CHAPITRE SEPTIÈME
L’AuBE se levait, quand l’automobile que nous avions frétée à Berlin et qui avait l’autorisation de traverser les lignes révolutionnaires, le citoyen Siegfried von Kleist étant invité à faire partie du nouveau Sénat, nous déposa dans Munich. Des agents vêtus de l’ancien uniforme nous poursuivirent dès notre entrée et nous donnèrent une alerte, mais ils en voulaient à.nos phares encore allumés et il fallut leur payer contre reçu vingt-quatre marks, le premier impôt certainement qu’ait perçu le diétateur Zelten. Ils ne nous demandèrent pas nos papiers, l’ancienne police n’assurant plus la surveillance que des objets inanimés, voitures, automobiles ou pots de fleurs, et devant remettre à la nouvelle celle des êtres humains. On entendait de temps à autre un coup de feu, timide, car guette et révolte demeurent filles de la chasse, défendue en tous pays avant le lever du soleil. Un dernier arrêt, provoqué par des agents qui me signalèrent une déchirure à mon manteau, — toujours Pancienne police, — et je fus à la maison. Si j'avais pu concevoir un doute sur la révolution, le moindre regard jeté vers la ce,” en verre de mes israélites russes l’eût levé. Ils étaien. déjà tous : “tillés, groupés
194 SIEGFRIED ET LE LIMOUSIN — je ne pouvais le préciser encore — à la manière du gibier ou des chasseurs, et les téléphones, les appareils de T. S. F. avaient surgi dans les réduits où le fafteur hier ne pouvait pénétrer que sa carte de fa6teur à la main. Les femmes, que j'avais toujours vues étendues sut des grabats et recouvertes de haïllons, étaient
debout, demi-nues, décolletées pour la fête, et les .
bijoux avaient apparu à leur gorge, leur cou, leur front et jusqu’à leurs chevilles comme les tatouages qu’on
repique de frais chez les Papous au jour du Grand- Jour. .
Le murmure des harmonicas, des boîtes à musique et les fredons, seule particularité empruntée à l’Allermagne par la tribu, avait cessé. Eux qui ne tenaient jusqu'ici leuts renseignements sur le monde que par des colloques, des lettres chiffrées, des pressions de pouce, s’arrachaient les journaux et l’on sentait que le joutnal, en éffet, apportait aujourd’hui imprimés tous ces mots cabalistiques que leut transmettait hier la tradition orale. Des mélanges que je n’aurais jamais soupgonnés et qui n'avaient dû avoir lieu que de nuit s’opéraient au grand jour; la blonde à dartres du
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quatrième circulait dans le premier à gauche; le cas-
quettier, dans la cellule opposée à la sienne, recevait pour la première fois les flots du soleil levant, desquels il s’écattait avec dégoût, comme si c'était vraiment de Peau. Les femmes tendaient des rideaux, hissaient des
Stores, ainsi que dans les fiacres avant de complètes et .
rapides unions. Les fenêtres, chose incroyable, s’ou-
vraient, et l’air de la révolution recevait le droit d’aérer. Parfois, une nouvelle sensationnelle, comme un coup heureux au jeu de l’oie, faisait avancer tout le
monde de plusieurs charñbres. Des enfants qui avaient
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l'ordre jusqu’ici de ne pas se connaître, reprenaient dans la cour, et en évidence, le jeu qu’ils avaient péniblement poursuivi toute l’année dans un placard. Dertière leurs vitres, les quatre espions montraient les visages ahutis de savants qui ont étudié vingt ans au
. microscope les mœurs des microbes et qui les voient
soudain autout d’eux se marier et s’ébattre grosseur humaine. Pour la première fois, des parfums, violents à la fois et fades, et tels qu’en doit exhaler le corps des chrétiens motts en odeur de sainteté, mais qui annonçaient ici un sufsaut de la vie. L’agitation de la maison avait d’ailleurs un sens; c'était vers ma voisine de chambre que venaient toutes es femmes en vêtements drapés teints de ces couleurs que l’on projette sut les femmes nues dans les cafés-concerts avec le pavillon de leur nation. Le drapeau de cette nation était rouge vif, jaune vif, or vif, en un mot arc-en-ciel vif, sut teint de safran, de pourpre et de mort. Puis on entendit un aéroplane passer. Toutes disparurent. Il ne demeura plus de visible que le casquettier et quelques hommes qui insultaient de leur fenêtre l’avion gouvernemental comme des coqs la buse. Ils lui ctiaient en hébreu que le ciel est à Jéhovah et en allemand qu’il n’est pas à Wirth ni à Ebert.. On voyait distinétement à bord un observateur écrire sur une carte.
— Marque-moil criait le casquettier. Je suis Lieviné Lieven. J'ai à moi seul les deux plus beaux noms de la dernière révolution!
A neuf heures, Ida m’apporta les nouvelles. C'était bien le jour de sa naissance que Zelten avait proclamé sa didtature. On n’était pas très bien fixé encore sur l'esprit du mouvement, car dans Schwabing on avait
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arrêté tous les juifs, et dans Haidhausen trois réunions
de séminaristes qui fêtaient la nomination d’un nouveau -
nonce. La seconde république bavatoise avait d’ailleurs …
déjà un débat avec le Vatican, et pour la même raison que la première, ses agents ayant réquisitionné l’automobile de la nonciature à cause de sa couleur rouge.
Zelten, d’après ces renseignements, me semblait déjà
transiger avec ses goûts et ses haines, car ce qu’il détéstait le plus, c’étaient les ingénieurs éledriciens
et les peintres de plein air, et l’on ne signalait point -«
qu'aucun encore eût été pendu ni, raffinement qu’il s'était jadis promis, éle@rocuté. Le 1° juin, l’adjoint de Zelten, capitaine Kessler, séduisant le gardien de la Bavatia, Statue de bronze dont on apprend pat cœur dans les écoles les dimensions géantes comme dans les hôpitaux les dimensions, moindres, de la belle Eva, avait logé cent révolutionnaires armés de grenades dans la poitrine de 15 mètres 21, et les jambes de 8 mètres 30. Ils avaient bouilli tout le jour, car le thermomètre marquait trente-deux et la Statue était surchauffée, mais à huit heures, comme les Grecs sortant de leur cheval, ils s'étaient rués sut les casernes et avaient pris le Rathaus. Il y avait eu un mort, et comme il attive toujours, le sort avait mal choisi, car c'était un malheureux soldat qui allait être libéré le soir, qui devait se baptiser le lendemain matin, se marier le lendemain soir, et avoir un enfant dans la semaine. Ida m’appottait un revolver, et me ptia de l’essayer, car il sentait la rouille. Je n’avais qu’à tirer au plafond. Tous ces bruits dans la ville, ce n'était ni lutte ni fusillade, mais les bourgeois qui s’exerçaient au pistolet dans leus jardins.
-- | : ù es SIEGFRIED ET LE LIMOUSIN 1:97 Dans le ciel de Jéhovah passa un autre avion, cette fois du gouvernement Zelten. Il jetait des proclamations vers lesquelles la maisonnée tendait les bras comme vers la manne et qui disparurent — celles de Ja dernière révolution valaient déjà trois dollars, — comme des pièces de collection. Ida les avait lues. Il y était question de la Stupidité avec laquelle l'Allemagne, après avoir imité toutes les autres nations, s'était forgé l’idée d’une Allemagne gigantesque à Pintérieur de laquelle elle menait la vie hypocrite d’un crabe dans un coquillage, et du trésor des forces électriques bavaroises. La révolution avait pour but de déloger le crabe et de répartir également les heétowatts sur chaque tête de Bavarois. - Dans là chambre de ma voisine, la voix de Lieviné . Lieven faisait assaut avec une voix d’enfant. — Ce qu’il faut, criait Lieven, c’est que la calomnie - cesse, c’est que l'honneur d’Eisner soit lavél Que Jui reprochent-ils, Lerchenfeld et Brentano? D’avoir dépensé 5.000 marks dans son voyage en Suisse? Jai fait et refait le calcul, avec les tables de change; j’ai compté comme pour moi-même; pas de bain; les places en seconde, avec l'aller et retour jusqu’à Landau, et la catte-tarif suisse. Je compte les trois dîners offerts à Albert Thomas et à Ambroise Got à 7 francs suisses chacun; je compte 10 francs les deux ressemelages; et j'arrive à 5.230 marks. C’est 230 marks que le gouvernement bavarois doit à ses pauvres héritiers... — "Tais-toi, tais-toi, dit la voix d’enfant. Que fait Zelten? ; — Que veux-tu qu’il fassel Il attend Klelst, il attend Thomas Mann, il attend sa lettre de Gorki,
sa lettre d’Anatole France! Les diétateurs collectionnent les autographes et disparaissent. En tout cas, il a trouvé au courrier la mienne où je réclame les 230 marks. Au fond, tu le connais, ce n’est qu’un : Allemand, ce qu’il attend, c’est Gæœthe, c’est le vrai Kleist. Mais la France est le seul pays où les morts règnent et arrivent au commandement. Il ne veut que des Bavarois en Bavière! C’est comme s’il ne voulait que des Allemands en Allemagne. A qui est Allemagne, sinon à nous? Cette belle bourgade de Berlin, à qui est-elle? A qui est le village de Francfort? À qui est le distri& de Leipzig? A moi. A toi. À nous. Que Zelten me trouve un bateau, un théâtre, une barque où nous ne soyons les maîtres? Chez Rheinhardt, l’autre soir, au Marchand de V/enise, il n'y avait pas un seul chrétien dans les quarante-trois aéteurs qui insultaient Shylock? Que Zelten me cite un seul beau livre ou me montre un seul beau tableau fait depuis trente ans par d’autres que par nous! Qui e$t Schnitzler? Qui est Cassirer? Qui est Rathenau? Qui est Liebermann? Le bec de l’aigle allemand c’est notre nez.
— Tais-toi. Tu parles comme un national-libéral! On nous écoute. |
— Qui nous écoute, ma reine? Le Canadien? Je me moque cent pour cent du Canada. Je me moque de l'Amérique. Le billet coûte trois cents dollars. Laisse les Allemands s’y précipiter, y cirer des bottes, vendre du sirop et y tendre le dos à l'American Legion. D'ici, avec dix pfennig, je vais au cœur de l’Allemagne. Le petit Kieterfeld est allé au Canada, on lui * a volé une dent en or qu’il avait dans son portez) -
-SIEGFRIED ET LE LIMOUSIN 1:99 mine. L'Allemagne est un pain sans levain qui me nouttit l’âme. Regarde notre maison, ma reinel Vois ces possédés! Tout fonétionne en nous déjà de
. cette vie nouvelle que nous ne partageons pas encore, Que Zelten nous tienne à l'écart, s’il veut tenir la rate à l'écart de la coursel Tiens, regarde ton Kleist qui s’en va au conseil... Je vais lui crier qui je suis!
Kleist, en eflet, partait, fermait sa porte à clef, portant sur le bras une couverture, allant au pouvoir suprême aussi triste que le candidat va en loge aux Beaux-Arts, pour tirer des flots Vénus ou des sillons l'Agriculture. Il se retourna vers celui qui criait Lieviné Lieven, fit signe que ce n’était pas son nom, et pattit. Il avait une musette et de quoi manger trois
| jours, comme le soir où il était parti pour le front français. . ne
— Excusez-moi, dit soudain la voix d’enfant derrière moi, je ne vous croyais pas chez vous. Vous y êtes d’ailleurs, à ce qu’il me semble, aussi peu que
possible?
Sut la teine de Lieviné Lieven, sut une chaïr enso- Jeillée, mes yeux posaient la petite tâche grise de Kleist, qui fondit bientôt dans tant d'éclat. La reine avait vingt ans, et elle était vêtue comme une Parisienne à huit heures du soir. J'avais devant moi le contraire d'Eva. Au lieu de chaque chiffre accroché à chaque membre et à chaque trait de la parfaite Allemande, il y avait, indiquée et lisible sur chacun de ceux-là, sa valeur dans le bien et dans le mal. Ces bras savaient mieux étreindre que les bras de Lisette Friedlaüder elle-même. Cette bouche venait seconde pour embrasser après celle de la reine de Saba. Ce
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cerveau premier pour le dévouement et le badinage dans le drame depuis la petite Shylock. Pas l’ombre d’une veine, d’une artère, n’apparaissait sut sa peau, — la peau la plus reconnaissante après celle de Jac-. queline May, et il semblait évident que du cœur artères et veines allaient tout droit en rayonnant à travers la chair, comme chez Judith. Elle était nu-tête. Ses cheveux ondulés avec la raie large d’un petit doigt étaient les plus confiants qu’on ait vus depuis Mary Garden. Jamais un corps n’avait été à ce point : le désaveu du mesquin et du mensonge et provoqué sut lui le doux écartèlement des chants de Salomon. Mais tout cela pouvait ne point exclure d’ailleurs, chez le même être, les manies et les mensonges de lPâme.
Elle regardait avec dégoût les objets en peau de lézard.
— Le vieux serpent change aujourd’hui de peau, me dit-elle. Au panier!
Telle était Lili David, créature de cet enfer que j'adore, et qui appartient, aurait dit Lieviné Lievin, au démon et non à Wirth. Ses prunelles où se mélaient. et s’emmélaient tous les personnages des dessins de Rembrandt, avec la petite lampe de la synagogue seule veillant, ses mains indépendantes de femme qui à l'habitude de prier les mains disjointes, son sourire uni par tant de pourpre à sa pensée, tout indiquait, — c’est toujours ainsi d’ailleurs le jour où l’on a besoin de quelqu’un pour coudre vos boutons et faire votre valise, — une créature pour qui la mort était le moindre châtiment et la béatitude la première petite récompense. Dans un autre temps, j'aurais
accepté de m’accrocher quelques semaines au balancier qui bat de la vie à l’éternité, avec arrêt au-dessus de la Jérusalem céleste, mais c'était jour de révolution, j'étais pressél Ses oreilles étaient rouge vif, minuscules, et il y avait trois trous percés dans chaque lobe. Je me demandais comment on avait pu arrêter le sang, chaque jour de forage. Ses jambes étaient les plus caressantes et les plus fidèles, après celles de la patrie. :
— Vous êtes Français, dit-elle. Je viens vous demander service.
Belle naïveté qui unit le mot “français ” et les mots “ demander service ”! Lili David me rappelait cé monsieur à moustache bleue qui, du fond du salon vide de lOrient-express s’avança vers ma table et me dit : Voulez-vous jouer aux cartes avec moi, je suis Grec? On voyait que Lili ne connaissait pas mon oncle millionnaire, qui me laissa ne faire qu’un repas par jour pendant deux ans, faute de trente-cinq francs par mois; ni Sainte-Beuve, qui donnait aux étrennes dix sous à sa concierge; ni le directeur de Polytechnique, qui roulait dans un papier la somme sans pourboire qu’il glissait au taxi, et disparaissait avant que le cocher eût pu dérouler et compter. Un soir, par malheur pour lui, il avait pris une mauvaise clef.
— Je vais être arrêtée, continua Lili David. Nous avions préparé un mouvement que celui de votre ami Zelten annule. Les Zelteniens, à moins que ce ne soient les Kleisteins, à moins que ce ne soient les réaionnaires qui s’embusquent déjà derrière Dachau, vont
mé prendre. Je serai relâchée, maïs on perd dans
ces prisons bien des choses et tous ses papiers. Aidezmoi à sauver les seuls auxquels je tienne, ces trois lettres, qui ont été écrites par Heinrich Heine à mon attière-orand-mère. Vous pensez quel cas ferait d’elles le nouveau Seidl ou le nouvel Egelhofer! Mon vieux Lieviné Lieven, d’autte part, les vendrait. Les voulezvous?
Je pris les lettres. Jusqu'au déjeuner, d’ailleurs,
Lili trouva des prétextes à revenir; elle avait oublié en une fois ce que les femmes oublient en une année chez leur ami, son mouchoir, son face-à-main, un petit cornet acoustique, des sels pour son cœut, car il m'était pas un de ses sens qui ne fût trop tendu ou trop lâché, et qui ne réclamât à toute heure un excitant ou un frein. Elle affeétait de ne pas user de ces annexes en ma présence, me laissant l'illusion que je mettais en elle au même rythme et ses yeux, et ses poumons, et les ondes sonores... Puis, quand tout fut retrouvé, elle revint pour me combler de dons, avec tous les airs d’une restitution et comme si, à mon tout, je
les avais oubliés chez elle, une malle de voyage en *
laque gravée, des chandeliers en cire, tous ustensiles
éminemment pratiques, et qu’une révolution risquait «
en effet de ne respeéter qu’en partie. Puis, ma mission de coffret remplie, elle revint pour détruire les objets en peau de lézard. 5
— Il faut du moins que la révolution serve à cela! dit-elle,
Je les rattrapai avec peine de ses mains. Je dus
ouvrir ses mains pour les reprendre. Combien la peau *
du lézard e$t moins douce que celle de Lili David! 4