CHAPITRE VIII — SIGER ET LES TROUBLES UNIVERSITAIRES 20ll
Cette même église de Saint- Antoine, le jour de la fête de saint Marc Tévangéliste, faisait entendre les même regrets et les accompagnait de la même prière ^ Ainsi la suspension des études que nous avons constatée pendant une partie de l'année 1272, semble s'être renouvelée l'année d'après, car il ne paraît pas qu'on doive identifier ces deux grèves scolaires.
La mort de Thomas d'Aquin, arrivée le 7 mars 1274, pendant que le célèbre théologien s'était mis en route pour le concile de Lyon, provoqua, de la part de la faculté des arts, une manifestation de sympathie d'autant plus remarquable qu'elle était sans exemple dans les annales universitaires, et qu'elle se traduisit dans les termes les plus flatteurs pour le maître disparu. Le 2 mai 1274, le recteur de l'Université, les procureurs et les maîtres de la faculté des arts adressèrent au Chapitre général de l'Ordre des Frères Prêcheurs tenu à Lyon, une lettre à laquelle nous avons déjà fait plusieurs emprunts, et qui témoigne en quelle estime les maîtres de cette faculté tenaient Thomas d'Aquin. Après avoir exprimé leur profonde douleur et fait du défunt l'éloge pompeux que nous avons reproduit plus haut'*, le recteur et les maîtres es arts demandent qu'on rende à Paris, noble cité de toutes les études, la dépouille mortelle de celui qu'elle a nourri et élevé dans son sein et dont elle a reçu à son tour les incomparables enseignements ^. Les maîtres réclament enfin ses derniers écrits philosophiques * et se recommandent aux prières du Chapitre en faisant allusion aux dangers auxquels ils sont exposés dans un siècle méchant ''.
' Oremus pro studio Parisiensi, quia irrecuperabile est et inconparabile damnum, quod fit quotidie Parisius, per amissionem lectionum unius diei ; et puto quod diabolus magnam partem suae voluntatis fecit, quando hoc procuravit. Hic est fons vivus, a que fiuunt omnes bonae personae et praelati per universam ecclesiam : ideo solicite supra orare velitis. EchardJ. Sancti Thomae sutnma suo auctorï vindicata, sive de V. F. Vitt' centii Bellovacensis scriptis dissertatio, Parisiis, 1708, p. 36.
* Voy. p. 48, note 2.
' Eum, quem a vestro collegio generali Capitulo vestro Florentie celebrato, licet requisissemus instanter, proh dolor, non potuimus obtinere, tamen ad tanti clerici, tanti patris, tanti doctoris memoriam, non existentes ingrati, devotum habentes aftectum, quem vivum non potuimus rehabere, ipsius jam defuncti a vobis ossa humiliter pro maxime munere postulamus, quoniam omnino est indecens et indignum, ut altéra [natio] aut alius locus, quam omnium studiorum nobilissima Parisiensis civitas, que ipsum prius educavit, nutrivit et fovit, et postmodum ab eodem nutrimenta et ineft'abilia fomenta suscepit, ossa hec humata et sepulta habeat et detineat. Si enim merito ecclesia ossa et reliquias sanc» torum honorât, nobis non sine causa videtur honestum et sanctum, tanti doctoris corpus in perpetuum honorem haberi, ut cujus famam apud nos scripta perpétuant, ejusdem perseverans memoria sépulture ipsorum in cordibus successorum nostrorum stabiliat sine fine. Chart. Univ. Paris. ^ I, p. 504.
* Voy. p. 204, n. 1.
' Chart. Univ. Paris., I, p. 505.
i08 SIGER DE BRADANT — I^e PARTIE
On a regardé d'ordinaire cet important document comme émanant de l'Université de Paris entière ^ Le fait qu'il est écrit au nom du Recteur de l'Université a induit en erreur les historiens qui ont perdu de vue le rôle du Recteur dans l'Université ^ et les circonstances dans lesquelles la lettre a été écrite. En réalité, la manifestation du 2 mai fut l'œuvre de la faculté des arts et spécialement, semble-t-il, du parti d'Albéric, c'est-à-dire de la majorité. Il serait vraisemblablement hasardé de penser que le parti de Siger y ait collaboré, bien que nous ayons entendu le célèbre maître averroïste exprimer son estime à l'égard d'Albert et de Thomas d'une façon qui honorait son impartialité ^ En tout cas il faut exclure de cette démarche la faculté de théologie. Les maîtres séculiers nourrissaient trop de rancunes à l'égard de Thomas et des Dominicains en général, pour pouvoir rendre justice même à un adversaire de génie. Nous les verrons, en 1277, chercher à prendre leur revanche par une voie détournée en inculpant les doctrines de Thomas d'Aquin avec celles de Siger de Brabant.
Après trois années du régime anarchique que venaient de traverser l'Université et plus spécialement la faculté de philosophie, en présence de la décadence des études et de la vie scolaire, les maîtres es arts comprirent d'eux-mêmes qu'en travaillant contre le bien général, ils ruinaient leurs propres intérêts. D'un commun accord, pendant les premiers mois de l'année 1275, ils firent appel aux bons offices du légat, Simon de Brion *, qui avait une première fois, en 1266, rétabli des affaires compromises de la faculté des arts ^
Le cardinal se trouvait alors à Lyon, où la curie résidait encore depuis l/B Concile général. 11 se transporta à Paris, fit une enquête, entendit les griefs et les prétentions des deux partis, reçut leurs mémoires, ainsi que la démission de tous ceux qui étaient en charge. Puis procédant, non dans la forme judiciaire, mais en arbitre à qui les parties avaient remis la solution de leur différend, il porta sa sentence, le 7 mai 1275. 11 déclare et prononce que l'union doit être et est rétablie ; que le parti de Siger a contrevenu au règlement de 1266 en se séparant du reste de la faculté, que rien de sérieux n'a pu être relevé contre la légitimité de l'élection d'Albéric, que le jugement des ju^es universitaires sur le litige est irrégulier et vicié à plusieurs
• Quétif-Echard, 5cn'^/. Ord. Praed., I, p. 272 ; Eh rie, Archiv. /. Litt.-u. Kiy chengtMcfi., V, p. 010.
• Voy. p. 81. n. :}.
• Voy. p. 47
• Chart. Univ. J'ans., I, p, 622.
• Voy. p. 80 et »uiv.