VEINE
Dans un canon, à l'ouest de la Sierra Madré. Un ruisseau court parmi les blocs de granit qu*ont traînés, pohs, entassés les grandes eaux d'autrefois. Un moment, il s'arrête dans un bassin, sous trois alamos, puis, il saute un rapide et disparaît au tournant. Au bord du bassin, dans l'eau jusqu^aux genoux, un grand cerf rouge médite, la tôte basse, les yeux à demi-clos. Devant lui le terrain s'élève en talus jusqu'à la crête du mur et, sur cette large coulée d'alluvions, des lavandes, des sauges et des madronos sont en fleur. Pas un souffle. Les flocons blancs détachés des alamos flottent mollement dans l'air sec, saturé d'aromés. Pas d'autres
bruits que la voix du ruisseau et les murmures des abeilles sauvages, et, pourtant, le cerf a dressé la tête^ froncé les naseaqx. Il bondit hors du bassin et gravit le taîus à grandes foulées.
Au tournant du canon, un homme apparaît. Des yeux clairs du Nord, dans, une face bronzée aux soleils des sierras. Brodequins ferrés, vareuse de toile bleue, vieux chapeau de feutre ; une pelle sur l'épaule ; au dos, un plat de fer, la battée du pros- -pecteur. Il saute d'une pierre sur l'autre, passe le ruisseau. Sur le bord du bassin, au pied du talus, il remplit sa battée, la prend à deux mains, la plonge à demi dans Teau et lui imprime un mouvement régulier, de gauche à droite combiné avec un mouvement d'avant en arrière. De temps en temps, il ratisse avec les doigts les cailloux de la surface. L'eau entraîne la terre délavée ; bientôt, il ne reste plus, au fond de la battée, qu'un lit de sable blanc, puis un lit dé sable noir, mince comme une couche de peinture. Un grain jaune y brille, pas plus gros que la pointe d'une épingle, — une couleur. Quelques gouttes d'eau, jetées avec la main, dégagent un autre grain jaune.
L'homme lave « fin », maintenant. Ce n'est pas le travail sommaire du placereno; c'est l'étude minutieuse du prospecteur. Chaque pincée de sable noir est traitée séparément, sur le rebord du plat; chaque couleur est ramenée en arrière par un léger mouvement de l'eau. Quand il ne reste plus, au fond, que les couleurs, l'homme le^ compte — il y
en a sept — et, d'une plongée définitive, les jette au ruisseau*
n regarde longtemps le talus, fait quelques pas le long de la befge, en aval, et remplit de nouveau sa battée : cinq couleurs. Autres lavages, plus loin, de cinq en cinq pas : quatre couleurs, puis trois, puis deux couleurs. Il assemble des brindilles sèches, les fait flamber et présente au feu le fond de la battée. Sur le ton bleu-noir ainsi obtenu, la plus petite parcelle jaune fera tache. Un sixième essai, rien; un septième^ rien.
L'homme retourne au lieu où il a lavé la première battée et commence une série d'essais en amont : quatorze couleurs, dix-huit, vingt-et-une, vingt-six couleurs. L'essai le plus riche donne trente-cinq couleurs, et c'est presque à regret qu'il les jette au ruisseau.
Plus en amont encore, à chaque battée, le nombre des couleurs diminue. Quand toute trace d'or a disparu, l'homme s'asseoit et médite. Un gîte est là, plus ou moins haut sur la pente du talus, — une poche, sans doute, un chacuaco.
Il regarde le soleil, encore haut. Il marche le long de la ligne marquée par ses essais en aval; il passe le ruisseau et disparaît au tournant du canon. Bientôt, il revient, poussant devant lui deux chevaux.
Il jette à bas la vieille selle mexicaine de l'un, le paquetage de Fautre, dispose, au pied des alamos, le bât, la selle, le sac de farine, le sac aux provi-
sions, une poêle à frire, un pot à café. 11 rassemble quatre pierres et du bois mort. Il a grand'faim et, pourtant, il ne frotte pas l'allumette prise dans la boîte. Bah! un repas de plus ou de moins!
Il repasse le ruisseau. A dix pieds plus haut que sa ligne dressais, il lave les graviers sur une autre ligne, puis sur une troisième. Toujours, les plus riches graviers sont au milieu des lignes. Aux extrémités, pas une couleur. Chaque parallèle est un peu plus courte que la parallèle inférieure. Il est clair que, là-haut, quelque part, sur le flanc du talus, la dernière parallèle sera très courte et qu'au-dessus d'elle^ un point sera déterminé, le sommet d'un V renversé. Souvent, entre deux lavages, Thomme lève les yeux vers cette place supposée du gîte, qu'indiquent, de mieux en mieux, les deux branches convergentes du V.
Chaque battée portée au ruisseau est plus riche que la battée correspondante de la ligne inférieure. Les couleurs sont devenues de vraies paillettes, bonnes à garder, et garnissent le fond d'une vieijle boîte à poudre-levain. L'homme travaille jusqu'à l'heure où les points d'or ne sont plus visibles sur le sable noir. C'est à tâtons, à la nuit close, qu'il repasse le ruisseau.
Après souper, il fume une pipe, écoutant les bruits nocturnes. Il déroule ses couvertures. Avant de s'endormir, il s'accoude un moment, la tête tournée vers le talus, que blanchit la lune.
Il sursaute, éveillé par un rayon de soleil, qui
148 MINES BT MINEURS
Ta frappé aux yeux. Il regarde autour de lui, constate la continuité de son existence et identifie son être actuel avec Têtre des jours précédents. Il contemple l'œuvre de la veille, les Jignes de trous marquant le V inachevé. Le chacuaco a attendu des milliers d'années ; il attendra bien une demiheure encore, le temps de griller les lardons et de réchauffer les frijoles. Ensuite, il faudra faire une ronde autour du camp... Il la fera demain, sans •faute. Il lave toute la journée et, comme la veille, il oublie l'heure du dîner.
Le troisième jour, la première parallèle est à cent pas de la rivière et les graviers du centre sont si riches qu'après chaque battée, Thomme ne peut s'empêcher de courir en remontant la côte.
La largeur du terrain décroît à chaque parallèle. Le V renversé est marqué nettement et son sommet est si bien indiqué, à deux pas au-dessus d'un madrono, là-haut, un peu sur la gauche, que la tentation est forte d'y aller tout droit, sans plus d'essais. L'homme y va, remplit sa battée, court au' ruisseau : pas une couleur!
Il lâche une bordée de jurons, frotte ses reins courbaturés et reprend patiemment ses fouilles d'approche.
Il travaille avec le pic et la pelle, car la couche payante s'est recouverte d'une couche de graviers stériles. L'or n'est plus à fleur de terre, comme au bord du ruisseau, mais à 30 pouces de profondeur et^ plus hai^t, à 40 pouces, à 3 pieds et demi. Par
-wmii^^^
PROSPECTJÎURS
compensation au surcroît de travail, les battées sont plus riches : 20 sous, 30 aoua, 50 sous, La dernier essai de la journée donne un dollar.
Cette nuit-là, Thomn^e a la fièvre; il s'éveille plusieurs fois en sursaut. La ronde.,- Demain, il faudra faire une ronde autour du camp-
De grand matin, après son déjeuner, il escalade le mur, en face du talus, s'acorocliantàune broussaille, posant le pied sur la pointe d'une roche saillante. Debout sur la crête, il regarde los grands espaces vides. A droite,, les cimes de la Sierra Madre^ roses dans Tor du levant : au nord et au sud, les mesas, coupées de ravins à ()ic; a gauche, à l'extrême lointain, par delà des plaines indécises, la ligne blanche des dunes du Pacilique. Le désert, partout. Pas un sij^ne des hommes. Ce soupçon de fumée, loin en aval, au-dessus du canon? Un peu de brume, sans doute ; la bi^ée qui sort, au matin, d'un des bassins du ruisseau.
Il descend, rassuré, leste comme un mouton de montagne, malgré ses brodequins ferrés. Une pierre en saillie cède sous son pîed droit, à mîbauteur, mais, avant de rouler, elle lui a donné le point d'appui qu'il fallait pour poser le pied gauche un peu plus bas. Une racine à laquelle il s'accroche se détache du mur, mais une crevasse se rencontre, qui la remplace à propos. Dans une avalanche de conglomérats éboulés, il atteint le sol du canon,
La première battée du jour, prise au centre du V, donne un peu plus de 2 dollars, en gros grains d'or.
JUU^^
A droite, à gauche, les teneurs diminuent très vite, de battée en battée. Le champ de recherche se resserre ; les parallèles sont de plus en plus courtes ; la distance entre les deux branches du V n'est plus que de 10 mètres; le point de leur rencontre probable est à 30 mètres environ ; mais il faut faire des trous de 5 pieds pour atteindre une couleur.
Une couleur! Il s'agit bien de couleurs! Le prospect est devenu un véritable placer, qu'il ifaudra exploiter régulièrement plus tard, quand Tor du chacuaco aura été recueilli et mis en lieu sûr. L'après-midi, les battées donnent 3 dollars, 4 dollars. La réserve d'or, là-haut, n'a-t-elle pas été entraînée, éparpillée en contre-bas tout entière? La dernière battée, lavée presque à tâtons, donne 5 dollars. Ah! si Ton pouvait laver la nuit!
Il dort à peine. Les étoiles sont encore visibles dans le ciel pale du matin, et il est au travail. Deux parallèles encore. Tune de trois trous, l'autre de deux trous et, enfin, il fonce le dernier trou, à gauche du madrono, au sommet de V. A 6 pieds de profondeur, nulle trace d'or. A 6 pieds et demi, le pic heurte une roche. Le mineur rejette à la hâte, hors du trou, les dernières pelletées de terre ; il est sur un lit de quartz; il l'attaque au pic. Des fragments sautent. Il s'accroupit. Il a, dans chaque main, un morceau de quartz hérissé de clous d'or. 11 reprend le pic. A chaque coup, des lueurs jaunes scintillent. Les fragments de quartz sont désagrégés, « pourris » au point qu'il peut les rompre
PROSPECTECRS 151
entre ses doigts. A deux mains, il emplît labaltée
de quartz et d'or. Assis sur ses taions, il examine
un gros* morceau, curieusement ouvragé d'or, un m
pur joyau.
Soudain, il a conscience qu'un danger le menace. Une ombre, semble-t-il, a passé sur lui ; et, pourtant, il n'a vu aucune ombre. Son cœur a battu violemment ; sa gorge s'est contractée ; un I
frisson a passé sur sa chair, comme si sa chemise, trempée de sueur, s'était glacée subitement.
Il ne se lève pas; il ne toarno pas la tf^te; il ne fait aucun mouvement- 11 se demande de ^quelle nature est l'avis qu'il a reçu et quelle est la chose invisible qui Ta menace- Toutes les" forces de son ôtre le poussent à bondir, à faire face au danger inconnu; mais il réus- ^ sit à dominer leur tumulte, et il reste assis sur les talons, le morceau de quartz entre les doigts- 11 fait semblant de l'examiner attentivement ; il le tourne, le retourne, Tessuie; pas un moment, il n'en a détourné lès yeux et, pourtant, il sait que, derrière lui, au-dessus de lui, quelqu'un regarde par-dessus son épaule* 11 cherche des yeux une arme. Son pic? Inutile, au fond de cette trappe, de ce trou étroit, profond de sept pieds. Très calme, sûr de son impuissance, il reprend son travail interrompu; il jette dans la baltéedes morceaux de quartz et d'or; il n'a pas autre chose à faire; tôt ou tard, il faudra bien se lever et faire face à l'ennemi. Des minutes passent. Se lèvera-
t-il vivement pour une charge désespérée, ou nonchalamment, en affectant l'indifférence ? Son instinct d'homme d'action le pousse au premier parti. Il débat le pour et le contre.
Soudain, un bruit éclate, violent. Il reçoit un grand coup dans le dos, à gauche. Une flamme traverse sa chair. Il sursaute et retombe, la poitrine sur la battée, la face sur le quartz. Ses jambes ne peuvent s'étendre au fond du trou; contractées, croisées, elles s'agitent convulsivement. Il pousse un grand soupir et ne bouge plus.
Au dessus, un homme l'observe longtemps, puis s'asseoit sur le^bord du trou, jambes pe/idantes, un revolver sur ses genoux, tire de sa poche un petit cahier de papier brun, roule une cigarette et fume lentement, les yeux fixés sur le corps. Quand la cigarette est finie, il se laisse glisser dans le trou, le revolver au poing droit. Au moment où ses pieds touchent le sol, il reçoit un coup sec sur les jarrets et tombe sur le dos, en pressant la gâchette. L'explosion est assourdissante, la fumée épaisse. Le mineur s'est coulé sur lui, avec la souplesse d'un chat, et a saisi son bras, juste à temps. La fumée s'est dissipée; mais une poignée de terre, prestement jetée, l'aveugle. Le revolver lui échappe. De ses yeux, les ténèbres descendent sur son cerveau.
Et le mineur tire encore, tire jusqu'àla dernière cartouche. Quand le revolver est vide, il s'asseoit sur les jambe» du mort et regarde sa face, coli-
PROSPJÇCTEIÎRS 153
verte de graviers et de sang. Il n'en distingue pas les traits.
Un bandit quelconque, sans doute ; le vulgaire écumeur des sierras.
Le mineur respire à grands coups. Il se tàte, sous sa chemise; il constate que la balle a traversé les chairs, nettement, et que rien d'essentiel n'est touché. II pense que son épaule gauche va s'engourdir et refuser lé service. 11 se hisse hors du trou et gagne le camp. Une demi-heure plus tard, il revient avec le cheval de bât. Tant bien que mal, i il a pansé sa blessure.
n passe la corde aux bagages sous les épaules du mort et parvient à le sortir du trou. Puis il se met au travail. Les muscles de son épaule gauche sont roidis et douloureux : il travaille, pourtant, des heures et des heures. Quand la poche est vide, quand le trésor, divisé en lots, a été emballé dans des couvertures, il en évalue la valeur : 400 livres. Mettons 200 livres de quartz et 200 livres d'or. 60.000 dollars. *
Il se gratte la têta d'un air satisfait. Sous ses cheveux, ses doigts rencontrent une raie qu'il ne connaît pas, l'éraflure, longue de trois pouces, qu'a faite la seconde balle. Il regarde le mort et murmure : « Tu m'aurais laissé manger par les coyotes ; mais je vaux mieux que toi : je vais t'enterrer. » Il le traîne au bord du trou; il le pousse. Le corps frappe le fond avec un bruit sourd.
Le mineur se jonche et lui crie : « Tu as campé
sur ma piste, tu m'as laissé faire Touvrage et, ensuite, tu m*as tiré dans le dos. »
Et, avec le pic et la pioche, il remplit le trou jusqu'au bord.
La charge de quartz est trop lourde pour un cheval ; au camp, il la divise entré les deux bêtes. Il abandonne les outils, les ustensiles de cuisine, le sac de farine.
Le soleil est haut encore, au moment du départ.
Le bruit des sabots ferrés s'éloigne. Les abeilles sauvages bourdonnent parmi les lavandes ; le ruisseau chante autour des roches. Le grand cerf rouge reviendra demain.
DEVEINE
Les deux partners, l'un devant l'autre, passaient à gué une rivière aux eaux couleur de lait, raturées de chaux> si froides que les pieds s'engourdissaient dans les mocassins troués. Jack glissa sur une roche ronde, faillit tomber, lâcha son rifle, battit l'air avec les mains et poussa un cri d'angoisse. L'autre, qui allait en avant, ne se retournait pas. Jack dit : « Oh! Bill, je me suis foulé le pied. » Et, dans sa face impassible, -ses yeux étaient comme ceux d'un cerf blessé.
Bill gravissait lentement le talu3 de la rivière. En haut, sa silhouette penchée se délacha sur le ciel. Elle disparut.
Jack était seul.
Il savait, à huit ou dix jours près, qu'on étaiten août. Le soleil, après-midi, marquait la direction du Nord-Ouest. Le lac du Grand Ours était donc en face, par delà cette chaîne de collines nues, et d'autres chaînes, et d'autres encore. L'eau Llanche, à ses pieds, courait vers la rivière du Caivre, qui se jette dansTOcéan Arctique, au golfe Coronation.
Il regarda les horizons gris, les collines grises* Pas un arbre, pas une broussaille, pas une loulle d'herbe. De toutes ses forces, il cria : « BlJl !» et il répéta: « Bill... Bill... Bill... » de plus en plus bas.
Il tremblait comme dans un accès de fièvre, U repêcha son rifle, poussa, d'un coup d'épaule, son paquet à gauche, pour soulager la cheville blessée, et gagna le bord de la rivière. A chaque pas, il serrait les dents, retenant un cri de douleur. 11 ne s'arrêta pas; il gravit le talus, atteignit la crête. De l'autre côté, dans la vallée, personne. U poussa le paquet plus à gauche et descendit la côte.
Le fond de la vallée était revtHu d'une épaisse couche de mousse,, imbibée d'eau. Le iiol, d'où l'eau jaillissait coname d'une éponge, aspirait, retenait le pied. Chaque pas coûtait un ellort douloureux. Et, pas à pas, Jack suivail.loi^ traces marquées sur la mousse.
Il n'était pas perdu. Non, non, il n'était pas perdu. Il atteindrait les bois de sapins rabougris, morts pour la plupart, que les trappeurs canadiens ont nommés « le pays des Petits Bâtons ». Une rivière y coule, dont les eaux ne sont pas blanches. Il la remonterait jusqu'au premier rapide, passerait une chaine, adroite, longerait un ruisseau qui va vers Touest, à la 4*ivière Dease. Au confluent, il trouverait une cache, sous un canot retourné, couvert d'un amas de cailloux et, dans la cache^ des cartouches, des Jignes, des hameçons, un filet, de la farine et du lard. Bill Ta^itendrait là. Ensemble, ils descendraient, en canot, la rivière Dease jusqu'au lac du Grand Ours; ils traverseraient le lac, marcheraient^ droit au sud, jusqu'au Mackensie; puis, remontant le fleuve, ils iraient au sud, toujours au sud, gardant l'avance sur l'hiver, et ils arriveraient au premier poste de la Compagnie des Fourrure», dans les grands bois, un poste bien chauffé, où il y a des jambons, du bœuf fumé, des poissons secs, des provisions inépuisables.
Jack forçait son esprit à croire ces choses, comme il forçait son corps à marcher. Il fallait bien croire que Bill l'attendrait à la cache^ puisque, s'il ne le croyait pas, il n'avait plus qu'à se coucher et à mourir.
Le soleil descendait vers le nord-ouest, et Jack marchait vers le sud, songeant aux provisions de la cache et à celles du poste de la Compagnie des Fourrures.
Il n'avait pas mangé depuis deux jours. Depuis longtemps, il n'avait pas mangé à sa faim. Tout en marchant, il cueillait et mâchait les baie» du muskeg, une plante pâle, qui croît parmi les mousses. La baie du muskeg n'est qu'une graine dans un peu d'eau, une graine dure et am^'re ; elle ne nourrit pas; il le savait; il la mâcJiaiL, pourtant, avec un espoir plus fort que son expérience, avec Tespoir indomptable de vivre.
A neuf heures du soir, il tomba et resta sans bouger. Au bout d'une heure ou deux, il gjisaa ses épaules hors des ^courroies du paquet et se leva. Aux lueurs du long crépuscule polaire, il parvint à rassembler des brins de mousne aeche et, sur un pauvre feu sans flamme, il lil bouillir de Teau dans son pot de fer-blanc 11 délit son paquet. Il compta ses allumettes — soixante-sept, — en fit trois lots, les enveloppa dans des morceaux de papier huilé, mit un des lots dans sa blague à tabac vide, un autre sous la bande intérieure de son chapeau et le troibit:me soua i^a chemise, sur sa poitrine. Après tous ces arrangements, il défit les trois paquets et recompta les allumettes : il y en avait bien soixanto-sept.
Il examina sa cheville, enflée démesurément, grosse comme son genou. Il la serra fortement sou^ une bande faite d'un lambeau de couverture et, avec d'autres bandes, il enveloppa ses pieds. Puis, il but une potée d'eau très chaude, remonta sa montre et se coucha.
158 MtKES ET MINEURS
11 dormit comme un fnort.
Vers trois heures du matin, quand le soleil parut au nord-çst, dans la brume, il s'éveilla. Couché sur le dos, il regardait le ciel pâle. Il avait faim.
Une bête ronflait fortement, à dix pas, un cerf caribou, qui le regardait. Jack eut la vision d'un beefsteack épais, grésillant sur le feu. Il saisit son rifle, ajusta, pressa la gâchette. Le caribou bondit et passa alertement la crête. Jack entendait le bruit sur les pierres, décroissant. Depuis longtemps, il n'avait plus de cartouches. Il soupira. Il se mit debout, avec effort. Ses articulations étaient comme des gonds rouilles; il les fît jouer, Tune après l'autre, et gravit un monticule. De toutes parts, à perte de vue, s'étalait une mer de mousse grise, à peine tachée par des flaques d'eau grisçs et des ruisseaux gris. Le ciel, -aussi, était gris. De quel côté, le nord? Jack ne le savait plus. Mais il n'était pas perdu; oh! non, il n'était pas perdu. Le pays des Petits Bâtons était devant lui, sûrement, tout près, peut-être, — par delà la colline, en face.
Il revint à son camp, tâta ses trois lots d'allumettes, refit son paquet. Fallait-il laisser là le petit sac de peau de moose, un sac qui pesait quinze livres, — autant, à lui seul, que tout le rest^ ? Il hésita, mit le sac à part, roula ses couvertures et, brusquement, les déroula et plaça le sac au centre du paquet, en regardant autour de lui, comme si quelqu'un avait voulu le voler.
Il se mit en marche, boitant très bas, cueillant au passage des baies de muskeg. 11 sentait, à sa cheville, des pointes de feu et ufte autre douleur, bien plus vive, au creux de Testomac, de? morsures menues, aiguës, comme d'une bête rongeuse. Les baies de muskeg n'apaisaient pas cette douleur, et elles irritaient son palais et sa langue, desséchaient sa gorge.
Daps une vallée, une compagnie de poules des neiges se leva avec un grand bruit d'ailes et des ker, ker, ker assourdissants. Souvent, dans les muskegs, d'autres ptarmigahs partaient deyant lui et le narguaient de leurs ker, ker, ker, si cruellement qu'il se mit à les injurier et à crier, lui aussi : ker, ker, ker!
Un ptarmigan.se leva si près que, d'un geste instinctif, il saisit sa queue. Trois plumes lui restèrent dans la main, et il le regardait s'en aller, le haïssant comme on hait quelqu'un pour un tort irréparable.
Au soir, il entra dans une région moins désolée. Des caribous passaient, par grandes bardes. Un renard noir, portant dans sa gueule un jeune ptarmigan, détala sans lâcher sa proie.
Jack suivait le bord d'une petite rivière aux eaux blanches. Il arracha un roseau. Le bulbeétait gros comme le bout du doigt. Sous la dent, la première impression fut délicieuse, comme d'un fruit fondant; mais ce n'était qu'eau et fibres dures, pas plus nourrissant que les baies de mus-
160 MINES BT NINEURS
keg. N'importe, il mit bas son paquet et il arrachait, mâchait, pâturait comme un bœuf.
Il était très las^ tenté, souvent, de se coucher pour dormir; mais la bête rongeuse, en lui, n6 s'endormait pas ; une morsure plus aiguë le mettait debout ; il sondait les flaques d'eau pour trouver des grenouilles et, avec ses ongles, il fouillait le sol spongieux pour déterrer des versJ II savait bien, pourtant, qu'il n'y a ni grenouilles, ni vers, sous les hautes latitudes.
Vainement, il avait examiné toutes les flaques d'eau sur son passage. Enfin, il vit un poisson, gros comme un vairon, un tout petit être noir, très vif. Il plongea le bras dans l'eau jusqu'à l'épaule, puis les deux bras, et son ardeur était telle qu'il tomba dans le trou et se mouilla des pieds à la tête. L'eau, ensuite, était trouble; il fallut attendre ; elle se troubla encore. Avec le pot, il entreprit l'assèchement. L'eau, rejetée trop près, revenait au trou. Son cœur battait, ses mains tremblaient. Il s'eflorça d'être calme et de travailler avec méthode. Au bout d'une heure, le trou était à peu près sec, mais le poisson n'y était plus.
Par un interstice entre les pierres il avait gagné la grande mare voisine. Si Jack avait |fu, s'il- avait bouché la crevasse à temps! Il s'étendit sur la terre détrempée, et se mit à pleurer doucement, puis à hurler, comme un chien perdu, à hurler à la lune, à la mort, au désert impitoyable autour de lui^
Longtemps ensuite, il fut secoué par de grands sanglots.
Il assembla des brins de mousse, fit du feu, but de Feau chaude. Ses paquets d'allumettes étaient à leur place. Il remonta sa montre et se coucha sur un banc de roches^ dans ses couvertures mouillées. Sa cheville lui faisait grand mal. Son sommeil fut coupé de rêves, où passaient des poissons secs, des jambons, des amas de, bœuf fumé. ,'
Il s'éveilla,, transi. La vallée et le ciel étaient gris, les coteaux blancs. Un vent âpre soufflait; Autour du feu, Tair semblait une vapeur. Les premiers flocons de neige fondirent, au contact du sol, mais, bientôt, tout fut blanc. Le feu s'éteignit; la provision de mousse sèche était perdue. Jack n'avait plus qu'à refaire son paquet et à aller... où? Il ne pensait plus au pays des Petits Bâtons, ni à la cache près de la rivière Dease. 11 voulait manger. Il allait au hasard, par les fonds des vallées, cherchant des baies de muskeg et des bulbes de rosçau. Il trouva une herbe amère et en mangea tant qu'il put en trouver, mais la plante était rampante et cachée sous la neige.
Pas de feu, cette nuit-là ; pas d'eau chaude. La neige avait cessé ; le vent poussait, en rafales, une pluie froide qui frappait Jack au visage et Féveillait souven.t.
Au jour, il ne sentait plus, à Testomac, qu'une douleur sourde et lente, supportable, après tout.
Il fit des bandes avec le dernier lambeau d'une
de ses deux couvertures, enveloppa ses pieds saignants et serra fortement sa cheville blessée, se préparant à une longue journée de marche. En refaisant le paquet, il délibéra longtemps devant le . petit sac lourd et, enfin, il l'emporta.
Le soleil parut et permit de détermiiler les points cardinaux ; mais Jack était perdu ; il le savait, maintenant. Sans doute, les jours précédents, il avait trop donné sur. la droite; il fallait marcher vers la gauche, pour corriger Terreur.
Il sjouffrait moins de la faim, mais il se sentait si faible! Sa langue, sèche et amère, le gênait dans sa bouche, comme si elle eût été couverte de poils. Toutes les cinq minutes, son cœtir battait à coups pressés, puis très faiblement, et, alors, la tête lui tournait. Il était obligé de s'asseoir pour manger les baies et les bulbes.
L'après-midi, il vit deux vairons dans une flaque d'eau, trop grande pour qu'il pût Tépuiser; mais, plus calme que la veille, il parvint à les prendre avec le pot. Ils n'étaient pas plus longs que le petit doigt. Heureusement, il n'avait pas grand'faim. Il mangea les poissons tout crus, les mâchant lentement, avec soin, par raison* Il n'avait pas envie de manger, mais il savait qu'il faut manget, pour ne pas mourir.
Le soir, il prit trois autres vairons, en mangea deux et garda le troisième pour le déjeuner du lendemain. Lé soleil avait séché la mousse, par endroits ; il put boire de l'eau chaude* Il avait fait
PROSPECTEURS ' t 163
une dizaine de milles, ce jour-là. Le jour suivant, il n'en fit que cinq. Son cœur allait plus mal; les étourdissements étaient plus fréquents. Il ne souffrait plus dû tout de la faim.
Il entendait des hurlements lointains. Trois loups passèrent, très près, sans se presser.
Au matin, se sentant la tête libre et capable de raisonner, il ouvrit le petit sac de peau de moose et le vida sur une pierre plate. Des grain:^ d'or et des pépites s'éparpillèrent. Il eh fit deux partie égales, cacha Tune sous la pierre, remit Tautre dans le sac* Il fit aussi deux parts de sa dernière couverture et renouvela les bandes de ses pieds, H s'obstinait à garder son rifle, songeant aux cartouches de la cache, près de la rivière Dease,
Le brouillard était épais. La faim le reprit. II buttait, tombait souvent. Une fois, il tomba sur un nid deptarmigafis, où grouillaient quatre poussins d'i^n jour. Il les mâcha tout vifs, avidemenL La poule ptarmigan menait grand bruit autour du nid, voletait et virait à chaque coup porté avec le rifle. D'une pierre, par chance, il lui cassa une aile. Elle courait et il la poursuivait, boitant, tombant, ramassant des pierres, affolé par la faim, que son repas de poussins avait réveillée. II reprit son sang-froid, poursuivit la poule méthodiquement. Parfois, en rampant, il arrivait tout près d'elle. La chasse le mena au fond d'une vallée j où des empreintes de pieds étaient marquées sur la mousse. Ces pieds n'étaient pas les siens — ceux
de Bill, sans doute; mais il n'avait pas le temps de les examiner; la poule fuyait; il la prendrait et reviendrait, ensuite, aux empreintes.
Il força bien la poule, mais, lui-même était forcé. Elle était couchée sur le flanc et il était couché sur le flanc, à dix pas d'elle. Quand il eut repris haleine, elle, aussi, avait repris haleine, et la chasse continua. La nuit vint; tout espoir de prise était perdu. Il tomba la face contre terre, et resta longtemps sans bouger, son paquet sur les épaules. Enfin, il se mit sur le côté, remonta sa montre et attendit le jour.
Il ne retrouva pas la piste de Bill. Peu importait, au Teste. Seulement, il se demandait si Bill n'était pas perdu, lui aussi.
Vers midi, il défit son paquet et jeta par terre, au hasard, la moitié de l'or. Deux heures |ilus tard, il jeta le reste. Une portail plus qu'une demicouverture, le pot de fer-blanc et le rifle.
Les hallucinations commençaient. Une cartouche était restée dans le magasin du rifle, il en était sur. Après une heure de doute et de lutte, il ouvrit le magasin et ne trouva pas la cartouche. Une heure après, il ouvrit encore le magasin.
Son esprit allait en avant, loin en avant, et, toujours, une crampe douloureuse, Tappel de la faim, le faisait revenir. Une fois, il crut voir un cheval. Use frotta les yeux pour dissiper la brume qui les emplissait — une brume noire, pailletée de points d'or. Un cheval, non : un ours brun, de la
I^BOSPEGtpURS 165
grande espèce. L'ours Tobservail, d'un air à la fois curieux et hostile.
Jack porta vivement son rifle à l'épaule, l'abaissa en grondant, tira son couteau de la gaine, à la ceinture, et, du pouce, essaya le lil et la pointe. Il se jetterait sur l'ours et le tuerait. Il jallait donc mançer !
, Mais son cœur se mit à battre à coups précipités, et, comme toujours, après l'accès il fut pris d'une grande faiblesse. La tête lui tournait, lui tournait. Si l'ours chargeait, que faire?
Il se dressa de toute sa hauteur, son couteau en main, et il regardait la bête, fixement. Elle avança de deux pas, en grondant. Si Thomme fuyait, elle courrait après lui. Mais l'homme ne fuyait pas. Il ne bougea pas, jusqu'à ce que le danger fût passé ; puis, il fut pris d'un t^remblement convulsif, et il tomba sur la mousse mouillée.
Quand il se releva, il avait peur, non pas de la faim, mais des bêtes. Les loups! Devant lui, derrière lui, tout autour de lui, leurs voix passaient sur les grands espaces morts. Souvent, ils le croisaient, deux, trois ensemble ; mais ils n'allaient pas par bandes et ils ne se souciaient pas de livrer bataille à cette étrange créature qui marchait debout et qui pouvait griffer et mordre; ils aimaient mieux chasser les caribous.
11 rencontra des os, les restes tout frais d'un caribou. Ce matin, la jolie bête, bien vivante, bien portante, renâclait, broutait, bondissait, et voilà!
Ses 08 étaient nettoyés, polis, pleins encore d'une matière quasi vivante, d'une moelle rosée.
Et lui aussi^ peut-être, serait ainsi, avant le soir. La vie, eh? Une chose sans valeur, moins que rien. C'est la vie qui fait souffrir. On ne souffre pas, quand on est mort; on ne sent rien, on se repose. Alors, pourquoi s'obstiner à ne pas mourir? Pourquoi, tombé sur les genoux, broyaitil un os, ébréchant ses dents, aspirant de toute sa force des vestiges de vie, un goût de nourriture, fugitif et trompeur comme un souvenir?
Il se mit ensuite à piler des os entre deux pierres, si hâtivement qu'il pilait aussi ses doigts, s'étonnant de ne sentir aucun mal.
Des jours passèrent, des jours sombres de pluie et de. neige. Il allait, sans souci de Theure, le jour, la nuit. Là, où il tombait, il restait sans bouger, jusqu'à' ce que l'instinct de vivre, à défaut de la volonté morte, le remît en marche. Il ne souffrait pas. Ses nerfs étaient comme séchés. D'étran-. ges visions obsédaient son cerveau. Et, toujours, il suçait et rongeait les os du caribou, rassemblés avec soin et portés dans le dernier lambeau de sa couverture.
Il ne passait plus les chaînes de colHnes» Il suivait la rive d'une rivière, au fond d'une grande vallée ; il ne voyait ni la rivière ni la vallée ; il suivait ses visions changeantes. Son corps et son âme se traînaient, séparés, unis pourtant l'un à l'autre par un fil ténu, prêt à se rompre.
PROSPECTKUns 167
Un jour, il s'éveilla, l'esprit libre, très calme. Il était couché sur une'roche. Le soleil brillait^ Des caribous renâclaient. De vagues souvenirs de pluie, de vent et de neige flottaient dans son cerveau. L'orage Tavait-il battu pendant deux jours ou pendant deux semaines? 11 ne le savait pas. Il restait couché sur ie dos, laissant le soleil saturer de chaleur son misérable corps. Une belle jou^née ! pensait-il. Avec effort, comme pour soulever un fardeau très lourd, il parvint à se tourner &ur le côté droit. Au-dessous de lui, une grande rivière coulait, à flots jaunes. Des yeux, il suivit ces flots le long d'une chaîne de collines, plus nues et plus basses que toutes celles qu'il avait traversées. Lentement, délibérément, comme on examine une carte sur un mur, il les suivit jusqu'à la ligne de rhorizon. Et il vit d'autres flots, des flots blancs, les flots de la mer, étincelants au soleil.
« Rien d'extraordinaire , se dit-il. Un mirage, ou plutôt une de ces maudites hallucinations... »
Un bâtiment était à Tancre, dans cette mer. Oui, c'était bien une hallucination, un mensonge de son esprit malade. Il tint les yeux fermés, pendant cinq ou six minutes. Quand il les rouvrit, il vit encore la ijier et le navire. Etrange, cette apparition ! Et comme elle était persistante ! Il n'y a ni mer, ni navires, dans les déserts du Canada septentrional; il le savait, comme il savait que le magasin de son rifle était vide, quand il l'avait ouvert.
Derrière lui, on reniflait et l'on toussait faible-
ment. Il se mit sur le côté gauche, à grand'peine. A portée de ses yeux, il n'y avait que des pierres. Il attendit patiemment, et, quand la toux reprit, il distingua, entre deux roches, à trois pas, la tête grise d'un loup.
Ce loup ne portait pas les oreilles droites, comme les autres loups : ses yeux, injectés de sang, clignotaient sans cesse. <c Un loup malade », pensa Jack. « Au moins, voilà un fait dont je suis sûr. » Et il se remit sur le côté droit, pour voir le monde véritable, le pays qu'aucune hallucination, cette fois, ne transformerait.
La mer brillait et les agrès du navire se détachaient nettement sur le ciel bleu.
Etait-ce donc réel? Il tint longtemps ses yeux fermés, réfléchissant. Sans doute, il avait marché vers le nord-est> tournant le dos à la Dease. Cette grande rivière jaune, c'était la Rivière du Cuivre et cette mer étincelante, l'Océan Arctique. Le bâtiment? Un baleinier, sans doute, dérivé loin à Test de l'embouchure du Mackensie, et relâchant dans le -golfe Coronation. Jack se rappelait les moindres traits de la carte étudiée avant son départ. Oui, tout cela était très clair, très naturel.
Il s'assit et s'examina. Il n'avait plus de couverture, plus de bandes. Ses pieds étaient comme des morceaux de viande crue, sans forme. Le rifle et le couteau, disparus. Son chapeau, perdu, avec le paquet d'allumettes sous, la bande intérieure ; mais le paquet sous la chemise était encore sur sa poitrine.
PROSPEGTEUnS 169
La montre marquait onze heures. Evidemment, il Tavait remontée, chaque jour.
Il était calme. 11 se sentait faible, très faible, mais il n'éprouvait aucune souffrance ; il n*avait pas faim et, même, Tidée de manger ne lui était pas agréable.
Il déchira son pantalon à la hauteur des genoux et fit des bandes pour ses pieds. Le pot^ de ferblanc n'était pas per^u. Il pourrait boire de l'eau chaude avant d'entreprendre le dur voyage, avant d'aller là-bas, vers la mer.
Ses mouvements étaient très lents et gênés par un tremblement continuel. Il ne put se lever, malgré de persistants efforts, et il se traîna sur les maitis et sur les genoux à la recherche de brins de mousse, pour le feu. La mousse n'était sèche que sur les roches, près du loup malade. Quand Jack y parvint, le loup s écarta un peu, comme à regret, en léchant ses crocs, et Jack remarqua que sa langue était jaunâtre et revêtue d'une couche épaisse de mucus.
Après avoir bu l'eau chaude, il se sentit en état de se mettre debout et même de marcher, — autant qu'un mourant peut marcher. 11 s'arrêtait de minute en minute. Quand la mer disparut dans la nuit, il savait qu'il s'en était rapproché de quatre milles..
Il entendait tousser le loup et bramer des caribous. Il savait que le loup ne s'occupait pas des bêtes alertes et qu'il suivait la piste de l'homme,
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parce que l'homme était malade et mourrait, peutêtre, avant lui.
Au jour, lés yeux de l'homme, quand ils s'ouvrirent, rencontrèrent ceux du loup. La bête était couchée sur le ventre, la queue entre les jambes, la tête sur le sol, et elle grelottait, au froid du matin. L'homme lui parla d'une voix rauque, à peine distincte, et la bête montra la pointe de ses crocs, dans un ricanement pçnible. ,
Le soleil parut, radieux; C'était Tété indien, si court dans le cercle arctique, un été qui durerait une'semaine ou un jour.
Jack reprit sa marche lente, coupée de chuteg et de longues stupeurs.
Dans l'après-midi, il croisa la piste d'un homme qui s'était traîné sur les mains et sur les genoux — Bill, peut-être. Peu importait que ce fût Bill. Jack ne s'intéressait plus à rien. La curiosité était morte en lui et, aussi, la faculté de sentir, de souffrir. 11 marchait, parce que la vie, ce qui lui restait de vie, le poussait en avant. C'était cette force instinctive, et nul acte de volonté, qui l'obligeait à mâcher des baies de muskeg et des vairons, à faire bouillir de Teau et à observer le loup malade.
Il suivait la piste rencontrée, parce qu'elle allait vers le golfe. Il arriva bientôt à l'endroit où elle finissait. Des os, un crâne, un petit sac de peau déchiré par des dents aiguës étaient épars et, sur la mousse, on voyait les empreintes fraîches de
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quinze ou vingt loups. Jack fit couler des grains d'ôr entre ses doigts, comme un enfant joue avec le sable. Ah! Ah! Bill avait porté son or jusqu'au bout, et Jack porterait Tôt; au bateau, là-bas, dans la mer!
Il riait d'un rire plus rauqiie que le croassement d'un corbeau et le Jçup se mit à raccompagner d'un hurlement lamentable. Brusquement, rhomme cessa de rire et le loup se tut. L'homme se disait V « Bill m'a abandonné. Eh bien ! je ne prendrai pas son or; je ne sucerai pas ses os... Qui sait, pourtant, ce qu'il eût fait, à ma place? »
Plus loin, s'étant penché sur une* flaque d'eau, pour prendre des vairons, il rejeta sa tête en arrière, violemment. Sa face! La sensibilité, en lui, s'était réveillée à 'cette vue terrible.
Il y avait trois vairons dans la flaque ; mais il ne put les prendre. Sa faiblesse était telle, qu'il craignait de tomber dans l'eau et de se noyer.
Il fit trois milles, ce jour-là, et, le lendemain, deux milles. Il rampait, maintenant, comme Bill avait rampé. Le cinquième jour après la découverte du bateau, il en était encore à sept milles. Il poui*rait faire un mille, au plus, par jour ; il le savait. Mais l'été indien durait et Jack rampait, le loup toussant et reniflant derrière lui.
Ses genoux, maintenant, étaient, comme ses pieds, des morceaux informes de chair saignante. Bien qu'il les eut enveloppés de bandes faites avec sa chemise, la trace était marquée de rouge. Une
fois, tournant la tête, il vit le loup laper tin peu de sang sur une pierre. La fin était proche,., à moins... à moins qu'il ne prît le loup. L'idée d'être mangé par cette bête à peu près morte, lui répugnait trop.
Cette nuit-là, elle toussait si près de son oreille qu'il remua la tête, comme on fait pour chasser une mouche. La bête recula, chancelante, et tomba sur le flanc.
Jack referma les yeux et réfléchit. La nieir était à quatre milles au plus. La veille, il avait vu la voilé blanche d'une embarcation, allant et venant du navire à la côte. Mais il ne pouvait pas faire quatre milles, ni même un demi-mille. Et, pourtant, il voulait vivre. Mourir, après tout ce qu'il avait enduré, non, il n'y consentait pas.
Les yeux clos, il s'efforçait, avec des peines infinies, de maintenir sa tête au-dessus d'un flot tiède qui montait, montait du fond de son être, montait comme la marée sur une plage. La vague le touchait, reculait un peu, revenait plus. forte et le spulevait, par moments.
Couché sur le dos, immobile, il entendait, de plus en plus près, le sifflement de l'haleine. Plusprès, plus près encore. La langue du loup gratta sa joue, comme un papier de verre. Il jeta ses mains en avant, ou du moins il voulut les jeter en avant, comme des serres. 11 ne saisit rien. Pour faire un mouvement rapide et sûr, il faut de la force, et il n'avait pas de force.
La bête était patiente, rhomme était patient. Toute une demi-journée, il resta immobile, luttant contre la défaillance fatale et attendant la bète qui voulait le manger et qu'il voulait manger. Parfois la vague tiède montait de ses entrailles, passait par-dessus sa tête, et, alors, il rêvait des rêves infinis. Mais, éveillé ou rêvant, il attendait le bruit de Thaleine et la caresse de la langue.
Enfin, il fut tiré d'un rêve par une caresse plus rude, sur sa main. Les crocs pressaient faiblement. La pression devint plus forte. Le loup, avec tout ce qui lui restait de force, essayait d*enfoncer les dents dans la nourriture si longtemps attendue. Mais l'homme, lui aussi^ avait attendu. La main déchirée se ferma sur la mâchoire inférieure. Le loup luttait sans ' force et Thorame serrait sans force. L'autre main trouva un point d'appui. Cinq minutes plus tard, le corps de l'homme pesait de tout son poids sur le corps de la bête. Les mains étaient trop faibles pour Tétf angler, mais la face était appliquée sur sa gorge et la bouche était pleine de poils, et les dents s'enfonçaient, déchiraient lentement. Au bout d'une demi-heure, l'homme sentit un liquide chaud descendre en lui. Ce n'était pas bon, ce sang, ainsi aspiré ; c'était comme du plomb fondu qu'on lui eût fait avaler par force. C'était la vie, pourtant.** Il fallait boire.
Ensuite, il se remit sur le dos et il s'endormit.'
Du pont du baleinier Bedford^ les membres d'une commission scientifique remarquèrent, un
jour, un objet singulier se mouvant sur la plage. On mit la chaloupe à la mer et Ton alla à la découverte. L'objet était un être vivant. Il avançait sans voir, sans entendre, sans comprendre; il avançait en rampant, comme un ver monstrueux. Ses efforts, inutiles pour la plupart, étaient persistants. Il avançait de vingt pieds, peut-être, par heure.
Trois semaines plus tard, Jack, dans sa couchette, prononça quelques mots, en pleurant. On comprit qu*il parlait de sa mère et d'une plantation d'orangers, près de Los Angeles.
Plus tard encore, assis à la table des officiers, avec les membres de la commission, il suivait des yeux, anxieusement, les plats qu'on passait, les assiettes pleines, les morceaux portés aux bouches. Il avait recouvré sa raison, mais, aux heures des repas, il haïssait ces hommes qui mangeaient. Les provisions s'épuiseraient, peut-être. Le cuisinier, le garçon de service, le capitaine, tous ceux qu'il interrogeait, lie parvenaient pas à le rassurer. 11 rôdait dans la cuisine et dans la cambuse. Il engraissait singulièrement. On le mit au régime et il engraissait*toujours. On l'observa, après le repas. Il tendait la main, comme un mendiant, et les matelots lui donnaient des morceaux de biscuit de mer, qu'il regefrdait avidement et cachait ensuite sous sa chemise, sur sa poitrine. On examina sa cabine : le coffre et le matelas étaient bourrés de biscuits et de boîtes de conserves. L!homme n'était
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pas fou; il prenait ses précautions contre une famine possible, simplement.
Il était guéri de cette manie, quand le Bedford entra dans la baie de San Francisco.