CHAPITRE IX — CONDAMNATION DU PÉRIPATÉTISME
chrétienne, telle qu'elle est chez Thomas d'Aquin ; et c'est pour ce motif que, dans le titre de cette section, nous avons indiqué la condamnation de 1277 comme la condamnation du péripatétisme en général.
On ne saurait dire si les propositions condamnées en 1277 sont extraites textuellement des écrits péripatéticiens ; nous ne pensons pas qu'elles le soient d'ordinaire. Mais il n'est pas douteux, qu'à peu de chose près, elles ne s'y retrouvent équivalemment, et quelquefois à peu près littéralement. On en a eu la preuve à plusieurs reprises lorsque nous avons étudié la doctrine de Siger de Brabant et l'avons comparée avec celle des propositions condamnées en 1277. La seule exception probable serait relative au groupe de propositions exprimant le rapport de la philosophie et de la théologie et ayant pour but de rabaisser cette dernière ou de nier la valeur de l'enseignement chrétien '. Nous avons vu les précautions prises par Siger de Brabant à cet égard, et l'on doit croire, jusqu'à preuve du contraire, que cette attitude prudente fut commune aux averroïstes. Il est vraisemblable que les propositions irréligieuses et immorales de la condamnation ont été fournies à l'enquête par l'enseignement oral de quelques maîtres, et plus probablement encore, par les propos de certains étudiants de Garlande.
Les autres propositions représentent quelquefois de petits groupes homogènes, conservant ainsi, par cette juxtaposition, la preuve qu'elles proviennent d'écrits ou de traités spéciaux qui en sont les diverses sources. Elles représentent toutes, comme nous l'avons dit déjà, à quelques défauts de rédaction près, les théories du péripatétisme averroïste. Les propositions les plus importantes, et nous qualifions ainsi les erreurs fondamentales qui s'attaquaient à l'enseignement chrétien, correspondent aux quatre groupes que nous avons établis en examinant les théories de Siger de Brabant : négation de la Providence, éternité du monde et des espèces, unité numérique de l'âme intellective dans l'humanité, suppression du libre arbitre et de la responsabilité morale -. A côté des diverses propositions qui intègrent ces théories, il s'en trouve d'autres qui visent des théories secondaires, celles, par exemple, que nous indiquerons bientôt comme appartenant à l'enseignement de Thomas d'Aquin et qui lui étaient communes avec les averroïstes, parce qu'elles constituaient une part indiscutée de l'aristotélisme, acceptée par tous les péripatéticiens.
La condamnation de 1277 vise donc le péripatétisme en général, avant
' Supra, pp. 150-51 ; 192-93, 212.
2 Çjiàp. VIT.
tout sous la forme averroïste, c'est-à-dire en tant qu'il heurtait l'enseignement chrétien, et aussi dans des théories scientifiques légitimes, ou indifférentes en religion, mais qui allaient à rencontre de l'augustinisme traditionnel d'une partie du monde théologique.
En présence de ce caractère du document épiscopal, il est aisé de voir dans quelle direction on doit chercher les individualités visées par la condamnation du 7 mars 1277. Elles appartiennent toutes à la direction péripatéticienne et nous savons que le péripatétisme du xiii^ siècle revêtait alors une double forme, la forme averroïste, constatée chez Siger de Brabant, et la forme chrétienne créée par Albert le Grand et Thomas d'Aquin.
Les noms des deux principaux maîtres averroïstes atteints par la condamnation de 1277 nous ont été conservés. Ce sont ceux de Siger de Brabant et de Boèce de Dacie.
Un manuscrit de la Bibliothèque Nationale de Paris ^ contient la liste des propositions condamnées en 1277 sous cette rubrique : Contra Segeriim et Boetium hereticos. Nous savons aussi que Raymond Lulle composa, en 1297 ou 1298, une réfutation des mêmes propositions condamnées dans son ouvrage inédit intitulé : Declaratio per modum dialogi édita contra aliquorinn pJiilosoplioriini et eoriim sequacimn opiniones. Or, ce même ouvrage est désigné, dans un catalogue des œuvres de Raymond Lulle, dressé en 1311, de cette manière : Liber contra errores Boetii et Sigerii ^ Enfin un autre catalogue des propositions de 1277 porte cette indication : Principalis assertor istoriim articulonnn fuit quidam clericiis boetius appellattis '. Enfin, un manuscrit de Munich qui renferme le traité de saint Thomas De unitate intellectus, est dit composé Contra Magistrum Sogerum "^
Ainsi, d'après ces divers renseignements, la condamnation de 1277 visait plus spécialement les doctrines professées par Siger de Brabant et Boèce de Dacie ^ L'éclat de leur enseignement et l'étendue de leur activité littéraire en avaient fait les chefs de l'averroïsme parisien.
' Latins, 4801, f. 68.
« Paris, Bibl. Nat. lat. 15460, f. 80.
' Paria, Bibl. Nat. lat. 166B8, f. 00. Les trois indications précédentes ont été mises au jour par Hauréau dans une étude sur Boèce de Dacie publiée d'abord sous le titre: Un des hirétiifuet condamnés à Pans en U"]"], Journal des Savants, 188U, pp. I(i7-18.'î, puis sous le titre : lio^titis, Maitre es ArU à Paris, Histoire littéraire de la France, t. XXX, 1888. Voyez aussi Chart. Univ. Paris., I, pp. BB6, B58.
• !!• Partie, p. IX.
* Hauréau a montré (/. c.) que le Boèce nommé tlans les textes cités devait t\xc Boèce de Dacie.