‹ Siger de Brabant et l'averroisme latin au XIIIe siècleChapitre 101 sur 208 · CHAPITRE VIII — SIGER El LES TROUBLES UNIVERSITAIRES · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII — SIGER El LES TROUBLES UNIVERSITAIRES

titres, qu'il y a eu dans la suite, des torts de part et d'autre, qu'enfin par bienveillance et pour la tranquillité du Studium, il reconnaît valables les admissions des maîtres, faites dans l'un et l'autre parti, et impose silence, sur ce point, à tout le monde '.

Le légat ajoute à ces déclarations qu'il se réserve de punir par des châtiments exemplaires ceux qui ont été les agents de la division dans la faculté des arts. Ses paroles ont une forme comminatoire des plus dures et des plus inquiétantes '. Siger et ses partisans purent pressentir que leur situation était désormais pleine de dangers. Sans doute, le légat ne menaçait que les perturbateurs de la paix et les fauteurs de divisions ; mais la cause des troubles était liée, ainsi que nous l'avons vu et le verrons encore, à l'attitude doctrinale du groupe des averroïstes ; dès lors on pouvait pressentir que l'autorité ecclésiastique n'hésiterait pas, à un moment donné, à atteindre le mal dans ses racines mêmes. Il est toutefois digne d'observation que le légat ne porta explicitement aucune prohibition doctrinale. Le fait est d'autant plus remarquable que l'enseignement de Siger, d'une extrême hardiesse en soi et tombé déjà sous le coup d'une condamnation, était l'œuvre de gens d'église, membres d'une haute école essentiellement ecclésiastique. Cet atermoiement contraste avec les idées que beaucoup se font de l'impatience que l'Eglise romaine avait, en ces temps, de réprimer toute dissonnance doctrinale. En cette circonstance, elle semble n'avoir agi qu'à contre-cœur, ou tout au moins avec beaucoup de lenteur et de circonspection.

Le légat termine sa sentence arbitrale en désignant lui-même, pour cette fois, le Recteur et les autres officiers de la faculté des arts. Il choisit pour la première charge Pierre d'Auvergne, dont nous avons parlé plus haut ^, et met ainsi fin au schisme de près de trois années et demie qui avait troublé le monde des artistes parisiens *.

' Chart. Univ. Paris., I, pp. 521-29.

'■* Illorum etiam qui contra ordinacionem nostram notabiliter excesserunt eorumque quos tanquam dyaboli satellites et ministres in seminatione ac continuacione dissencionis predicte fuisse invenerimus principales, condampnacionem ac imposicionem penarum, prout delicti qualitas et culpe modus exegerint, propter exempli perniciem nostro arbitrio, ordinacioni, dispositioni ac beneplacito retinemus, ut mucrone justicie in sollercia perversorum taliter feriatur quod pena docente cognoscant, quam grave, quam periculosum, quam presumptuosum quamque actori pacis odiosum existât in agro Parisiensis studii virus discordie seminare, et ultionis condigne gladius videntibus transeat in exemplum et aures audientium tinnire faciat pre timoré. Chart. Univ. Paris., I, p. 529.

" Voy. p. 204.

* Chart. Univ. Paris.^ I, p. 530.

210 SiGER DE BïiABANT — I^e PARTIE

Une ordination de la faculté des arts, du 5 décembre de la même année, faite à l'unanimité des maîtres \ témoigne que des efforts étaient tentés pour maintenir l'union, et que la faculté cherchait à améliorer sa situation qu'elle reconnaît, ainsi que l'avait déjà fait le légat ^, comme déchue et compromise ^ Divers règlements peu observés sont remis en vigueur, et d'autres sont établis pour mieux définir les actes de la vie scolaire. Une prohibition finale est aussi à observer, car elle témoigne que la licence, chez certains, était passée du domaine de la pensée dans celui de la vie. On défend aux maîtres de faire ou de laisser faire des parades et de conduire des chœurs dans le quartier latin, soit le jour, soit la nuit, avec ou sans torches ; pareils exercices ne conviennent ni à des clercs, ni surtout à des maîtres, ils attirent seulement le mépris sur le clergé *. La défense, nous le dirons bientôt, n'eut d'ailleurs guère de succès.

La crise cependant n'était résolue qu'en apparence : les causes du mal demeuraient à l'état latent. Il n'y a pas de doute, en effet, que les maîtres averroïstes, après le décret du légat, n'aient maintenu leur position en matière d'enseignement philosophique. Les paroles menaçantes de Simon de Brion qui n'allèrent pas jusqu'aux actes, durent contribuer à amoindrir le parti qui marchait à la suite de Siger de Brabant ; cependant, ni Siger ni d'autres avec lui ne rendirent les armes. Les averroïstes semblent toutefois être devenus plus circonspects. Voyant l'orage s'amonceler sur leurs têtes, ils prirent le parti de ne livrer leurs idées que dans une sorte d'ensei-

' De commun! consensu nostrorum omnium nuUo penitus contradicente. Chart. Univ. Pari$.f I, p. 531.

• Statum facultatis (arcium), jam pro magna sui parte divulse, proh dolor, et coUapse, Chart. Univ. Paris., I, p. 522.

* Considérantes noètram facultatem multipliciter esse lapsam. L. c, p. 630.

' Statuimus ut in eisdem festis vel aliis nuUus magister faciat nec quantum in se est fieri permittat paramenta nec coreas duci in vico de die nec de nocte cum torticiis vel •inc, cum talia clericos non deceant nec magistros precipue, sed potius redundent in vituperium clericorum. L. c, p. 532. Ce texte témoigne clairement que les étudiants et les maîtres de la faculté des arts étaient des clercs. — Un prédicateur, Pierre de Bar, dans un sermon prononcé à Paris, signale les mômes faits : Cum novi magistri, in principio SUD, magnas faciant solemnitates et permittant socios suos choreas ducere per vicos et plateas, eis compatiendum est quia, qui scire debebant et alios docere... ipso die incoeptionis Buae insaniunt M a u r é a u , Notices et extraits de quelques nuiuuscrits latins, t. VI, pp. 2iS^. Hauréau place ce sermon vers 1230 (p. 107), ainsi que ceux qui sont contenus dans le ms. 888, lat. BibI, Nat. Paris. Mais une allusion aussi précise nous ramène plus tard, surtout si l'on doit admettre avec Lecoy de la Marche, que le môme prédicateur nous a laissé des sermons à la date de 1290. /m chaire française au moyen àffe, Paris, 1886, p. iy35. Le légat, Simon de Brion, faisant allusion aux mômes abus dans son décret du 0 décembre 1270, les signale comme d'origine relativement récente. Chart. Univ, Pari»., I, pp. &40-541.

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