HISTOIRE D UN PLACER SODTERRAIN AU MEXIQUE
Pourquoi la pointe nord-ouest du Mexique, TAltar sonorien, dont les montagnes sont le prolongement du massif californien, n'aurait-elle pas, elle aussi, ses rivières pliocènes, ^q^ gravel-mines?
Je me posais cette question en regardant, du haut d'un mamelon, des petits nuages de poussière^ épars dans les vallées et sur les plateaux de la Cienega, comme des fumées de tirailleurs sur un champ de manœuvres.
Les tirailleurs, c'étaient les Yaquis de Don Arturo Serna qui vannaient du sable ça et là, avec des machines assez semblables à des tarares à blé. Tout comme les émigrants de 48 en Californie, ils cherchaient l'or à fleur de terre.
Depuis cent ans, sans interruption, mais sans méthode, au hasard des trouvailles, on récolte ainsi Tor dans les plaines arides de TAltar — 2 ou 3 millions de francs, bon dn, mal an, 1.000 ou 1.200 hommes dispersés, sur 50.000 hectares de terrain plus ou moins aurifère, font ce métier de père en fils, les uns travaillant avec un ou deux compadres et une seule machine, les autres engagés et nourris par un patron, propriétaire de §, 20 ou 100 machines.
Je savais qu'en Californie les placers de surface
sont dus eux remaniements partiels des placers profonds, à la violence des eaux torrentielles, qui ravinent chaque année le |lahc des montagnes, détruisant en certains endroits les lits souterrains des rivières pliocènes et dispersant leurs graviers et leur or sur de vastes étendues, en contre-bas. Donc, pour trouver dans TAltar les parties encore intactes des lits souterrains, sources de Tor des placers de surface, j'avais un champ de recherche qui a 50 kilomètres en largeur et 2S0 en longueur, puisque la présence de Tor en surface est constatée depuis Santa-Rosa, près de la limite du district de Hermosillo, jusqu'à QuitoVaquita, à la frontière de TArizona.
Auquel des 250 kilomètres fallait^il m'arrèter ? Où sonder? Où faire des tranchées?
Les placers les plus connus,, les plus exploités, c'étaient la Cienega et EL Tiro au sud de la rivière de TAltar, et, au nord, San Perfecto et Quitovaca. On racontait que Don Teodoro Salazar, le roi des gamhusinos du pays, vers 1850, avait rempli plusieurs coffres de poudre d'or et de pépites, fait creuser par deux Yaquis un grand trou, quelque part, à la Cienega, et enfoui dans ce trou les Yaquis et les coffres.
Voilà une tradition, une indication de dépôt souterrain, mais nullement pliocène. D'ailleurs, il était juste de laisser à Don Arturo Sema le soin de chercher le trésor de son grand-père.
On parlait aussi de Las Palomas, mais on ajou-
tait que ce n'était pas là un placer comme les autres ; qu'on y mourait de faim, à moins qu'on n'y fît une trouvaille subite ; qu'un liomme, dont la tâche journalière est, ailleurs^ de 8 à 12 tonnes de gravier, n'y pouvait traiter qu'une ou deux tonnes — parfois très riches, il est vrai ; bref, que c'était le placer des fous, des joueurs, des désespérés : (( Mais pourquoi ne peut-on traiter qu'une ou deux tonnes par jour, à Las Palomas? — Parce qu'il faut faire des puits de 60 pieds et plus. Le gravier payant est au fond. — Des puits? C'est donc un placer souterrain? Allons à Las Palomas! »
Une sierra court du Sud-Est au Nord-Ouest du district de l'Altar, chaîne irrégulière et fragmentée, mais présentant partout les signes d'une formation uniforme. En beaucoup d'endroits, des filons plus ou moins aurifères affleurent et c'est au pied de cette chaîne, entre ses contreforts, que sont la plupart des placers du district.
Vers son milieu, la sierra s'interrompt brusquement pour laisser passer le rio Altar ; elle se replie sur elle-même et forme un fer à cheval, ouvert du côté de la mer. C'est ce fer à cheval qu'on appelle Las Palomas.
Le terrain y a été découpé par les torrents modernes en plusieurs plateaux où le granit affleure par endroits et qui, ailleurs, sont revêtus d'une couche plus ou moins épaisse de graviers, de sables et de pierres.
Les affleurements du granit sont les bords (les
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rimSy comme on dit en Californie) d'anciennes rivières, aux lits intacts sous 15 ou 20 mètres d'alluvîons; et ces lits souterrains sont si nombreux et si riches que leur ensemble constitue une propriété d'une importance égale à celle des grovpes les plus connus de drift^mines californiennes.
Les gambusinos l'ont trouvé, ce premier placer souterrain du Mexique; ils Tout trauvé par hasard; ils en ont exploité quelqueg parties seulement, en fonçant un millier de puits /quand il n'en aurait fallu qu'une centaine; ils s'y sont acharnés pendant quinze ans, sans savoir ce que c'est qu'une rivière pliocène, sans méthode, sans ensemble, sans carte, sans capital, sans eau. L'or qu'ils récoltaient n'était employé qu'en débauches ; mais, enfin, ifs l'ont trouvé, le placer souterrain, comme ils ont trouvé la plupart des mines, au Mexique.
En 1884, quelques gambusinos vannaient du sable dans les arroyos desséchés de Las Palomas, qui passait alors pour un placer de surface. Un indien nommé Huaquila rencontra du gros or sur le flanc d'un rirn et, suivant le fil aurifère, fouillant et plongeant dans le gravier, il atteignit la couche horizontale payante qui reposait sur le bedrock, à 15 mètres environ de la surface. Le lit d'une ancienne rivière était là* Ses bords affleuraient^ à 300 mètres l'un de l'autre sur les plateaux de droite et de gauche.
Huaquila ne songeait guère à définir le gîte; il
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suivait Tor en creusant des terriers en tous sens, au fond de son puits.
Dès les premiers jours, ses camarades, abandonnant leurs graviers de surface, affluèrent autour de lui ; ils firent d'autres puits et, bientôt, leurs galeries, au fond, se croisèrent. Il y eut des rixes, des meurtres. Enfin, on convint de n'entreprendre aucun travail nouveau à une distance moindre de 5 mètres d'un puits commencé ni de 20 mètres d'un puits en bonanzç^ c'est-à-dire d'un endroit où les graviers du fond rendaient dix dollars, ou plus, par tanate (seau de peau de bœuf contenant environ 65 livres.)
Les gambusinos, venus de tous les points du pays, creusèrent des puits par centaines. Ils crurent d'abord que les rivières aurifères sont toutes, comme X^Huaquilay sous un arroyo moderne. Aussi firentils beaucoup de fouilles inutiles hors des chenaux pliocènes. Mais, peu à peu, ils acquirent quelques notions pratiques sur l'allure de ces gîtes ; ils fouillèrent les flancs des coteaux et les mesas.et trouvèrent d'autres chenaux, aussi riches que le Huaquila^ entre autres leUo2ido, à 4 kilomètres à Test, et la Mesa Dura^ à i kilomètre à l'est àxiHondo.
Tous ces chantiers épars ont été abandonnés dès que l'enrichissement exceptionnel cessait, dès que le cours régulier d'un chenal était atteint, car les gambusinos, qui sont joueurs, n'avaient goût au travail que lorsqu'ils étaient en bonanza. Parfois aussi, une galerie aétc évacuée en pleine bonanza, à
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la suite d'un ébranlement. On ne boisait jamais ; on se contentait de réserver quelques piliers de gravier, d'autant plus minces que le lieu était plus riche. Par suite, ce sont les belles trouvailles qui ont causé les accidents graves. Tel chantier, délaissé depuis des années, est légendaire. On en parle toujours; on n'y descend jamais.
En 1898, Epifanio Granillos était en bonanza, dans un coude du Huaquiléf,. En six jours, il avait récolté 40 onces, et il travaillait seul, son or en poche, au fond de sa galerie. La galerie s'éboule ; il est pris. Par une fissure, il se faisait entendre de ses voisins, venus à l'aide, et leur donnait son avis sur le travail à faire. Le troisième jour, jugeant que son sauvetage était impossible, qu'une tonne de gravier déblayée était remplacée par 2 ou 3 tonnes nouvelles, il cria qu'on le laissât là. Il y est encore.
Parfois, la misère décide un gaiïibusino à pénétrer dans un chantier réputé dangereux. En 1899, Jésus Real, chargé de famille, poursuivi par un tendero de Cabarca pour une dette de 100 piastres, va à Las Palomas, décidé à jouer sa vie pour s'acquitter. 11 descend dans un vieux puits, s'aventure dans une galerie à demi-éboulée, gratte sur un pilier assez de gravier pour remplir son tanate, s'esquive, vanne sa terre et trouve 20 onces d'or. « Pour 2.000 piastres, me disait-il*, je ne recommencerais pas.»
Le mois suivant, Jésus Ortega, dit El Blanco,
avait besoin d'argent pour faire opérer son fils, dont la main avait été broyée par un coup de dynamite. IKentre dans une galerie abandonnée du Huaquila, pénètre jusqu'au front d'abatage et, dès les premiers coups de barre, trouve une pépite de 29 onces, qu'il a vendu 1.075 piastres à Altar.
Mais ces exploits sont rares.
Aujourd'hui, le placer de Las Palomas est à peu près désert. 20 ou 30 gambusinos y campent, dispersés par petits groupes sur une surface de 3 ou 4.000 hectares, mais si Tun d'eux fonce un puits en un bon endroit, rencontre par hasard un chenal souterrain dans un de ses tournants, de ses anciens remous, de ses points d'enrichissement, on accourt de tous les coins du placer, puis des placers voisins, des cultures de Caborcaetde Pitiquito, de 20 lieues à la ronde. Dans ce grand désert de TAItar, les nouvelles de l'or sont les seules qui se répandent, mais c'est avec une étonnante rapidité qu'elles gagnent les ranchos isolés, les camps perdus dans la montagne. Brusquement, les ravins de Las Palomas se repeuplent et le grand prospect recommence sous l'impulsion de la dernière trouvaille. Mais les galeries se coupent, s'embrouillent; encore perdu, le nouveau chenal! Et les provisions s'épuisent... La foule se disperse bientôt.
Elle reviendra ; elle ne part qu'à regret, forcée par la famine. Tous les chercheurs d'or du district savent que Las Palomas est une terre promise,
que les millions gisent au fond des chenaux ensevelis, mais il faut manger chaque jour, et comment entreprendre dés travaux préparatoires, pénétrer à travers 20 mètres de conglomérats jusqu'au lit dont on ne connaît que la direction générale et qui, peut-être, tourne, en aval, à droite ou à gauche dii point de recherche? Un puits, ici, c* est une carte de monte, sur laquelle on joue son va-tout, la petite récolte de blé ou de maïs qui n'est pas encore mûre, le petit crédit qu'on a. Pas un magasin de débit, pas de bois pour la cuisine, pas d'herbe pour le burro, et l'eau est loin, à 3 lieues. Les femmes redoutent avec raison ce camp de la famine et des querelles sanglantes. Les tenderos de Caborca traitent de joueurs ceux qui s'y risquent et leur font des crédits très courts à des prix exorbitants. Les travailleurs les plus obstinés, ceux qui attendent la saison des fruits sauvages — pitayas et sahuesos — pour aller y foncer un puits, m'avouaient que ce grand gîte n*est pas fait pour eux : « C'est, — disaient-ils, — une affaire pour une compagnie, pour des gens riches. » Et ils s'en vont, à regret, aux placers de surface, à la Ciénega ou au Tiro où le travail n'est pas dangereux et où la vife journalière est assurée. J'ai assisté, à LasPalomaSy à l'une de ces crises de retour, toujours suivies de -découragements. On avait trouvé un nouveau cheval, peu important d'ailleurs, le lit d*un simple ruisseau qui, à l'époque pliocène, n'était qu'un des plus petits
affluents d'un affluent du Huaquila. Ce chenal affleurait à flanc de coteau, dans un ravin, mais on Tavait négligé, car des chenaux de cette largeur il yen a par douzaines et on ne s'en occupe guère. Pourtant un gambusino d'origine américaine, un certain Lee, avait creusé une galerie dans l'embouchure, c'esttà-dire à Tendroit où, du fond du ravin, on pouvait voir la coupe d'une dépression du granit, comblée par les conglomérats. En suivant souterrainement le fond de ce plissenaent, Lee trouva bientôt l'or, mais seulement 3 dollars à la tonne et il s'en alla, car cette teneur ne suffit pas, en gravier cimenté, aux ffambusinos, qui travaillent sans dynamite et parfois sans une forge pour aiguiser leurs barres. En février, El Blanco, le doyen du placer, eut l'idée de pousser un peu cette galerie ; au bout de 2 mètres, il trouvait 40 dollars à la tonne. Aussitôt, Valdez fonça un puits à 5 mètres en amont. El Blanco prétendait à un droit sur 20 mètres, mais il n'est pas aimé et on lui contestait le mérite de la trouvaille. Par transaction, on laisse son fils faire un puits à 5 mètres du puits de Valdez, mais, 5 mètres plus haut, on lui coupe de nouveau le chenal, toujours très riche par endroits et d'une teneur de 6 à 8 dollars entre les enrichissements. Gutierrez trouve 24 dollars à la tonne, puis 8 dollars. Trejo, qui a passé devant Gutierrez, trouve 40 dollars. Valdez, qui a épuisé son lot, croit que le chenal tourne à gauche; il fait un puits à 6 mètres à gauche et se heurte
bientôt au granit ; il est hors du lit. Jésus Real, qui croit à un à-droite, se trompe, lui aussi, et perd son temps et ses économies, car le chenal a le caprice d'aller tout droit. Deux étrangers surviennent, un Alsacien, K***, bien connu à El Paso, où il a dirigé une grosse maison de commerce, et H***, le fils d'un banquier suisse : — « Pourquoi, disent-ils, se disputer un chenal de 6 mètres? En voici un autre, à 50 mètres plus haut dans le ravin, et d'autres plus loin. » Ils en choisissent un, qui affleure à 200 mètres du chantier disputé, ils ouvrent une galerie, à grand'peine, car ils n'ont guère l'habitude de manier le pic et la barre ; n'importe, ils trouvent bientôt Tor, 20 dollars à la tonne, puis 6, puis 30 et ils allongent leur galerie, où -ils vivent de lard rance, où ils dorment, sans jamais la quitter depuis des mois, pris par la fièvre de l'or et, disent-ils, parfaitement heureux.