‹ Siger de Brabant et l'averroisme latin au XIIIe siècleChapitre 102 sur 208 · CHAPITRE Vill — SIGËR ET LES TROUBLES UNIVERSITAIRES 2i · texte numérisé non relu

CHAPITRE Vill — SIGËR ET LES TROUBLES UNIVERSITAIRES 2i

gnement réservé et secret. C'est ce que nous apprend un décret du 2 septembre 1276, porté, non plus par la faculté des arts, mais par l'Université entière. Considérant, disent les maîtres, que les saints Canons prohibent les conventicules secrets pour enseigner, et les regardent comme ennemis de la sagesse dont nous sommes professeurs, sagesse qui illumine les intelligences et déteste les ténèbres, voulant, pour le bien commun, nous opposer à la présomption de quelques gens malintentionnés, nous statuons et ordonnons d'un commun accord, qu'aucun maître ou bachelier, de quelque faculté qu'il soit, n'accepte à l'avenir de lire en des endroits privés certains livres, et cela, à cause des dangers qui peuvent en résulter. Exception est faite pour les livres de grammaire et de logique qui ne peuvent donner lieu à suspicion \ Cette dernière observation témoigne clairement que les autres livres d'Aristote, commentés au sens des averroïstes, avaient provoqué le décret. Il semble d'ailleurs que dès 1270, Siger et ses émules avaient déjà commencé à imprimer à une partie de leur enseignement ce caractère ésotérique auquel fait allusion Thomas d'Aquin dans sa réponse à Siger de Brabant '\

Les abus visés par l'ordonnance de la faculté des arts, le 5 décembre 1275, ne firent qu'empirer, et amenèrent, une fois encore, l'intervention du légat Simon de Brion. Dans son décret du 6 décembre 1276, le cardinal excommunie ceux qui, dans les écoles de Paris, se rendent coupables de divers délits. Ce sont ceux qui, à l'occasion de certaines fêtes, se livrent à des festins désordonnés, conduisent des danses, au mépris de la dignité cléricale, parcourent la ville armés et en troupe pendant la nuit, troublant le repos de leurs clameurs tumultueuses et déshonnêtes, au grand scandale des laïques et au péril même de la vie des personnes. Ce qui est plus grave et plus abominable encore, c'est que des clercs des écoles s'oublient, pendant les offices divins, à jouer aux dés jusque sur les autels des églises, blasphémant les noms de Dieu, de la Vierge et des saints ^ De semblables

' Hinc est, quod nos attendantes occulta conventicula ad docendum sacris canonibus interdicta et inimica sapiencie (cujus professores existimus), que mentes hominum illuminans tenebras detestatur, communi utilitate pensata presumptioni quorumdam malignantium obviare volentes de communi consensu statuimus ac etiam ordinamus, quod nuUus magister vel bachallarius cujuscumque fuerit facultatis, légère decetero acceptent in locis privatis aliquos libros propter multa pericula, que inde emergere possunt, sed in locis communibus ubi omnes possint confluera, qui ea que ibi docentur valeant reportare fideliter, exceptis dumtaxat libris gramaticalibus ac logicalibus, in quibus nulla presumptio potest esse. Chart. Univ. Paris., I, p. 639.

" Voy. p. 180, n. 6.

'^ Fertur enim quod modernis temporibus, cum occurrunt festivitates hujusmodi celebrande, predicti scolares, devotione cultus divini postposita spretisque caritatis operibus

2f2 SIGER DE BRABANT — Ire PARTIE

renseignements jettent un jour des plus défavorables sur une fraction au moins] de la population des écoles parisiennes. A entendre le légat, on croirait voir en action quelques-unes des théories qui allaient être condamnées quatre mois après, et qui étaient la conséquence de la position prise par la philosophie averroïste à l'égard de la foi et de la vie chrétienne. C'était évidemment dans la partie de ce milieu turbulent et débridé, visé par le légat, que l'on devait entendre des propos comme ceux-ci : La théologie est fondée sur des fables ; les sages de ce monde sont les seuls philosophes ; le christianisme est un obstacle à la science ; il n'y a de bonheur qu'en ce monde ; la mort est la fin de tout ; il ne faut pas se soucier de sa sépulture ; on ne doit se confesser qu'en apparence ; il ne faut pas prier ; la fornication n'est pas un péché \

Siger de Brabant aurait sans doute récusé la paternité de pareilles doctrines, et même nié avoir posé les principes dont elles étaient issues. On ne peut cependant méconnaître qu'elles étaient l'aboutissant logique et pratique de l'enseignement averroïste, une fois qu'on en avait écarté le respect équivoque et tout nominal qu'il professait à l'égard du christianisme. Quand on songe que l'Université -de Paris était la pépinière de laquelle l'Eglise tirait, pour toute l'Europe, ses prélats et la cléricature lettrée, ainsi que le rappelaient saint Bonaventure et Gérard de Reims, trois années plus tôt *, on comprendra qu'il y avait urgence à mettre ordre à un pareil éta^ de choses.

L'autorité souveraine s'émut en effet. Le 18 janvier 1277, Jean XXI, dans une lettre adressée à Etienne Tempier, déclare qu'une grave relation est venue le troubler et l'attrister relativement aux écoles de Paris dont la mission est de répandre en ruisseaux limpides la foi catholique sur toute

consuetis, cotnmessationibus, potationibus aliisqiie reprobandis actibus intendentes clioreasque et alia nephanda exercere ludibria nichilominus presumentes, honestatem militie clericalis a se prorsus abiciunt, arma sumunt et armati incedunt nocturno tempore catervatim, perturbantes tumultuosis ac inhonestis vocibus civitatem aliaque varia committentes, per que non solum incurrunt rerum dispendia, sed etiam non sine gravi laicorum scandalo subsecuntur frequentius pericula personarum. Et quod gravius est ferendum, in contemptum illius qui vendentes et ementes ejecit de templo, ad abominabilia manus tuas detestabiliter extendentes, quod est dictu horribile, factoque nephandius in ipsis ecclesiis, dum divina celebrare deberent officia, etiam super sacris altaribus ubi corpus et sanguis Redemptoris nostri per sacerdotum ministerium consecratur, non sine nota heretice pravîtatis ad taxillos ludere non verentur, nomen Cteatoris ipsius et Virginis gloriose et aliorum sanctorum Domini prout in ludis hujusmodi, qui non ludi sed criinina sunt censendi, ab ipsis lusoribus usitatum est tieri, blaspiiemantes. Chart. Univ. Paris., I, pp. 540>41. Voyez aussi ce que nous avons dit plus haut, p. 202.

• II» Partie, pp. 170-77, 189-191.

• Voy. p. 206, n. 2 et p. 207, n. 1.

Page 1