs, Fe avec la même autorité, quand la pêche aux hommes
célèbres ne donnait pas, Geneviève ramenait un incon-
nu, un Suisse avec un étui dont on ne sut jamais s’il était violoniste ou joueur de tennis, et un beau Suédois, trouvé en maillot sur la grève, que j'avais déjà yu dans ce co$tume à Abbazia et à Deauville, et qui devait ne se déplacer qu’à la nage. Un beau jour, le bateau étant retardé, elle ramena du Casino Weissberger, organisa la fête, nettoya la penderie et le derrière des volets en son honneur, força la Weissberger à l’embrasser publiquement, et nous avons su depuis que de cette fausse accolade était reparti l'amour.
Cr-prssous le quarante-ttoisième exercice de français, le seul que je n’eus pas le courage, une fois éctit, d’envoyer à Forestier, et dont le titre était : “La Mémoire. UN LIMOUSIN RAPPELLE A SON AMI, QUI A TOUT OUBLIÉ, LEURS SOUVENIRS D'ENFANCE. PLANTES. INSECTES. PETITS ANIMAUX. ?
— Parlez encore, parlez, disait l’homme sans mémoire, disait Forestier. Voilà dix ans à cette heure que faisions-nous?
à Le 22 mai 1912? répondais-je. Nous étions dans un village des environs de Paris. Nous avions choisi l’auberge à cause d’une plaque de marbre sur laquelle une devise incompréhensible était gravée. Vous la savez par cœur : Les papillons baisent les fleurs, les fleurs baisent les papillons. De temps à autre
des salves, c’étaient les invités du Président de la 2! 2 :
République qui chassaient. Parfois un coup de feu isolé, c'était un musicien invité pour la première fois. et qui tirait aussi son premier coup de fusil.
— Dites-moi tout cela avec les noms propres, disait Forestier. J'adore les noms propres.
— Je traduis donc : nous étions à Marly-le-Roi,
à l'auberge Martin. Les sphinx baisaient les roses; les pervenches, les phalènes. Des coups de feu : c’étaient MM. Chéron, Maunoury… Un coup de feu isolé, c'était M. Erik Satie.
— Et voilà onze ans?
— Le 22 mai 1911, nous allions chez les Ardu-°
ran-Ladôucet, manger des cèpes et du lièvre. Nous étions à motocyclette, car vous savez aller à motocyclette. Vous emportiez votre trompe, car vous savez sonner de la trompe. Nous nous arrêtions dans chaque forêt pour cueillir des champignons, car vous distinguez tous les champignons non vénéneux, du mousseron aux cocherelles. :
— Et encore?
— Vous aviez dans votre poche le tome I de :
Vauvenargues. Le tome II était dans la sacoche pour les crevaisons. Car vous ne savez pas réparer les pneus. Arrivé à la Marne, nous péchions à la ligne. Je vous étais d’un grand secours, car vous détestez toucher les a$ticots. À la tombée de la nuit, nous nous attaquions aux écrevisses, et vous m’alertiez À chaque bruit, car vous avez la terreur des gardes champêtres.
— Et encore?
— Le 22 mai 1891, vous habitiez chez votre tante Eynard, en Limousin. Elle vit encore. Elle est la
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- seule de votre famille à vivre encore. Elle vous donnera des indications devenues classiques sur votre jeu- nesse, ce génie de dessinateur qui vous posséda entre trois où quatre ans. Vous dénichiez des nids. Vous avez pas mal de torts envers la France. Vous avez cassé pas mal d’œufs de bouvreuil ou de merle dans votre poche, car vous ne pouviez consentir à les mettre dans votre bouche pour redescendre des ormeaux. Vous êtes tombé une fois dans une mare et l’on vous a sauvé à grand-peine.
— Qui m'a sauvé?
— Un de nos camarades nommé Durand et un chien nommé Miraut. Tout ce que la France peut fournir de plus anonyme en fait de sauveteuts. Une autre fois, sut un échafaudage du clocher, votre planche basculant, vous étiez tué sans un ouvrier qui vous rattrapa par les oreilles. Elles ne cédèrent point. De ce sauveteur-ci nous avions retenu le nom, c'était un Piémontais et peu porté à l'anonymat, car il s’appelait Garibonticelli.
— Qui voyions-nous?
— Nous. voyions à deux heures le maire, qui savait tout juste encore lire, qui était partisan du grec, et nous offrait du vin de Mon bazillac sucré, le meilleur étant le sucré. À trois heures le professeur de rhétorique de Limoges, partisan de la suppression des classiques, et qui nous offrait du Mon bazillac sec, le meilleur étant le sec. Toutes ces antinomies de formi-
dable envergure, Dieu et Néant, Royauté et République, cubisme et classicisme, vin sucré et alcocl, notre petite ville nous en nourrissait sans mesure. Puis nous partions vers Brantôme par le chemin vicinal, du
vicinal bordé de haies débouchant dans le départemental bordé de cerisiers, du départemental dans la toute nationale bordée de peupliers ou d’otmes, — tout le chemin de notre civilisation! Nous arrivions à six heures tout vifs dans Brantôme suintante et | entourée de douves, et à sept heures, quand les rhumatismes nous avaient pris, nous revenions pat un chemin où chaque vallée avais sa petite scierie mécanique comme un souffle no@urne..
——(Etencore? |
— Puis la nuit venait. Le jet d’eau de la place redescendait. On entendait le contrôleur, avant de clore sa maison, siffler son Chien avec la clef de la porte. Nous nous couchions dans des lits à deux draps, nous nous endormions au cri des grenouilles et des gtillons, qui essayaient en vain de forger un nom propre à leur marais ou à leur champ. Alors commençaient nos rêves, car vous rêviez beaucoup, mais je ne Peux vous renseigner sur eux, sinon vous dire que vous Voyiez souvent une colline à pic d’où descendent en Juges des jeunes filles et des tigres. C'était la fin. Les gtillons s’étaient tus.. C’était le néant.
— Et encore?
UN jour je trouvai affichée à la porte du Casino une nouvelle qui nous chassa de la Baltique.
— Révolution Munich. Comte Doëteur Attiste Peintre von Zelten a pris pouvoir.
Car il faut, en Allemagne, la moitié au moins du télégramme pour indiquer les titres bourgeois du révolutionnaire.