CHAPITRE HUITIÈME
Quanp je m’éveillai, Zelten avait disparu. Les portes étaient fermées et sans serrure visible. Quelque radicalsocialiste, mon futur concurrent aux éleétions, m'avait enfermé seul avec un trône, comme les épouses prévoyantes enferment sans qu’il s’en. aperçoive, pout divorcer ensuite à leur jour, l’époux avec une négresse, Le téléphone, le microphone, le réfleéteur avaient disparu. La vieille salle dorée avait supprimé ou réab- sorbé ses sens nouveaux, et il ne restait plus, sous ‘un portrait de Benedicta, femme de Louis le Sévère, qu’un tableau d’appel dont je pressai deux boutons, celui du Chambellan de la Porte, pour qu’on m’ouvrit, et celui de la Chambellane Tercéenne, pour en voir une dans ma vie. Mais il ne vint qu’un des deux pages, son maillot noir à la main, et qui se hâtait d’accrocher les boutons à pression de sa robe verte et rouge. Le bain de tyrannie, et de bon goût, était terminé, Par des passages obscurs et des escaliers de service, mais qui longeaient les salons à\ couleurs et à noms féeriques où nous pouvions plonger grâce aux hublots dissimulés, par la piste de la valetaille que la tradition des chambrières et des laquais avait aussi baptisée, par le couloir de l’Araignée, la cour aux
Chats et le palier du Nombril de Charles, nous foràmes dans le Palais, aux parties non protégées par la nacre, l’onyx et l’encaustique des préraphaélites muni-
chois, un terrier sans honneur. Les hublots nous lais- «
saient parfois apercevoir dans le salon du Grand
Casimir, dans la cour papale, des groupes bavarois à . la recherche de Zelten, que la famille Wittelsbach, “
vieille Atalante, déroutait ou ralentissait par des parquets trop glissants ou par des mosaïques. Pas de rencontre, à part celle du concierge à casquette galonnée, casquette qu’il souleva, sachant par expérience que tout ce qui sortait depuis quelques années par l’escalier de service avait infiniment plus de chance d’être
princier que ce qui entrait par l'escalier d'honneur. « - Je passai la journée à chercher Kleist qui n'avait |
pas reparu à Nymphenbourg. Ida croyait q’Eva de Schwanhofer l’avait conduit à Oberammergau, à sa villa. Il paraissait d’ailleurs impossible d’aller ailleurs, tous les moyens de transport étant réquisitionnés ou par les contre-révolutionnaires, ou par le service de la Passion. Le lendemain, vers deux heures,
je fus déposé à Oberammergau.
La représentation commençait et j’eus de la peine +
à l’éviter. Les archers de Dieu rabattaient vers les
guichets du Calvaire. Mais ma curiosité ne les aidait “
point, car j'étais venu ici en 1905, pour cette répéti-
tion générale qui précède de cinq ans la représenta- “
tion. La Passion d’ailleurs doit être la seule œuvre dramatique qui supporte cet intervalle. Arrivé pat |
la montagne, avec des bandes de tyroliens abhortés des cantonniers, car leurs bâtons ‘errés crevaient les
routes, j'avais eu la chance d’être le voisin du nonce, -
qui avait donné le signal des applaudissements au châtiment de Judas, et de Mrs. Barfield, de Bitmingham, qui devait acheter l’ânon chevauché par Jésus
. dans l’entrée à Jérusalem, l’emmener à Birmingham, ét pour guérir sa nostalgie, pauvre sioniste, l’y faire périr de candies et de vrais chardons écossais. La con- | versation, ingrate avec le nonce, qui m’indiquait par leur nom biblique les héros du lever du rideau, Gad, Architophel, et Achanaas, le fut moins avec Mrs. Barfield, qui habitait le village depuis trois mois, et ne » savait au contraire de Jésus, de Véronique ou des apôtres que leurs noms de paysans. Je pus grâce à ellé constater que Strossmayer (c'était Ponce Pilate) se lavait vraiment les mains dans une bouteille d’eau du Jourdain offerte par Mrs. Barfeld, que le père Wolf s'était piqué à la couronne d’épines en la portant et qu'il saignait, que Zwang tenait mal ses trente deniers et allait sûrement les perdre, et j’obtins pour tou- jours ma traduétion allemande de la Bible, quand, celui qu’elle appelait Anton Lang ayant soupiré sur la croix et rendu le dernier soupir, celle qu’elle appe-
Jait Maria Lang, sa mère, justement s’étant écroulée de malheur, Melchior Breitsamer, le disciple aux cheveux d’or soutenant Paula Rendl, celle qui devait + aborder un jout aux Saintes-Maries avec Bertha Veit … et Liesl Ohlmüller, soudain, au milieu des cris et des tempêtes, quand Meyer, le simple Meyer, du haut de ses cieux appela son fils Miller à sa droite, s’entoura
de ses séraphins Zwick:, Mayr, Zwinck, et de la main catessant sa barbe blanche, de l’œil faisant un léger signe d’intelligence aut nonce, foudroya, cat ils ‘commençaient à s’agiter bruyamment avec leurs
Je GIRAUDOUX. SIEGFRIED ET LE LIMOUSIN. 8
cent trente démons, Julius Freysing et Kurt Eberlein. La tribu sainte d'Oberammergau n’était pas sortie
intae de la guerre. Les mobilisés avaient dû, mal-:
gré les démarches du bourgmestre, laisser couper pour
la première fois de leur vie leurs chevelures; sur les
bras nus demeuraient les marques du vaccin antityphique, anticolérique, antitétanique, et il apparaissait que les Amalécites avaient sévi sur la région. Aux
portes du bourg, des gaillards armés d’arcs et de
javelots montaient la garde, car les mineurs voisins de Peissenberg menaçaient d’interrompre par la force des speétacles si préjudiciables aux prix des denrées, et un Américain devait, malgré les défenses, cinématographier la scène d’une fenêtre. Dès que le soleil éclatait sut une vitre, tous les arcs se bandaient contre elle, Ils parlaient le langage du nonce, et j’appris d’eux que les Schwanhofer habitaient en dehors de la ville entre les maisons de Sadok et de saint Pierre. Pour y arivet, j’eus à passer sur le tronc d’un chêne les canaux d’eau courante, à écarter les aubépines, à toucher tous les végétaux qui avaient fourni aux Jeux la couronne, la croix ou les fleurs. Un aigle planait au-dessus de quelque agneau dédaigné pour le rôle d’agneau pascal. Le printemps et la montagne, aflolés par tant de visites, offraient à profusion de quoi finir pour toujours la Passion et la Lutte du Bien et du Mal, des chutes d’eau par milliards de volts pour éleétrocuter définitivement Judas, des lacs profonds de mille pieds pout noyer l'enfer, et, pour donner un jeu éternel aux séraphins et aux archanges, un chamois apprivoisé qui m’escotta.
Forestier était assis sur la terrasse, et un jeune
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homme près de lui feuilletait les journaux. Il avait soulevé sa tête, de ses mains, et l’offrait au soleil comme on offre une part de soi aux rayons X. À tout bruit, à tout murmure de cascade, il tendait l’oreille … avec la demi-grimace de ceux qui croient avoir entendu crier leut nom. Son leéteur lisait les dernières nouvelles ‘de chaque nation, qu’il écoutait religieusement, comme si l’espoir lui restait de deviner son pays au nombre des ouvriers chômeurs, des incendies ou des duels entre parlementaires et il se promenait sur l’Europe comme un sourcier.. Que peu de nationalités d’ailleurs paraissaient enviables!
— Et en Italie? demandait-il.
— Le brave Gasparri a conclu un traité avec les bolcheviki. Les fascistes marchent sur Rome’et les — récoltes sont mauvaises. D’Annunzio s’est fracassé la …— tête, et une maladie appelée carico sévit dans les * houilles.
. — Et en Hongrie?
— Les fonctionnaires des provinces cédées, qui logent dans des trains, ont obtenu des wagons de seconde. C’est la seule information de bonheur. La récolte est mauvaise. Une maladie appelée charnin sévit près du Balaton.
— Et de Russie?
— On à découvert à la fonte des neiges quinze mille cadavres dans un coude de collines, là où les prospecteurs espéraient trouver du pétrole. Deux Américains de la Croix-Rouge rapportent les photographies de petits enfants qui ont mangé leur père.
— Et des pays baltes?
Il semblait ne pouvoir se résoudre à questionner le