CHAPITRE IX — CONDAMiNATION DU PÉRIPATÉTISME
nous font pressentir que, dans la pensée du critique, leur œuvre n'était ni un modèle de science ni de prudence. Gilles nous dit en effet ailleurs : « Nous aimerions que ces articles eussent été ordonnés avec une plus mûre réflexion ; et aussi qu'à l'avenir on en jugeât plus sainement » ^ Godefroy de Fontaines, un maître séculier de la faculté de théologie et un adversaire déclaré des Ordres Mendiants, par conséquent peu suspect dans la question, fait une critique vive et détaillée des propositions de 1277, en tant qu'elles touchaient la doctrine de Thomas d'Aquin, doctrine qu'il ne professait d'ailleurs pas lui-même. Il excuse, il est vrai, les rédacteurs de la condamnation en faisant valoir les abus de certains maîtres es arts qui tombaient dans l'erreur, et aussi qu'il était à propos, pour les mieux contrecarrer, d'excéder dans le sens contraire ^ ; néanmoins il n'hésite pas à déclarer qu'une pareille condamnation est un obstacle à l'étude et au progrès scientifique. Quant aux articles eux-mêmes, Godefroy pense qu'il y en a plusieurs sur lesquels on peut penser différemment. Il en est d'autres qui paraissent contradictoires ; d'autres enfin qui sont impossibles ou irrationnels ^ Aussi pense-t-il que, de son
' Vellemus aulem, quod maturiori consilio articuli illi ordinati essent ; et adhuc forte de eis in posterum habebitur consilium sanius. Qiiodlibet, Venetiis, 1502, fol. 14^.
^ Licet praedicti articuli editi fuerint a viris sapientibus, nihilominus nunc videntur corrigendi ; et possunt rationabiliter excusari qui dictos articules ediderunt, licet factum eorum nunc sit corrigendum. Quia pro tempore isto, pro quo editi sunt, plures et praecipue artistae circa materias illorum articulorum sine freno rationis seipsos nimiuni effundebant, et videbantur dicta eorum niniis declinare ad errores. Et ideo pro tempore isto oportuit ad extremum contrarium magis declinare, secundum doctrinam Philosophi, 2 Ethic. circa rectificationem curvorum, et aliqua quae bonum et .«^anum intellectum, quem etiam importare possunt, oportuit condemnare, ut per hoc magis conarentur ab eo quod circa hoc poterat esse erroneum, se retrahere, et veritatem sinceram tenere. D'Argentré, Colleciio judiciorunt, I, p. 216; De Wulf M. Etude sur la vie de Godefroid de Fotitaines^ p. 47, n. 1.
■' Sunt corrigendi. Quia articuli qui non sunt intelligibiles, et qui manifeste videntur falsi et impossibiles, sunt merito corrigendi. Sed inter praedictos articulos sunt plures taies, ut patet inspicienti. Ergo, etc.
Respondeo dicendum quod illud quod est impedimentum profectus studentium, et quod est in detrimentum utilis doctrinae, est merito corrigendum. Sed sic est in proposito. Ergo etc.
Primum patet, quia cum aliqua materia est sic indeterminata in certitudine veritatis, quod absque periculo fidei et morum, licet circa hoc diversimode opinari, absque temeraria cujuscumque partis assertione, ponere vinculum vel ligamen, quo homines circa talia ad unam opinionem immobiliter detinentur, est impedire notitiam veritatis, quia propter diversas opiniones quae circa talem materiam a viris litteratis et scientibus tenerentur per diversas disputationes ad utranique partem, tendentes ad veritatem inveniendam, ipsa melius inveniretur...
Quantum ad articulos autem de quibus est quaestio, videtur dicendum quod plures
218 SIGER DE BRADANT — l'^e PARTÏE
temps S on de\Tait les corriger l II va même jusqu'à déclarer qu'il ne voit pas bien comment on peut excuser l'évêque de Paris de ne pas le faire, bien qu'il n'ose cependant le condamner ^
L'examen un peu attentif du contenu des 219 articles condamnés justifie le jugement de Godefroy de Fontaines. Les articles sont trop nombreux et les erreurs fondamentales sont perdues au milieu de propositions fort secondaires ou d'autres qui ne méritaient aucune réprobation. D'autre part, il n'existe aucun lien logique. entre la suite générale des propositions, aucun groupement rationnel des erreurs qui mette en évidence les points essentiels et les principales théories que l'on a voulu atteindre '^. A ce point de vue, la condamnation du 10 décembre 1277 était plus compréhensible. Mais il semble que les promoteurs de la. condamnation de 1277 ont eu la préoccupation non seulement d'atteindre les grandes erreurs averroïstes, mais encore de porter un coup au péripatétisme entier, soit dans sa forme averroïste, telle qu'on la trouve chez Siger de Brabant, soit dans sa forme
sunt de quibus diversimode opinari licet. Sunt etiam aliqui, qui videntur implicare contradictionem; nec potest inveniri modus dicendi in talibus, quo ab intellectu possint concipi; et sic impeditur intellectus a notitia veritatis cifca illos. Item, sunt aliqui, qui secundum quod superficies literae sonat, videntur omnino impossibiles et irrationabiles, propter quod oportet illos exponere expositione quasi violenta et extorta. D'Argentré, CoUectio judiciorum, I, p. 214.
• C'est sans raison positive que VHistoire littéraire de la France, XXI, p. 551, et Hauréau, Histoire de la Philosophie scolastique, II» Partie, t. II, p. 155, admettent que Godefroy a pris part à la condamnation de 1277. La critique qu'il en fait témoignerait du contraire. Henri de Gand nous a appris (p. 216) que les maîtres avaient condamné à l'unanimité une proposition de saint Thomas, tandis que Godefroy réprouve la condamnation de cette même proposition. D'Argentré, CoUectio, pp. 214-215. En outre, Godefroy était en exercice comme maître en 1292, et prend part en 1303 à une consultation en Sorbonne, ce qui porte bien tard son activité scolaire pour qu'il fût maître en 1277. Chart. Univ. Paris., II, pp. 53, 91. — Nous savons que Godefroy a tenu en 1287 une dispute quodiibétique contre les privilèges des religieux. Chart. Univ. Paris., II, p. 13. Or, ces questions sont traitées, semble-t-il, dans ses quodlibets XI et XII, Histoire littéraire de la France, XXI, 568, et c'est du quodiibet XII que sont tirés ses jugements sur la condamnation de 1277. C'est donc aux environs de 1287, ou les années suivantes, que Godefroy aurait déterminé la question (jue nous utilisons présentement.
• C'est l'objet même de la question traitée par Godefroy. D'Argentré, CoUectio, I, p. 214.
' Sed cum sententiam sui praedecessoris ad dictos articulos appositam posset sine periculo ad pacem et utilitatem plurimorum faciliter amovere, licet non videam quomodo nihil valeat sufficientcr excusari, ipsum tamen in nullo audeo condemnare. De Wulf, Biudê kur Godrfroid de Fontaines, p. 46, n. 1.
• C'est évidemment pour obvier à ces difficultés que l'on tenta, dans la suite, d'autres modes de distribution des articles Chart. Univ. Paris., I, p. 556, Nous avons essayé, à notre tour, le même travail pour venir en aide aux personnes qui voudraient étudier ce document, II* Partie, p. 175 et suiv.