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Par malheur, c’est moi qu’on afrêta le soir à minuit, et qu’on conduisit au café Luitpold. Mon agent devait être un agent de l’ancienne police, car il bousculait mon bagage, mais il me parlait tendrement.
ON s’est demandé pourquoi la diétature Zelten put durer quatre jours alors que tous les chefs de partis bavatois réprouvèrent unanimement son programme dont le premier paragraphe était l'alliance avec la France, et que les troupes de Lerchenfeld étaient réunies dès le 3 juin à leur immuable citadelle, Dachau, ville des peintres, d’où il s’échappait maintenant sur Munich presque autant de sang que jadis de peinture. C’est que toutes les sociétés secrètes dont il me parlait à Paris et dont il était membre paralysèrent chacune quelques heures la machine, c’est que le souschef du ravitaillement gouvernemental était de ceux qui se reconnaissent au regard, le troisième ingénieur postal de ceux qui se reconnaissent au mot ALRAUNE, et le 4 chef de bataillon de la garde de ceux qui se découvrent frères par l'index. Au Luitpold, où le vestiaire fontionnait pouf les prisonniers, et où l’on m’obligea à remettre mon pardessus et mon chapeau contre un ticket, je fus lâché dans le compartiment des révolutionnaires de la dernière révolution qui, d'Autriche, de Suisse, d’Italie, s'étaient abattus aux environs de Munich en auto, en avion, ou en canot automobile. Il y avait là Axelrod, qui réclamait l’immunité diplomatique, le doéteur Lipp le fou, qui, maître
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des transports une heure en 1918, en avait profité pour déclarer à la Suisse et au Wurtemberg une guerre qu’il croyait toujours sévissante et qu’il avait hâte de conclure. Il s’était échappé de l'asile, à la faveur de cette confusion qui fait douter quelques - minutes le direéteur de maison de fous, à l’annonce d’une guerre ou d’une émeute, que les règles du bon sens restent les mêmes, avec un camarade de cellule, un gros brasseut à folie douce, qu’il essayait d’exciter en lui contant tous les méfaits de cette Allemagne : * qui avait laissé massacter les Roumains de Temesvar par les Hongrois, les Bulgares russes pat les Bulgares Bulgares, les Arméniens par les Turcs, qui avait ruiné la France et ne la payaïit pas. Les gardes, désignés aux suffrages de leurs collègues comme les plus doux, — pour éviter les massacres de 1918, — appottaient des foulards, à ceux qui toussaient et conduisaient le D' Lipp fumer sa cigarette aux lavabos, après avoir vérifié sa manchette comme au concouts général. Le bruit du canon seul donnait à réfléchir, cat il n’était guère possible de l’expliquer, comme Ida les coups de fusil, par l’exercice des bourgeois sur leurs terrasses ou contre leuts plafonds. J'étais là depuis une heure dans la tabagie, et commençais à regretter le compartiment pour révolutionnaires non fumeurs, quand un garde, de la part d’une détenue, m’apporta le billet suivant :
— Cher Heinrich, je suis près de toi, au fond, à droite. Ecris-moi trois lettres. Qu'est-ce que la culture et qu'est ce que la civilisation? N’as-tu point passé jadis l'examen du port de Hambourg? Saïis-fu si je F'aime? Ta Fanny.
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Je crus que le gardien s’était trompé. Mais, m'étant levé, j'aperçus dans le fond Lili David, qui m’envoyait des baisers avec une ferveur dont je fus surpris jusqu’au moment où je compris sa ruse. Elle voulait ses trois lettres, ou leur copie. Les surveillants qui
»leussent confisqué les manuscrits, nous laisseraient mi correspondre. Je recopiai donc la première tire =: :
— Mon ange, ma lumière.
Tu Pen es laïssé accroire par le petit Spontini. Chacune de ses journées eff consacrée à des mensonges qui préparent - une journée de mensonges plus amples. S'il Pa dit qw'il * était né au numéro 9 de la rue des Petits-Champs, c’est qu'il va te dire aujourd’hui qu’il e$i fils de Mile George, qui babitait cette maison, et demain que Napoléon était son père. Mon ange, je réponds à tes demandes comme à un enfant. = La culture, la civilisation? On me posa cette question le . jour où, devant les principaux magistrats des quais, des | entrepôts et des phares, j’aspirai aux fonétions de surveillant du port de Hambourg. J'obtins la nofe o, maïs je crois cependant devoir te faire la même réponse. La culture ef la superstition de la culture. Les pays de culture sont aux autres ce que sont aux vrais les champignons de culture. Au lieu de suivre les leçons et les inflinits que donne le sol qui leur fournit les oranges et les pommes de terre, ils se … forgent un modèle, et croient dur comme fer à la didattique | (cette dernière phrase m°a fermé les entrepôts, l’entreposeur “étant ancien professeur de gymnase). Ts imitent tour à tour chacune des rares nations auxquelles la chance, les dons, la persévérance où la sagesse, ont permis de donner #ne nouvelle forme à la dignité humaine, Grèce, France, on Angleterre,
— ce qui assemble sur leur tête des vérités opposées, qu'ils invoquent selon les occasions; ce qui les rend, non pas menfeurs, non pas hypocrites, mais convaincus successiverient - et même à la fois de la primauté du droit, de la force, de la faiblesse, des bienfaits de la surpopulation ou de la Siérilité. (Ici me fut fermée la Chambre de Commerce, dont le président n'avait pas d'enfant.) De là vient qu’ils sont cruels, sentimentaux, qu'ils invoquent sans cesse les traités, et qw'ils les violent. (Ce dernier mot, je ne saïs pourquoi, me fit perdre la dernière faveur du grand éclusier, de l’Elbe.) Enfin, dans le dernier Sade, ayant imité tout le mionde, ils entreprennent de s’imiter eux-mêmes, ou plutôt l’image de leur nation que leur a forgée un peuple de pédants et de princes mégalomanes. Tyr, Rome, ont été des pays de culture, mais l'Allemagne les dépassera de cent coudées, dès qw’elle se sera faite une galerie d’idoles à sa taille, se sera conffituée | par l'emprunt une mythologie, et que le fils Meyer sera lié personnellement avec un Siegfried on un Hagen. (Ici me Jurent interdits les bateaux eux-mêmes, le direteur du personnel navigant s’appelant Meyer.) Pour la civilisation, c’ef le résultat de l'entente parfaite entre un climat, un peuple, et ces courants de richesses morales et matérielles qui disparaissent ét apparaissent au cours des siècles dans les environs des mers tièdes. C’est un état de modeffie qui pousse l’homme civilisé à vivre parallèlement à la nature (ce qui lui évite d’ailleurs de rencontrer cette personne impitoyable), à aftribuer par une juSie évaluation du pouvoir bumain, dont les cathédrales et les Pyramides lui marquent le plus grand volume, le moins de prix possible à la vie, à en garder visa-vis de son contraire, la mort, une certaine déférence et à la saluer; — et, d’antre part, en raison de ce doux: mépris pour elle, à ne pas la compliquer sur terre par d’autres
SIEGFRIED ET LE LIMOUSIN 207 EXILences que les humaines; à exercer, mais sans nuire aux autres et par gymnastique, les qualités qui seraient nécessaires si la vie était juste, agréable et éternelle, telle que le courage, l’alfivité, quelque parcimonie et la bonté. (Ici, j'espère bien que l’embouchure de la Seine me fut ouverte.) La France eff aëluellement le pays le plus civilisé. Le Français a refusé ces missions fausses sur lesquelles P Allemagne se précipite parce qu’elles comportent un uniforme, d'être dieu, d’être mondial, d’être démon, et quand il lui arrive un de ces reflets semi-divins dont nous sommes graïifiés jous les deux cents ans, il ne s’en sert que pour éclairer le visage on l'esprit humain. Sa langue ef son raisonnement ne permettent que des vérités humaines. (loi, je pense qu'on me leva le pont de Rouen.) De ce scepticisme s'expliquent tous ces contraires, que le Français eft le seul qui sache faire la cuisine et qu'il eff sobre, qw'il eff acharné dans le combat et sans rancune, qu'il détefte les étrangers et qu'il refie au - monde le seul ami des nègres, des races débiles, des parias. (Ici s’ouvrit pour moi le pont de Grenelle.) Telle eff la France, pañible, et elle exterminera ceux qui viendront » roubler ses couturiers, ses philosophes et ses cuisines...
Si je sais que tu m'aimes? Je écris d'un café du boulevard Saint-Michel, mon ange. Les garçons servent ma réverie avec de grandes burettes de grenadine et de kirscb.
Je n'aurais qu'à m'étendre, à arracher une lame du parquet Dour trouver une source qui a donné son nom a café et qui “ruisselle jusqu'au fleuve sans jamais voir le jour. Je w’aurais qu'à me lever, à monter sur la banquette, à trouer la tente, pour voir d’étoile polaire veiller sur l'établissement. I] fait noir, on ne soupçonne pas les maisons; seules apparaïssent, soulevées au-dessus de la ville, les chambres illuminées de ceux qui aiment à Paris. Des remords me viennent
du mal que j'ai dit à tort dans ma vie; j'ai dit que les vêtements des civils sont d’affreuse couleur; je pense ce soir qu'avec un évêque en gala, avec ces hommes de Biarritz qui ont des pantalons rouges, avec quelques-uns de ces vignerons bleus qui sulfatent les vignes.
Ici s’interrompait la lettre. et je dus m’interrom-
pre. J’ajoutai tout juste une phrase où je ne retirais tien du mal dit par moi des lézards et de leur peau. Mon gardien parcourut la copie, la porta au contréleur Hofmann, qui me regarda, regarda Lili David
m'envoyer un dernier baiser et laissa passer, non sans :
avoir fait copicr mon manuscrit par la petite Kramer, l’ancienne da@ylo du cruel Egelhofer. Lili, par retour du courrier, pour amorcet la seconde lettre, m’écrivit :
— Cher petit Heinrich, crois-tu à l'été? Que pensestn des Musset? Que font tes cousins Schombach?
Je répondis :
— Mon ange, ma lumière, crois à l'été. Rends-moi cette JuSlice que je #’ai pas encore évité une seule fois, si fugitive quelle fât, l’occasion de parler du printemps et de l'été. Le jour eff pas loin, d’ailleurs, où je ne résisterai plus qu'à l'hiver. Mais que le bel été de l'an dernier me paraît morne auprès de cet été pluvieux! J'étais pourtant dans une auberge qui n’était autre que celle du Petit-Morin et de | Œuf
dur. Ce doux vent, que les Français appellent le faux mistral, et les Allemands la vraie tramontane, retroussait Pourtant
les lilas débarrassés déjà pour l’année de toute fleur ef de toute ambition, pour le refle de l’année purs comme l'herbe.