LA FIN
Morgan fit cuire un lardon, le dernier, et savoura les biscuits, trempés de graissf^ (^haud^. Il contemplait le fopd de la poêle, raclé, poli comme un miroir, et il méditait, les dents serrées^ les yeux ternes.
Il gratta le fourneau de sa pipe, reïourna ses pochés. Des miettes, il sépara les bribes de tabac, avec le soin méticuleux qu'il eût mis â rassembler des couleurs au fond de la battée. x\près un quart d'heure de travail, la pipe était à moitié pleine. Il fuma lentement, assis sur ses couvertures, les mocg-ssins au feu. A la dernière bouffée, ses yeuxj éteints tout à Theure, brillaient, alertes et durs comme ceux d'un loup. Son plan était fait*
Il chargea le traîneau, chautïa ses mains, mit ses gros gants sans doigts, ajusta le Irait sur son épaule, endolorie après tant d'étapes, et se mit au tirage.
11 suivait le chemin de Selkirk, une tranchée
dans la neige sur le lit gelé du Yukon. Au ciel gris, gros de neige, un peu d'azur se voyait vers le sud, en avant ; mais Morgan, tirant sur le trait, tête basse, ne regardait pas en avant. Il faisait, péniblement, régulièrement, deux milles à l'heure. A midi, il arriva à Minto — huit ou dix cases et un débit de liqueurs, sur la Jiaute berge du fleuve.
Il laissa le traîneau devant la porte du débit, entra, posa sur le comptoir un petit sac à peu près yide :
— Assez pour un verre?
— Buveij! toujours, dit le bar-keeper, poussant une bouteille. Et secouant le fond du petit sac sur le plateau d'une balance : « Le demi-dollar n'y est pas... Bah ! le prochain client paiera la différence. » -
Lentement, Morgan savoura la brûlure sur la langue, la chaleur dans la gorge, la fumée au cerveau. Jamais il ne s'était grisé, mais, ce jourlà, le whiskey semblait bon.
Il s'assit près du poêle et examina ses gencives dans un petit miroir de poche. Elles étaientlivides.
— Scorbut ? dit le bar-keeper.
— Oui, mais pas encore d'enflure. Les légumes me guériront.
— Complète, hein ! la déveine ? Pas de chiens, pas d'or et le scorbut! A votre place j'essaierais du thé de sapin.
Morgan prit congé et rajusta le trait sur son épaule meurtrie. Au^quatrième mille il fit halte.
. Sur la droite, une petite vallée débouchait, à angle aigu, dans la grande. Il laissa là le traîneau et partit en reconnaissance. A un demi-mille en amont de Taffluent, il rejoignit le Yukon en ligne droite, à travers un bois de peupliers. Entre les deux vallées; il avait compté trois cents pas.
De la haute berge, vers Selkirfc, au sud, il voyait le chemin surplus d'un mille de long. Vers Minto, au nord, il ne le voyait que sur un quart de mille, à cause d'un saillant de la rive droite. Le poste était bon.
Il revint au traîtieau et le tira dans la petite vallée, à grand'peine, à travers la neige molle qui s'amassait à l'avant. Au demi-mille, il dressa sa tente. Le poêle et la provision de bois étaient en place, quand la nuit tomba. Morgan n'avait pas de chandelles. Il but du thé et se glissa sous ses couvertures.
Au matin , il prit son rifle, traversa le bois de peupliers et, de la berge, observa, pendant une heure, le chemin désert. Puis, il alla déjeuner au camp.
Il lit l'inventaire de ses provisions : un demi-sac de farine, une demi-boîte de poudre-levain, un peu de thé.
Lentement, mastiquant chaque bouchée, il mangea trois des biscuits, cuits dans la poêle. Avant d'en entamer un autre, il soupesa le sac de farine : « J'en ai pour deux semaines », se dit-il, « ... pour trois, peut-être ». Et il ne mangea pas le quatrième biscuit.
178 MIXES BT MINEURS
Il régagna son poste, sur la berge. Accroupi dans la neige, le rille entre les genoux, il observait le chemin. De temps en temps, il se levait, battait ses côtes à grands coups, marchait parmi les arbres, et revenait au poste, épuisé, pantelant, un peu réchauffé.
Parfois il regardait fixement, avidement, l'extrême point visible, au sud, comme si son appel muet eût pu faire apparaître un traîneau.
A midi, il retourna au camp, alluma le poêle et fit une infusion de jeunes pousses de sapin. Il examina l'intérieur de sa bouche. Le palais et les gencives étaient blanchâtres, mais les dents ne branlaient pas.
L'après-midi, la garde sur la berge lui parut moins longue. Le froid diminuait ; le neige tombait, sèche et fine, dans l'air calme. De l'ouïe, les yeux clos, il surveillait le chemin; mais il n'entendit pas d'aboiements, pas d'appels, pas de crissements de traîneau.
Le second jour, le ciel était clair, le chemin mort, comme la veille, le froid plus vif. Morgan se surprit à faire les biscuits trop gros. Il se surveilla.
L'après-midi du cinquième jour, un point noir parut sur le chemin, au sud. Il devint distinct. C'était un homme, voyageant sans traîneau, ni bagage — un Indien. Morgan, en soupirant, replaça le rifle entre ses genoux.
Il n'avait pas été vu, mais il eût pu l'être. Il
PROSPECTEURS iW
chercha, trouva un poste moins découvert, sous un peupHpr, dont les branches, retombant jusqu'au sol, formaient abri. A droite et à gauche, il fit des entailles pour appuyer le rifle, essaya de l'œil les deux champs de tir. Rien ne parut.
Six jours, huit jours passèrent. Rien.
Il avait réduit sa ration quotidienne à quatre biscuits et buvait du thé de sapin. Le scorbut empirait. Le sang circulait mal. Les dents tenaient, mais le corps noircissait, par endroits.
Morgan ne descendait jamais sur le chemin. La récente tombée de neige ayant effacé la trace de son traîneau au confluent des deux vallées, personne ne pouvait soupçonner sa présence* Examinant la berge, en aval et en amont du poste, il remarqua, au saillant, un pin lombo, surplombant, d'où Ton pouvait sauter sur le chemin sans laisser de traces.
Les nuits étaient longues, de plus eu plus. Un soir, il entendit, de la tente, les grelots d'un traîneau. 11 serra les poings et maudit le sort. Douze jours d'affût... Rien qu'un Indien sans bagage ! Et voilà qu'un traîneau passait la nuit, avec des aliments, de l'argent, de la vie.,, sa vie !
Elle s'éteignait, sa vie; elle s'achevait misérablement sous cette tente. Le scorbut entrait dans la seconde période, celle de Tenflure. Pendant les interminables heures noires, des douleurs vives, aux chevilles, tenaient lé malade éveillé. H se traînait, pourtant, \ du camp à la berge, et passait
180 MINES BT MINEURS
les journées accroupi dans la neige, s'étonnant qu'on pût souffrir à ce point sans mourir.
Le froid augmentait. A des signes si^rs^, au craquement de Teau jetée sur la. neige, au givre de rhaleine sur les parois de la tente, à la morsure
I nette du froid, comme d'une tenaille, Morgan
savait qu'un thermomètre eût marqué quarante,
' Jj puis cinquante, puis soixante degrés.
^ Ayant heurté du pouce gauche une menue
branche, il remarqua le bruit sec, un bruit de bois
v contre bois. Avec une aiguille enfoncée dans la
chair, il chercha un point sensible et ne le trouva qu'à la première jointure. Sans doute, il en serait quitte pour la perte d'une phalange.
Le froid fut tel, un jour, qu'il fallut rester sous la tente. Trois traîneaux passèrent, ce jour-là.
"^, Le lendemain, le froid diminua, le poste fut
ri! tenable. Rien ne parut.
Morgan s'était réduit à deux biscuits par jour. Dans son extrême faiblesse, sa tête, aux heures d'affût, s'emplissait de songes. Il revivait sa vie, se rappelait ses jeux d'enfant, sa jeu;iesse, les belles journées de son pays, les nuits tièdes, les villes brillantes, les rêves de fortune, le départ pour le Klondyke. Pourquoi n'avait-il pas trouvé d'or, comme tant d'autres? Dans le rush pour Finn Creeck, la mort d'un chien dans les traits lui faisait manquer un million de quelques minutes. Toujours un accident, un caprice du hasard, déjouait ses combinaisons, annulait ses efforts.
SNR^^>*lù?l«iHt<^'^. *- ' il
Il examinait ses actes jour par jour, se jugeait et s'acquittait. Il n'axait fait tort à personne. Il avait travaillé de toute sa force, peiné, sûutïert sans se plaindre. Son droit à la vie tUait évident- Une file de traîneaux passa, un détachement do la police du Nord-Ouest. Morgan regardait, serrant son rifle. Les hommes riaient, chantaient, fumaient. Nul d'entre eux ne se douta que la mort était sur sa tête, entre les mains d'un mourant.
Ensuite, le chemin fut désert, des jours et des jours.
Le courrier passa. Il fallait bien le laisser passer : sa disparition eût été remarquée, le jour même.
Un matin, pris d'une rage de faim, Morgan mangea dix biscuits. Son sang-froid revenu, il se priva de biscuits pendant deux jours j pour se punir. Cinq livres de farine, seulement, lui restaient. Mais il fumait; il fumait des feuilles de thé bouillies et rebouillies.
Le scorbut attaquait maintenant les muscles et les jointures. Un des genoux enfla, puis Tautre, Morgan souflFi^ait cruellement, quand il était debout. Il se traînait jusqu'au poste, niais ne pouvait plus couper sa garde de courtes marches sur la berge pour se réchauffer.
Depuis longtemps, il ne s'était pas regardé dans le miroir de poche. Il voulut examiner ses gencives. Les joues étaient creuses, extraordioairement, sous les pommettes noirâtres. Les yeux.
surlout, faisaient peur — des yeux de bête féroce aux abois. Il jeta le miroir, mais, jour et nuit, ensuite, il fut hanté par ces yeux.
' Plus de farine. Un matin, il mangea son dernier biscuit. Il passa toute la journée sur la berge. Le soir, il but des ppts et des pots de thé de sapin.
Le lendemain, à sa sortie de la tente, il vit un moose, qui traversait au pas la petite vallée, à 300 mètres en amont. Morgan tremblait si fort qu'il ne pouvait tirer, ni même épauler. Il attendit, et, quand sa main fut sûre, il ajusta, prit son temps, et fit feu. Il avait touché ; il le savait, La bête fit volte-face et gagna la colline boisée, à gauche. Il tirait coup sur coup, au jugé. Brusquement, il releva le rifle. Il s'était rappelé lé nombre de ses cartouches et le traîneau attendu. H tirerait une fois encore, pas une de plus. La bête traverserait sans doute cette clairière, là-haut. Il visa au-dessus d'un pin tombé, dans la clairière, et attendit. Le tnoose parut, Tavant-train levé pour passer Tarbre. Morgan pressa la gâchette. Le moose fit un grand bond en hauteur et s'abattit.
Morgan voulut gravir la côte en courant, tomba, épuisé, se releva et marcha lentement, s*arrêtant après chaque pas, s'appliquant au calme. Enfin, il atteignit la clairière et s'assit sur le moose. La tête entre les mains, il riait convulsivement. Il domina la crise nerveuse. Il savait qu'avant un quart d'heure, la béte gelée serait dure comme la pierre.
Il tira son couteau de chasse et travailla aussi
vite qu'il put, dépeçant par quartiers, sans écorcher. Tout en travaillant, il évaluait le poids : 1.200 livres, une bonanza, un Klondyke de viande ! De temps en temps, il mettait dans sa bouche des morceaux de graisse et les suçait, pour se donner delà force.
Il choisit un quartier de 100 livres et voulut le tirer vers la tente. La neige était molle, le poids trop lourd. A grand'peine, il put traîner un quartier de 20 livres.
Il fit cuire unetranche mince, la mangea sans se presser et gagna la berge, machinalement. Ces traces sur le chemin, toutes fraîches... Pendant qu'il dépeçait le moose, un traîneau passait. Peu importait, après tout! La viande valait un demidollar la livre, à Minto. Ula vendrait; il achèterait deux chiens, des provisions, du tabac. Le traîneau sauveur, mais c'était le moose. Grâce au moose, il irait vers le soleil, vers la vie.
Il avait faim. La douleur sourde, à l'estomac, devenait aiguë. Il revint au canip, mangea une tranche, fuma deux pipes de thé, mangea une autre tranche. Se sentant plufe fort, il alla couper du bois et puis, il mangea encore. Sa faim augmentait. U ne pouvait s'empêcher de manger à tout moment. Ayant découpé des tranches plus minces, il en faisait cuire plus souvent.
Vers midi, il pensa qu'il fallait mettre son stock de viande en sûreté. Il prit la hache, le irait de tirage, des cordes et il gravit la colline. Si faible et
à peu près manchot, il ne pouvait faire une bonne cache. Il en fit une, du mieux qu'il put, avec les troncs de quatre jeunes sapins, assemblés et liés. A Taide du trait passé par-dessus l'échafaudage, il hissait les quartiers, ajoutant son poids à son effort.
Avant de hisser le plus gros quartier, une pièce de 150 livres, il alla au camp et mangea trois tranches pour se donner de la force. Au retour, l'idée lui vint d'attacher à Tun des bouts du trait une pièce de 100 livres, déjà en place, et de la pousser hors de la cache. Ce poids, ajouté au sien, souleva le gros quartier. Morgan se sentit fier de sa manœuvre. Il se dit qu'il allait mieux,. qu'il irait de mieux en mieux, qu'il vivrait.
Le soir, sous la tente, il se livra à une, orgie de viande ; il mangea des livres et des livres de viande. Et il but du thé, du vrai thé, tout ce qui lui restait de thé; et il fuma jusqu'aux dernières feuilles. N'y avait-il pas du thé et du tabac, à Minto?
Il secoua sa pipe, mangea une dernière tranche, se coucha, se releva pour manger encore et s'endormit enfin, gorgé, gémissant, dans son sommeil, sous le poids de la viande.
Au réveil, il entendit un bruit confus, singulier en ce pays de silence, un bruit de hurlements, coupé de grondements, de cris brefs et de plaintes. Où était-il? Il vit la poêle, une tranche de viande; il se souvint, mit ses mocassins et, maudissant le scorbut, tirant la jambe, liurlant, lui aussi, et me-
naçant de la hache, il arriva, le plus vite qu'il put, à la clairière. Les loups rentrèrent sous bois, sans lui disputer les débris épars ; ils étaient repus.
Ils ne sont jamais loin des njooses. L'un d'eux avait sauté du sapin couché sur Téchafaudage ; d'autres avaient fait comme lui et le fragile édifice s'était effondré sous le poids et les mouvements.
Morgan rassembla les os et les porta au camp. Patience ! Il aurait de la moelle et même uri peu de chair, laissée par les loups. En outre, dix livres, au moins, restaient du quartier sauvé la veille. « J'en ai pour des semaines », pensa-t-il. Il savait jeûner.
Il nettoya le rifle et le chargea avec sept cartouches, les dernières.
Toute l'après-midi et les jours suivants, il surveilla le chemin. Personne ne passa, sauf le courrier, retournant à Selkirk. Dès le saillant de la berge et longtemps, ensuite, dans l'autre direction, Mo r- . gan le tint en joue. La raison l'emporta. Le courrier disparut.
Depuis la mort du moose, Morgan était plus fort et souffrait davantage. Avec les os, bouillis et rebouillis, il faisait des bouillons très faibles, gardant la viande en réserve.
Les journées étaient de plus en plus courtes. A n'en pas douter, c'était décembre, mais quel jour de décembre? Pendant les heures d'affût, il essayait de fixer la date, comptait, recomptait. La nuit, il passait des heures à compter. Une obsession, cette
daté ! 11 n'avait nul besoin de la connaître ; n'importe, il résolut d'aller s'en informer, à Minto.
Une après-midi, après avoir bu plusieurs pots de bouillon, pour se fortifier, il descendit sur le chemin par l'arbre couché, sans laisser de traces. II arriva à Minto la nuit, avant le lever de la lune.
A son entrée au bar, il fut ébloui parla lumière trop vive, celle de deux bougies, fichées dans des bouteilles. Il attendit, les yeux clos, et distingua, enfin, trois hommes assis autour du poêle — des voyageurs qui passeraient devant son poste, le lendemain.
— Eh ! Je vous croyais mort... » lui dit le barkeeper. On vous croit mort depuis deux mois.
Vous êtes parti vers le sud et personne ne vous a vu, à Selkirk. Où étiez-vous donc?
— Je coupais du bois pour la compagnie des vapeurs », répondit Morgan d'une voix qui^lui parut étrange.
Il ne reconnaissait pas cette voix, dure et rauque, sa voix.
Il s'accouda au bar, le cœur battant à grands coups irréguliers. Il s'agissait de n'éveiller auctin soupçon et, malgré lui, ses yeux ne quittaient pas les hommes autour du poêle.
Le bar-keeper insistait :
— Mais qu'avez-vous fait, tout œ temps?
— J'ai trouvé un bon endroit. J'ai abattu beaucoup de bois, pour flotter plus tard.
— Bien, bien. Un verre?
Morgan serrait le bar à deux mains. Un verre! ÎJ aurait baisé les pieds de cet homme !
Sans attendre sa réponse, le bar-keeper lui tendit la bouteille :
— Et qu'avez-vous mangé? A vous voiri on ne vous croirait pas capable de couper seulement votre bois de chauffage. Voua n'avez pas bonne mine, mon ami.
Morgan caressait le goulot de la bouteille. Il murmura :
— Quand j'ai fait la coupe, j'étais encore solide. Et puis, j'ai tué un moose. Oh! j'ai bien vécu. » Il vida son verre. « Je bois du thé de sapin. Le scorbut passera. »
L'effet du whiskey fut prompt. Dans sa LiHe, des idées flottaient, se heurtaient, les idées commues dans le silence glacé. Elles dégelaient, elles s'épandaient comme de Teau, elles noyaient le cerveau. Il fallait les laisser couler; il fallait parler,
Morgan balbutia des phrases incohérentes, posa \
son front sur le bar et se mit à pleurer.
Il pleura longtemps* — cinq minutes, pout-ôtre.
Quand ^ raison revint, il était assis sur une caisse, près du poêle. Un homme très grand, larges épaules, barbe noire, payait les verres. Il tenait à la main un paquet de billets, des billets de lOi) dollars. Morgan tremblait. Saisir le paquet et fuir, plonger dans la nuit... A grand'peine, il se eoutenait. .
Deux des voyageurs se levèrent. L'homme à la
1S8 MINES Et MINEtRS
barbe noire réveilla le troisième, un géant blond, très rouge:
— Allons, Oleson ! dit-il.
— Pourquoi vous coucher si tôt?>gémit le barkeeper.
— C'est que je veux arriver à Selkirk demain.
— Comment, vous voyagerez le jour de Noël !
— Pourquoi pas?
Les trois compagnonâ sortirent. « Noël! » pensa Morgan, « la nuit de Noël! Voilà donc pourquoi je suis venu àMinto... »
— C'est Jack Thompson, lui dit le bar-keeper. Il a gagné deux millions avec Sulphur. Je vais au lit. Un verre?
Morgan hésitait.
— /Allons! le verre de Noël! Vous me paierez quand vous vendrez votre bois.
Morgan but, prit congé, gagna le chemin. La lune était haute. Il marchait sous la lumière pure, vers la mer, vers des champs ensoleillés, des villes brillantes, vers la vie.
Il butta, tomba, voulut saisir un gros paquet de billets, dans la neige. Le paquet s'envola, transformé en visions merveilleuses. Et Morgan marchait vers elles.
Quand il s'éveilla, il était sous ses couvertures, chaussé, ganté, le bonnet sur les oreilles. Il alluma le poêle et fit bouillir une infusion de sapin. Il allait boire, quand il s'aperçut que Taube pointait. Il saisit le rifle et gagna la berge, aussi vite qu'il put.
Accroupi dans la neige, il se demandait si Jack Thompson, changeant d'idée, passerait la jonrnée à Minto.
Le jour parut, clair et glacé. Pas un souffle dans Tair arctique. 60 degrés, se disait Morgan.
Soudain, il s'assit, les muscles vibrante. Vue voix d'homme, au loin, des plaintes de chiens... Ce ne serait pas facile, presser la gâchette, par 60 degrés de froid...
Ils tournaient le saillant de la berge. En avant, rhomme dont Morgan ne savait pas le nom; les huit chiens ensuite. Entre le huitième chien et le traîneau, Jack Thompson marchait, la perche-guide en main. A l'arrière-garde, Oleson, le Suédoiij, énorme dans sa parka de peau d'écureuil-
Les chiens et les hommes se détacliaient sur le aol blanc, nets comme les figures d'un jeu de caries,
Morgan posa le canon du rifle sur rentaille de la branche, à gauche.
Les petites figures dansaient. Lf> chemin s'élevait, s'abaissait comme une vague. L'îlot boisé, dans la vallée, formait un angle de 43 degrés avec le sol. Morgan était donc si faible? Il tremblai L violemment. Il écarta sa main droite^ craignant de presser la gâchette par un mouvement nerveux,
« Je n'ai pas bu mon thé de sapin », se dit-il.
Le tremblement cessa. Tout était clair, net, en place. Les traits des figures devenaient distincts^.
Morgan s'aperçut que ses doigts s'engourdit^saient; il remit son gant.
190 MIWES ET MINEUnS
Il voyait maintenant les fumées des haleines. H se déganta.
L'homme en tête était à 50 pas, quand le coup partit. Il fît demi-tour et tomba en travers du chemin. Les chiens s'arrêtèrent.
Au second coup, Thompson tomba, assis sur Tavant du traîneau : « J'ai touché au ventre », • pensa Morgan. « Trop bas. » Il releva un peu la mire et fit feu. Thompson tomba en arrière, sur les paquets, la tête en contrebas.
Oleson fuyait vers Minto, le corps penché et redressé, tour à tour. Un coup — manqué. Un second — manqué. Un troisième — manqué.
Morgan allait tirer encore. Il se souvint que cette cartouche était la septième, la dernière. Il ne pouvait plus manquer.
Il étudiait Tallure d'Oleson. Le géant courait,, jetant grotesquemeiït son corps en avant, puis en arrière, pour gêner le tir. Derrière lui flottait le pan de la parka.
De la mire, Morgan suivait ces mouvements de tangage. Il sentait son doigt s'engourdir. A' voix haute, il dit : « Avec l'aide de Dieu ! » et il pressa la gâchette.
Oleson plongea en avant, tomba, rebondit et .roula sur lui-même deux ou trois fois. Ses bras s'agitèrent. Il ne remua plus.
Morgan posa son rifle, désormais inutile, et se laissa glisser dans la neige jusqu'au chemin, La trappe avait joué : à quoi bon la cacher, maintenant?
Près du corps de l'homme, en travers du chemin, le chien de tête, un grand terre-neuve mâtiné, de Hud^on-Bay, se tenait, grondant, hérissé, les crocs à Tair. Les autres chiefns, hurlant, plongeaient dans leurs bricoles. Morgan s'arrêta, menaçant, cajolant, tour à tour.
Entre les pattes du chien de tête, il voyait la face de rhomme, blanche comme le sol. De la face de Thompson, masquée par les paquets, il ne voyait quç la barbe noire, pointant vers le cieL
Il fit un grarfd détour dans la neige, pour passer à l'arrière du traîneau. Tous les chiens se jetèrent à Tarrière, bondissant paf^mi les traits mêlés, Morgan faillit être cerné. Il put gagner au largfîj mais le chien de tête l'avait mordu au mollet. Insignifiante cette morsure. Il marcha vers Oleson. Il ne savait pas que Fartère était coupée.
L'extrême pâleur du Suédois, si^ rouge la veille, le surprit ; sans les cheveux et les sourcils blonds, la face eût été celle d'un homme de neige.
Morgan ôta ses gants et fouilla le corps. Pas de ceinture sous la chemise ; pas de sac Ti or. Dans une poche de côté, un portefeuille : lettres aux timbres étrangers, reçus, relevés de comptes, une lettre de crédit de huit cents dollars. C'était tout.
Il jeta les papiers surle chemin, remit ses gants, battit ses côtes. Après cinq minutes d'exercice, il était un peu réchauffé. Il regarda la lettre de crédit, sur la neige, et le traîneau, où les billets de Thompson étaient si bien gardés. Il tendit Toreille.
Cet éclat de rire, qui l'avait poussé ?
Autour de lui, le sol blanc, les arbres blancs, personne.
Il voulut revenir au traîneau. Ses pieds adhéraient au vol. Il vit, autour d'eux, une flaque de sang gelé et, sfur son mocassin, des glaçons rouges. D'un mouvement brusque, il se dégagea.
A son approche, les chiens se jetèrent, hurlants, dans leurs bricoles. Morgan passait de droite à gauche, de gauche à droite, suppliant, injuriapt. Il se dit enfin qu'il fallait aller au camp, revenir avec la hache et assommer ces bêtes enragées. Comme il se mettait en marche, il faillit tomber. Ses jambes flageolaient. La tête lui tournait. Cette neige rouge, sous ses pieds? La blessure était donc grave? Il se baissa pour l'examiner et il lui sembla que tout ce rouge montait brusquement, lui sautait à la face. Il se redressa, effaré.
Des nausées le secouaient. De toute sa force, il repoussait une masse suffocante, qu'il sentait monter en lui et pousser son être hors de lui. Du geste il écartait des toiles d'araignée, tendues devant ses yeux. D'autres se formaient, et d'autres. Il n'osait s'asseoir, sentant qu'il ne pourrait pas se relever. Mieux valait rester debout, jusqu'à ce que le vertige fût passé ; ensuite il panserait sa blessure. Et il se balançait, comme un homme ivre, devant d'éblouissantes visions blanches, apparues à travers* les toiles d'araignée.
Rien, ensuite; du noir, du vide.
Quand il reprit connaissance, il était couché dans la neige rouge, l'esprit tranquille, sans force, sans désir. Il voyait le haut du traîneau et la barbe de Thompson, pointant vers le ciel. Le chien de tête léchait la face de Thomme tombé sur le cheminj cherchant à Téveiller par des abois brefs, la queue remuante, les oreilles en avant. Découragé, enlîn, il s'assit, mit lé nez en Tair et hurla à la mort.
Et les sept' autres chiens s'assirent et hurlèrent à la mort.
Margan pleurait doucement, sans songer à essuyer ses yeux. Les Jarmes gelées collaient les paupières. Il ne voyait plus qu'une mince raie de lumière, entre les cristaux. Peu lui importait; il ne s'intéressait plus aux choses. Il n'avait plus peur. Eh quoi j c'était cela, la mort? Ce n'était que cela? Il eut un mouvement de colère à Tidée qu'il avait été dupe de la vie. Tous les tourments endurés, des méfaits de la vie. La peur même de la mort, un mensonge de la vie...
Enfin, il en avait fini avecla gueuse !
Légèrement, comme d'une main caressante, la mort le berçait de promesses de repos. Le hurlement des chiens semblait très lointain. Le froid ne faisait plus mal.
Aux paupières, entre les cristaux des larmes, la raie lumineuse s'éteignit. La pensée sombra, au cerveau.
Morgan poussa un grand soupir d'aise et s'endormit du vrai sommeil.
JLju^
194 MINES ET MIXECRS
LA MINE PEBUUE
Le» chercheurs de mines perdues ne sont pas tous des imbéciles. Moi qui vous parle, j'ai cherché une mine perdue — dont voici l'histoire.
Un prospecteur, Charlie Keyes, parti, sans le sou, de Benton (Montana), en septembre 1870, y revenait, le mois suivant, avec des pépites. Il achetait des provisions, des outils, des planches pour un sluice, et repartait en bateau plat, avec une douzaine de porteurs et ouvriers Pieds-Noirs, laissant son or en dépôt à la banque locale. J'ai relevé, dans les vieux livres de comptabilité, un crédit de 5.000 dollars à son nom.
On n'a pas revu Charlie Keyes.
En avril 1871, après la fonte des glaces, l'équipage du steamer enterrait une douzaine de squelettes sur la rive droite du Missouri, en face de Copeland.
Cinq ou six ans plus tard, une Indienne, captive chez les Sioux, s'échappait et racontait com*ment la petite troupe du prospecteur, surprise au débarquement, avait péri tout entière.
J'allai voir la vieille squaw à la réserve des Pieds-Noirs, au ford Belknap. Mie se souvenait que le chef blanc avait dit, en abordant sur la
^%i^JJiiW
PROSPECTEtJRS 195
rive droite : « Et maintenant, deux jours de marche, et nous y sommes ! »
Il s'agissait donc de suivre pendant deux jours, au pas dlndiens chargés, une ligne perpendiculaire au fleuve, car le transport de planches à dos d'homme se serait fait, n'est-ce pas, par le plus court chemin ?
Copeland est une case isolée, fortifiée, une sorte de blockhaus. Le vieux coquin qui l'occupe depuis une trentaine d'années nous conta ses aventures au temps des buffalos : « Quand », dit-il, «^les Sioux venaient me voir, je leur passais du whisky, verre à verre, par-dessus la. palissade, et, de l'autre main, je recevais, une à une, les robes de buffalo. Pendant l'échange, deux ou trois de mes hommes, assis sur le toit, étaient prêts à faire feu. Nous nous gardions jour et nuit, parce que, vous comprenez, mon whisky allumait les clients. C'était de l'alcool tout pur, coloré avec n'importe quoi. Un jour, n'ayant sous la main qu'une bouteille d'encre rouge, — une méprise de répicier — j'ai lancé ma meilleure marque. Les Sioux, ensuite, n'en voulaient pas d'autre. »
Le bar de Blocker est en face de Ciopelandj au lieu même du miassacre. Les cow-boys y viennent, les jours de paycj pour perdre au faro leur argent, leurs selles, leurs ponchos et jusqu'à leurs chevaux. Quand un décavé se fâche, Blocker le droguCj le porte au bateau et va le déposer dans la brousse, gur la rive gauche.
Laissant mon partner à la garde de nos provisions, je poussai une reconnaissance du côté du bar. Un homme y buvait, un de ces drôles à longs cheveux et à revolvers qui ne se souviennent pas de leur nom du jour, au guichet de la poste. Il me demande quel est mon métier. Pour avoir la paix, je me donne l'occupation la plus paisible : j'élève des moutons. « Des moutons! » Le voilà, furieux, qui brandit ses revolvers : « Je ne bois pas avec un homme à moutons ! j) Et il tire entre mes pieds; il tire sur la lampe, sur la fenêtre et sur la porte, quand je veux la prendre.
Blocker, penché sur le bar, me crie à Toreille : « Donnez-lui un coup de pied dans le ventre.
Sport! Il a des bottes à hauts talons; il tombera sur le dos et vous sauterez sur sa tête. Un bon coup de pied dans le ventre ! »
Excellent conseil, sans doute; mais l'homme vise maintenant les bouteilles, au-dessus du bar; la porte est libre. Je gagne au large. Un cow-boy, qui venait au bruit, me ramène : « C'est Alexander », dit-il. « L'animal s'est encore échappé. »
Il prend l'animal par le cou, lui donne des coups de pied — ailleurs qu'au ventre, et le jette dehors.
Alexander^ cuisinier au ranch voisin, est, paraîtil, plus bête que méchant. Il faut le corriger, quelquefois.
Mon partner et moi, nous partons le lendemain, chargés comme des Pieds-Noirs. Le soir du second jour, nous établissons le camp près d'une source^
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et, pendant deux mois, nous lavons dea graviers alentour. Pas une couleur!
Nos provisions épuisties et tout espoir perdu, je jette mabatLeedans un ravin. Au diable CharHe Keyes et sa mine! Nous retournons à Benton à petites journées.
Benton se dépeuplait. Tout le monde partait pour la mine de Charlie Keyes, retrouvée par un cow-boy, un certain Alexander, juste à Tondroit d'où nous venionïi.
J'avais dit vingt fois à mon partner : « Nous aurions' dû percer la couche de calcite, le faux bed-rock. » Sans doute, après notre départ, le cowboy, fonçant un de nos trous, avait trouvé Tor au granit.
Enfin, connaissant le terrain mieux que les autres, nous pourrions marquer Jes meilleur!!^ vfaims. ' A Nous retournons h notre camp. i
Alexander City — c'était son nouveau nom — 'J
paraissait une grande ville de ctiîens de prairie. Le gravier volait, de toutes parts. Des trous, des ^
trous — et des lots à bâtir, et des bars! Entre autres, celui de Blocker, qui avait suivi ses clients.
— Et Tor? demandons^nous dès la première tournée.
— L'or, nous dit Blocker* L'or est là, quelque part. Sûr. A preuve, Alexamler a trouvé la vieille battée de Charlie Keyes dans le ravin^ en lace.
L'animal avait trouvé la mienne!
Mais, chut! si nous le disons, tous les chiens
de prairie deviennent enragés et nous lynchent en * un clin d'œil. Partir? Impossible. Notre connaissance des lieux fait partie de Tactif de la commu-^ nauté; nous sommes gardés à vue, consignés au camp, consultés jour et nuit.
Pour passer le temps, nous fonçons un puits de soixante pieds, avec galerie de recherche. Notre plan d'exploitation était simple. Quand un nouveau venu nous consultait, nous lui disions que, connaissant un autre endroit tout aussi bon, nous pouvions céder celui-ci, où Tor était à quelques pieds seulement du front d'approche. ; qu'il pouvait se rendre compte de la valeur du prospect en travaillant lui-même, mais à charge de nous remettre Tor recueilli. Une option, quoi, un working bond.
Il faut dire que mon partner gardait, depuis plus d'un an, une pépite de dix dollars, une poire pour la soif, et que, par prudence, il la tenait cachée dans le gravier, au fond de notre galerie.
Nous fumions des pipes, près de la bouche du puits, tranquillement. Au premier coup de pic, le futur acheteur rencontrait la pépite et remontait, très ému. Bien entendu, il niait la trouvaille. Nous sautions sur lui et nous reprenions la pépite, dans une de ses bottes, ou ailleurs. Flagrant délit, abus de confiance, cas de lynch, si l'histoire s'ébruite. Le coupable pleurait, parlait de sa mère. Nous nous laissions attendrir et, séance tenante, nous le condamnions à une amende de dix dollars et à
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quelques frais accessoires — deux tournées chez Blocker.
N'avions-nous pas raison? Un tel homme, impuni, eût suivi la mauvaise piste, violé des contrats, menti, volé comme tant d'autres, présidé une grande compagnie d'assurances, consolidé dix ou douze chemins de fer. Nous le sauvions et nous rendions service à la société.
Alexander City n'est plus, mais le placer de Charlie Keyes est toujours là, sous la brousse. Quelqu'un le trouvera, peut-être, ou, sans l'avoir trouvé, le flottera en France, au capital de cinq millions de dollars. Les chercheurs de mines perdues ne sont pas tous des imbéciles, {Raconté par ^ David Lansing.)
Là sierra, de: cagoma
Les gîtes métallifères ont été découverts, pour la plupart, dans des régions arides, sur les flancs de montagnes nues, où leurs affleurements saillissaient comme les muscles sur un écorché. Aux États-Unis, en Australie, au Transvaal, dans les Andes péruviennes et chiliennes, les paysages miniers sont laids et tristes. Il semble qu'au mineur « ce damné de la terre », les forêts, les prairies, les plages, tous les beaux lieux soient interdits.
Aux Mexique, les districts les plus célèbres, Catorce, Zacatecas, Guanajuato, Pachuca, dépouillés d'arbres, zébrés de pistes, tachés de décombres, sont gris, d'un gris monotone, qui s'échauffe, par endroits, jusqu'au roux, ou s'assombrit jusqu'au noir. Penoles, Velardèna, la sierra
Mojada, Santa Eulalia, Mazapil, Fresnillo, Nieves, tous les gîtes incrustés dans les calcaires du plateau central, émergent sur des massifs sans grandeur, aux profils durs, parfois grimaçants et sinistres. Telle mine débouche devant la paroi perpendiculaire d'un ravin, comme devant le mur d'une prison. Hors de terre, .con^me sous terre, le mineur ne voit que des roches ; sa vie, si dure aux heures de travail, est triste aux heures de repos.
Par bonheur, d'autres naines se rencontrent, sur les revers des sierras hiexicaines, en de merveilleux paysages. A la Turquesa^ sous les orangers, à Tetela, sous les chênes, aux sommets d'El Rey de Temascaltepec, d'où Ton voit les forêts de pins descendre à grands flots bleus du Nevado de Toluça vers le bassin du Balsas, à Etzâtlan, sur les bords du lac Magdalena, en cent lieux, )au Mexique, la vie du mineur, hors de la mine, est pastorale et forestière, sous un ciel clément.
Une de ces régions, si rares au monde, tout a la fois riches en profondeur et belles à la surface, c'est la sierra de Cacoma, entre Colima et Tepic.
Le chemin de fer de Guaymas à Tepic et Tembranchement de Guadalajara à Manzanillo en rendront l'accès facile.
Pour l'explorer maintenant, avant la hausse prochaine sur ses mines et sur ses terrains, on peut l'aborder par le nord, en partant à cheval d' Ameca, station du Central, ou par le sud, en partant de Sayula, station de la ligne de Colima.
La Californie mexicaine! Ce nom, porté ironiquement par le plus aride des territoires de la République, conviendrait à merveille à cette belle région côtière. Comme la Californie américaine, elle a des plages salubres, des montagnes boisées, des eaux vives, des fonds fertiles, des gîtes métallifères abondants et riches.
Sous la même latitude, sur la côte de TAtlantique, on ne peut songer aux villégiatures d'hiver ni aux bains de mer d'été. Des savanes, des dunes, des lagunes; Thiver, vent du nord, tourbillons de sable, pluies fréquentes ; Tété, la chaleur^humide, débilitante d'un bain russe.
Et pourtant, au Mexique nouveau, au Mexique enrichi, fréquenté par les touristes et les capitalistes, il faut des bains de mer. C'est sur la côte occidentale, au pied de la sierra de Cacoma, qu'on peut les préparer.
Là, comme ailleurs, entre le 19® et le 21® degré de latitude, la chaleur est forte, en été, sur la plage ; mais, du moins, l'air, toujours sec et tonique, est rafraîchi par les brises, venues, alternativement, des montagnes et de la mer. Et puis, les baigneurs pourront regagner en moins d'une heure, par voie électrique, les futaies de pins, sur les cimes.
Au sud et au nord, la côte est inhospitahère. Sur les plages du Golfe de Californie, le vent du large arrive échauffé par les roches et les sables de la presqu'île voisine. De Mazatlan à San Blas, l'eau des grandes marées croupit, aux estuaires, dans
des lagunes où la fièvre pernicieuse couye sous les palétuviers — lagunes de Palmito de la Virgen, de Palmito Verde, de Teàcapan, de Mezcatilla.
Au sud de San Blas, pas de lagunes. La chaîne côtière pousse ses contreforts- jusqu'aux caps rocailleux de Santa Cruz, de Costudios, deTecusitan, De la pointe Custodios à Fembouchure du rio Chila, une plage de sable, longue de douze kilomètres, s'étend entre la mer et des rampes boisées.
Plus loin au sud, une jolie rivière, où l'on peut, çà et là, pécher des truites et canoter, le Piguinto, venu des environs de Guadalajara, à travers la Sierra Madré, par une série de chutes et de rapides, se jette dans la baie de Banderas, à Penas, au pied d'une roche à pic, haute de trois cents mètres. De Penas au cap Corrientes, la côte de la baie est bordée de falaises ; mais, de distance en distance, %
des ruisseaux sortent de vallées ombreuses et dé- ,
bouchent sur des plages de sable ferme et fin. : j
Au levant se dressent les massifs sombres de la •
Sierra de Cacoma. Entre ses rampes et la mer, des plaines fertiles, un pays d'herbages, de t^annes à sucre pt de coton; les saHnes de Paraman, de Chola, d'El Pilote ; les bancs d'huîtres perlières d'Ipala; les pêcheries de Ghamela et de Navidad. Sur le versant oriental, les belles vallées cultivées de Mascota, de Talpa, d'Ayutla, d'Autlan.
La sierra de Cacoma, riche en métaux précieux et en métaux industriels, est riche aussi en bois de charpente, d'ébénisterie^ de teinture; pins, cèdres.
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frênes, toutes les variétés de chênes et d'acacias, le tepincerane, dont la tranche est jaspée de carmin sur fond noir, Thoscelote, au bois noir, tig^ré de blanc, le toscohuite, le cobano, le bois du Brésil, d'admirables frondaisons.
Un chemin de fer électrique, longeant la chaîne et reliant San Blas à Manzanillo, ferait de cette région la « Côte d'Azur » du Mexique. Des embrancliements desserviraient les exploitations minières, .métallurgiques, agricoles et forestières. Sur tout le parcours, des forces hydrauliques sont disponibles. Aucune difficulté de terrain.
Un des summer resorts favoris serait, sans doute, San Sébastian, un vieux village du temps de la conquête, à 60 kilomètres de la mer, sur la pointe nord de la sierra. San Sébastian est bâti sur les deux bords d'une barranca profonde, retentissante du bruit des cascades. De vieux ponts de pierre passent le gouffre hardiment, d'une seule arche. Les bananiers, les caféiers, les orangers s'étagent en terrasses jusqu'à Torée de la forêt. D'un sommet voisin, la Bufa, à trois mille mètres de hauteur, on voit le Pacifique et d'immenses horizons d^ plages et de montagnes.
Le minerai de Arriba^ ElTajo, LasCruces, Las Animas, est à 2.500 mètres d'altitude, sous les pins. Le minerai de Abajo, Aragon, Los Leones, La Terronera, La Vetilla, est au-dessous du village, en terre chaude.
Les vieux mineurs, aux temps espagnols, ont
dépilé les têtes de tous ces filons, ijui fournissaient à leurs /?a^/o5 des chlorures et des sulfures d'argent. Dans l'un d'eux, La VetiUa, un minerai très rare a été rencontré, du lellurure d'argent. Dans tous, les teneurs en or étaient assez fortes.
Bien entendu, la zone où les minerais oxydés faisaient place aux minerais complexes a été la^ limite de& anciens travaux, A San Sébastian, comme en tant d'autres lieux au Mexique, les Espagnols ont attaqué les fuîtes aux affleurements, d'abord en tranchées, puis en descontleries, sans tenir compte de la forme du terrain, de la pente extérieure, qui leur eut permis de recouper Itis filons par des galeries ouvertes à liane de montagne et d'exploiter plus économiquement. C'est, sans doute, qu'ils craignaient de déboucher trop bas, en galeries, et qu'ils étaient surs, en descenderies, d'arrêter l'ahatage juste au point de rencontre des minerais rebelles ,
Au sud de San Sébastian, les vallées do cul- î
ture de Mascota et de Talpaj au pied du versant oriental, fournissent h bon marché aux districts miniers de la sierra les céréales, les légumes, la viande.
Talpa est à 85 kilomètres au sud-ouest d'Ameca, station du Central. On y va d'Ameca en deux j«urs, par un bon sentier de mule.
A 15 kilomètres a Touest de Talpa, la Masvota Mining C"^ exploite un filon qui affleure sur les deux bords du caOou d'Ocotita, un filon de t> a
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20 mètres de puissance, où règne un pay-streak, une bande payante, de 1 à 6 mètres. Des Mexicains, puis des Allemands, y ont échoué, parce qu'ils perdaient le zinc, au grillage, et que le zinc constitue une des valeurs de ces minerais. Après une série d'expériences, un procédé de traitement rationnel a été adopté.
Âranjuez, vieux camp espagnol, à 16 kilomètres au sud-ouest de Talpa, est notable par ses mantos (filons-couches), uniques dans la sierra de Cacoma, où les veines ont, d'ordinaire, une direction quasiperpendiculaire. Les concentrés des sulfures auro-argentifères d^ Aranjuez sont expédiés aux fonderies de Tintérieur.
Tejalia, à huit kilomètres plus loin au sud-ouest, est* un prospect intéressant, un gîte récemment découvert, composé de deux filons, l'un de quartz aurifère très riche, l'autre de galène aurifère, courant parallèlement à quelques pieds Tun de l-autre. A défaut d'un moulin, les propriétaires font piler à la main, dans des mortiers, les minerais sili- (:eux, et vendent à Talpa, au prix moyen de ^ 300 la tonne, les minerais de fonte.
Mascota, une jolie ville de 5.000 habitants, à 20 kilomètres au nord de Talpa, est le chef-lieu de la préfecture et la résidence de l'agent des mines. Elle est bâtie à 1.250 mètres d'altitude, au centre d'une vallée fertile, longue de trente kilo^ mètres, large de huit.
A 60 kilomètres au S. de Mascota, le centre
minier de Cuale est à 2.000 mètres d'a|titude, sur le flanc occidental de la sierra de Cacoma. Comme à San Sébastian, on y voit, le long de la rivière, les ruines de nombreux moulins hydrauliques, oiiTon traitait, jadis, par amalgamation^ les minerais oxydés de San Rafaël, El Cristo, Socorro, Patrocinio, la Rita. Au-dessous dès vieux travaux, d'immenses corps de minerais complexes sont en place, attendant les ingénieurs et les métallurgistes modernes.
. Les minerais de Cuale sont des sulfures — cuivre, fer, plomb et zinc — avec une teneur de 20 à 40 onces d'argent et un peu d'or. Le traitement adopté à Guanajuato — concentration et cyanuration des tailings — conviendrait ici.
Un sentier mène au port de Penas, à 60 kilomètres au nord-èst.
Au S. 0. de Cuale, le minerai de Bramador (ainsi nommé à cause des bruits souterrains qui s'y faisaient entendre) est divisé en deux groupes, la Conception et Delicias, établis, à quelques kilomètres Tun de l'autre, sur deux énormes filons. La Conception, confisquée pendant les guerres civiles, prise^ et reprise, adjugée successivement à tous les partis, a fourni, après l'Intervention, un million de piastres par mois pendant quatorze mois, mais un incendie ayant détruit les |*evetements des parois de Texcavation principale, oii7 mille cordes de bois avaient été employées, ce salon, un des plus vastes que. Ton connaisse, au Mexique, est
encombré de débris. Il faudrait reprendre Texploitâtion en sous-œuvre.
Près de Bramador, dans la forêt, à mi-hauteur sur le flanc de la sierra, du côté de la mer, des sources thermales, ferrugineuses et calcaires, forment de curieuses incrustations de feuilles et d*insectes, où des traces d'argent ont été notées. On attribue à l'action de ces eaux, chargées d*acide carbonique, la formation des grands dépôts de carbonates de plomb qui affleurent alentour.
Sur l'autre revers de la sierra, à 30 kilomètres du bourg agricole d'Ayutla, la compagnie de* San Rafaël exploite, à Parnaso, deux gros filons parallèles : sulfures de plomb, de zinc et d'argent, avec teneurs en or; concentration et cyanuratiôn.
Au sud de Parnaso, une compagnie américaine a repris. les mines de San Juan Bautista, célèbres pour leurs poches, où l'argent natif se trouve, en forme de paquets d'étoupes. Pendant les deux dernières années, des minerais triés, d'une valeur de 600.000 dollars, ont été expédiés aux fonderies.
Je n'ai cité que les principaux gîtes, actuellement ^connus, du Cacoma septentrional. Bien d'autres seront découverts par des travaux souterrains, car ce grand massif de porphyre métallifère est revêtu, par endroits, déroches stériles. Dressée entre deux volcans, le Ceboruco au nord, le Colima au sud, la sierra de Cacoma, comme El Oro, Temascaltepec, Sullepec, et tant d'autres districts dé la région volcanique, a été submergée sous les
coulées des éruptions tertiaires. A l'époque oii le massif central du Cantal projetait des andésites et le Mont-Dore des trachytes et des basaltes, les grands volcans mexicains, de TOrizaba au Ceboruco, émettaient des matières similaires. Seulement, en Auvergne, ces matières stériles ne recouvraient que des roches stériles. Au Mexique, elles ensevelissaient d'innombrables filons. Les gîtes connus ont été rencontrés, presque tous, dans des îlots du terrain primitif, qui émergeaient parce que le flot tertiaire ne les avait pas atteints, ou parce que ce flot figé avait été désagrégé, par la suite, érodé par les éléments. Pendant bien des années encore, les couches de matières volcaniques relativement récentes, les nappes d'andésite, de dolérite, de basalte, garderont contre les prospecteurs les filons ensevelis, réserve de l'avenir. Ainsi les laves du Vésuve préservent les temples et les palais d'Herculanum pour les archéologues futurs.
Pour explorer la partie méridionale de la sierra de Cacoma, on peut partir de Sayula, station du Central sur la ligne de Colima, et gagner Autlan en voiture (65 kilomètres).
Autlan, chef-lieu de préfecture et résidence de l'agent des* mines pour le Cacoma méridional, est un joli bourg, éclairé à l'électricité, bien tenu, arrosé d'eaux courantes. L'altitude, celle de Colimjt et de Tepic, 800 mètres, constitue, en cette région, un climat chaud, mais sec et très sain. La
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vallée, irriguée par les eaux du rio Ayuquiia, est cultivée en blé, maïs, cannes à sucre et herbages. De toutes parts, des orangers, des citronniers, des ananas, des caféiers, la liane rouge coamecate, qui donne au passant de Teau fraîche, les hautes toufiFes de Yamantillo, dont la fibre est supérieure à celle du chanvre, le hule, dont Técorce fournit des fils blancs très fins, la clavellina^ qui sert à la fabrication des hamacs, d'innombrables plantes utiles ou simplement belles. A Test, les hautes cimes de la Sierra Madré ; à Touest, les rampes verdoyantes du Cacoma.
Les bœufs et les porcs d'Autlan sont renommés pour Texcellence de leur chair. D'importantes expéditions de saindoux et de lard soht faites à Manzanillo pour le service des côtes du Pacifique.
La propriété est plus morcelée ici qu'en aucune autre région au Mexique. Le bien-être est général et s'accroît par le développement des mines. ,
Elles sont tout près, à Touest, sur les deux flancs du Cacoma. Le premier groupe important est à 25 kilomètres ; il appartient à la Cacoma Mining and Smelting G". Filons cuivreux, avec teneurs en or. L'un d'eux, la Palestina, a élé, jadis, exploité en surface sur une longueur d'un kilomètre. En 1904, la compagnie a envoyé à l'exposition de Saint-Louis quelques fourgons de minerais, qu'une équipe d'Indiens d'Autlan fondait et transformait en chaudrons et en ustensiles de cuisine, en présence des visiteurs ^ par les procédés