CHAPITRE I — DE L'ACTION D'ARISTOTE
importantes à l'ancien fonds par ses recherches et ses observations positives ; et c'est même par ce côté de sa vie intellectuelle qu'elle pénétra d'abord dans le monde latin, au xiF siècle, en attendant qu'elle lui livrât, aux confins de ce siècle et du suivant, le principal des écrits d'Aristote accompagné de l'œuvre capitale d'Averroès.
Au milieu de cet afflux littéraire issu de trois civilisations, et où bien des choses font double emploi, il n'est pas malaisé de voir que la pensée de Platon ou d'Aristote, et le plus souvent des deux à la fois, forme la trame du savoir humain, surtout dans les hauts problèmes philosophiques. Les fondateurs de l'Académie et du Lycée marquaient les deux points culminants dans l'histoire de la philosophie grecque. Ils devaient, pendant des siècles, rester en possession de cette souveraineté sans pareille. Leur position respective était toutefois fort diverse, car ils occupaient comme les deux pôles opposés de la pensée, l'un avec l'idéalisme, l'autre avec l'expérimentalisme. Mais, grâce à cet écart extrême, ils auraient à bénéficier longtemps, soit tour à tour, soit simultanément, de la supériorité relative de leur position. En tout cas, pendant bien des siècles, et dans les milieux les plus hétéroclites, les problèmes philosophiques allaient se mouvoir dans le cercle où les deux maîtres grecs les avaient enserrés. Aristote cependant devait jouer un rôle prépondérant dans la formation scientifique de plusieurs milieux historiques, et la raison de cettt f( rtui.e était inhérente à la nature, à la méthode et à la valeur de ses travaux.
Dans son ensemble, en effet, l'œuvre scientifique d'Aristote représente le résultat le plus ferme et le plus étendu de l'activité intellectuelle grecque. Venu après les développements des anciennes écoles naturalistes et idéalistes, après la constitution de la dialectique par les Éléates, témoin de la direction nouvelle donnée à la philosophie par Socrate et Platon, Aristote a pu recueillir tous les éléments féconds du passé, les accroître par son initiative personnelle et les ordonner avec cette puissance de méthode devenue comme le synonyme de son nom et de son génie. Il a poussé à leur limite d'intensité et d'étendue la science et la philosophie, telles que le milieu hellénique était susceptible de les produire. Il résume et clôt le travail intellectuel d'une race ; aussi ses écrits sont-ils gros d'une civilisation tout entière, et il ne faut pas oublier qu'aucun peuple ancien n'eut, à l'égal du peuple grec, l'art de la recherche et le privilège de l'invention dans les choses de l'esprit. Aristote étant la grande encyclopédie de la science antique, son œuvre est comme un potentiel, un capital intellectuel que vont se transmettre pendant de longs siècles les races et les sociétés qui, le trouvant sur leur chemin, voudront naître à la vie de la pensée. Aristote est ainsi devenu le pédagogue de quatre ou cinq civiUsations, des Grecs
alexandrins, des Syriens, des Arabes, des Juifs au temps de Maimonide, et ce qui est devenu l'Europe moderne lui a échappé moins qu'aucun autre milieu ; c'est Aristote qui a fait l'éducation fondamentale de son intelligence et de sa raison.
Malgré ses qualités de premier ordre, l'œuvre d' Aristote portait en elle certains caractères qui devaient lui créer, un peu partout, une vive opposition. Établie sur la base des seules sciences abstraites et expérimentales, elle allait se heurter aux âmes mystiques éprises d'idéalisme. Conçue en dehors de toute préoccupation religieuse, elle méconnaissait, malgré ses réserves et peut-être ses réticences, quelques-unes des vérités philosophiques que les grandes religions monothéistes plaçaient à la base de leurs croyances. Aussi, dans tous les milieux où s'est présenté Aristote, les mêmes phénomènes se sont-ils reproduits avec une étonnante régularité. D'abord, envers et contre tout, Aristote, par la vertu de sa puissance éducatrice, fait son entrée, et prend effectivement possession des esprits. Mais, dans ce travail plus ou moins accéléré, il soulève d'une part tout un groupe d'âmes religieuses qui lui font opposition, et quelquefois lui déclarent une guerre acharnée. D'autre part, les esprits portés à la spéculation radicalement indépendante, ou inclinés à se mettre en travers de l'enseignement religieux, l'acceptent dans toute sa teneur comme le symbole de la liberté de penser, et s'efforcent de mettre en évidence ses côtés irréductibles à la foi. Entre ces deux partis extrêmes, les esprits les plus clairvoyants et les plus nombreux, ce fut le cas du moins chez les Latins, convaincus de la valeur de l'œuvre d' Aristote, assez libres pour juger le maître et assez respectueux de l'autorité religieuse pour ne pas la transgresser, tentent un compromis en rectifiant les théories du Stagirite, et c'est alors qu'ils font appel soit aux services de Platon, soit à leur propre initiative de penser. C'est à cette divergence dans l'intelligence d' Aristote, chez les Latins du xiii« siècle, que se rapporte pour le fonds l'objet de cette étude. L'averroisme et raristotclisme chrétien ne sont autre chose, en effet, que les modes divers, quelquefois opposés, suivant lesquels les principaux penseurs d*alorB interprètent ou accommodent les écrits du Stagirite.
L'histoire de l'entrée des écrits d'Aristote dans le monde chrétien latin se divise en deux périodes nettement tranchées. La première va du commencement du vie siècle au milieu du xir, la seconde comprend la fin du xii« et le xiii* siècle. On voit par ce seul énoncé l'inégalité de durée de ces deux parts. Et cependant, les sept premiers siècles n'arrivent qu'à posséder les écrits de logique d'Aristote, c*est-à*dire son Organon, tandis que le