CHAPITRE IX - CONDAMNATION DU PERIPATETISME
avec la philosophie aristotélico-averroïste. Les auteurs et les auditeurs des propositions sont frappés d'excommunication si, dans l'espace de sept jours, ils n'ont pas fait de révélations à l'évêque ou au chancelier de l'Eglise de Paris, l'évêque se réservant d'ailleurs de procéder contre eux selon la gravité de leur faute, et de les punir d'après les prescriptions du droit \
On aurait peine à comprendre que certaines propositions in offensives et philosophiquement justifiables aient pu tomber sous le coup d'une semblable condamnation, si l'on n'avait présentes à la pensée les dispositions du groupe d'hommes qui furent les inspirateurs et les juges de cette affaire.
L'évêque, Etienne Tempier, ancien chancelier de l'Eglise de Paris et de l'Université, s'était déjà fait connaître dans ces fonctions par ses entreprises arbitraires et tyranniques. La faculté de théologie avait dû lui résister et recourir au Saint-Siège pour se protéger contre ses agissements ^ Le fait que Tempier devança l'action commencée par Jean XXI et rédigea un catalogue de propositions incohérentes et problématiques, semble indiquer qu'un reste de l'humeur de l'ancien chancelier subsistait encore dans l'évêque de Paris.
Nous connaissons aussi l'opposition très vive que les maîtres séculiers de la faculté de théologie, partisans de l'augustinisme traditionnel, avaient faite à l'école albertino-thomiste l Les luttes soutenues par le même parti contre les privilèges des religieux et le droit d'enseigner concédé aux Dominicains * avaient contribué, plus encore que des questions théoriques, à créer cette disposition d'esprit dont l'acte du 7 mars 1277 est, en certains points, la traduction manifeste. Les maîtres séculiers virent, dans les conjonctures où l'on se trouvait, une occasion favorable et facile de prendre une revanche ; ils n'eurent ni assez de discrétion, ni assez de grandeur d'âme pour ne pas succomber à la tentation. Sans doute ils pouvaient se persuader que leurs opinions étaient mieux fondées ou plus traditionnelles que celles de leurs adversaires, mais ils ne devaient non plus ignorer que l'enseignement d'Albert et de Thomas n'avait jamais été l'objet d'une suspicion auprès de l'autorité pontificale. Ces deux maîtres illustres, Thomas surtout, avaient professé leurs doctrines jusque dans la curie romaine, et
' Denifle-Chatelain, Chart. Univ. Paris., I, p. 543. On trouvera ce document avec un groupement méthodique des propositions, infra, 11^ Partie, p. 176 et suiv.
" Chart. Univ. Paris., I, pp. 438, 440-42. Les éditeurs du Chartularium écrivent : Ex hoc... apparet cancellarium Stephanum hominem pertinacis et obstinatae mejitis fuisse, mireque partim explicatur ratio ab ipso an. 1277 inita in condemnatione 219 errorum. P. 438, n. 3.
" Voy. pp. 94, 99 et suiv.
* Voy. p. 70 et suiv., p. 90 et suiv.
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les pontifes n'avaient eu pour eux, à raison même de leur savoir et de leur sagesse, que de l'affection et de l'estime. Ils avaient même été les inspirateurs immédiats de plusieurs de leurs écrits. Dès lors il était inadmissible que de simples particuliers, même abrités derrière l'autorité de l'évêque de Paris, s'arrogeassent le droit de frapper d'excommunication des théories qu'ils pouvaient ne pas partager, mais que la prudence la plus vulgaire empêchait de considérer comme hétérodoxes ou dangereuses.
L'acte de condamnation nous apprend que l'évêque de Paris avait pris conseil d'abord de docteurs en Sainte Ecriture, c'est-à-dire de théologiens et d'autres hommes prudents \ On ne peut, sur cette seule indication, présumer du nombre et des individualités des consultants. Henri de Gand, toutefois, alors au début de son enseignement universitaire -, nous apprend qu'il fut un des membres de ce conseil. A sa manière même de s'exprimer, on pourrait croire que tous les maîtres de la faculté de théologie étaient présents et se prononcèrent à l'unanimité, au moins contre l'une des théories de Thomas d'Aquin qu'il cite et réprouve dans sa dispute quodlibétique de Noël de la même année ^ Mais il n'est pas douteux que les dominicains actuellement en charge *, ou ceux qui, anciens membres de la faculté, se trouvaient à Paris, n'y prirent aucune part. Gilles de Rome, qui était présent, nous assure de son côté, qu'un certain nombre de ces articles sont passés, non de l'avis des maîtres, mais par l'entêtement de quelques-uns ^
Ces paroles, assez dures à l'égard des promoteurs de la condamnation.
' Nos tam doctorum sacre scripture, quam aliorum prudentium virorum communicato consilio. Char t. Univ. Paris., I, p. 643.
■ M. De Wulf, Hist de la Philos, scolast. iLttis les Pays'Bas, p. B7.
• C'est à l'occasion de la théorie : Angelum esse in loco per suam actionem (Prop. condamnée 204), que Henri dit ; In hoc enim.concordabant omnes magistri theologiae congregati super hoc, quorum ego eram unus. Quodlibetu, Parisiis, 1B18, fol. XXXVIvo, La formule est équivoque. Il ne faut pas entendre tous les maîtres de théologie de la faculté, mais tous ceux qui assistaient à la réunion : Omnes magistri congregati super hoc.
* D'après Denifle, c'était vraisemblablement Berengarius Notarii et Johannes de Turno. Chart. Univ. Paria., I, p. B57 ; Archiv f. Lift.-und KirchenQesch., Il, p. 207.
' Nof ipsi tune eramus Parisiis, et tanquam de re palpata testimonium perhibemus quod plures de illis articulis transierunt, non consilio magistrorum, svx\ capitositate quorumdam paucorum. In secundttm senti'ntiarum, Vcnetiis, p. 471, Pic de la Mirandole a traduit la pensée de Gilles plus qu'il ne l'a rapportée : Nihil esse curandum (de articulis condemnatis), quia fuerunt facti, non convocatis omnibus Doctoribus Parisicnsibus, sed ad requisitionem quorumdam Capitu.Horum. Aftnlnfrin, quaest. 1. De dcscensu Christi ad inferoa. Cité par De Rubeis, Dr frestix et scriptis S. Thoinae, Diss. XXIV, cap. I, p. 247, et D'Argentré, CoUectio judicùjrum de novis errurihus, I, p. 213, (|IM lit Capitosorum et déclare qu'il n'a pas trouvé le texte dans plusieurs des écrits de Gilles de Ronie,