CHAPITRE IX — CONDAMNATION DU PÉRIPATÉTISME
d'un Ordre religieux, ce qui serait extraordinaire sur un pareil nombre de documents. Bien plus, on possède de lui, comme de Siger de Brabant, des Sophismes. Or. il n'y a pas d'exemple de religieux ayant écrit des exercices de sophistique.
Enfin, pour qui connaît le milieu scolaire et religieux du xiii^ siècle, il est moralement impossible qu'un religieux, et spécialement un Dominicain, se soit fait le propagateur des idées averroïstes. Nous avons vu Gilles de Lessines faire appel à Albert le Grand contre les averroïstes parisiens, et saint Thomas d'Aquin s'en constituer le plus redoutable adversaire.
Nous savons d'ailleurs que les productions littéraires des religieux appartenant à l'Ordre des Frères Prêcheurs devaient, avant d'entrer en circulation, subir un examen préalable de l'autorité capitulaire ^ Dès lors il était impossible que des écrits propageant des théories aussi exorbitantes que celles de l'averroïsme pussent voir le jour dans l'Ordre et en franchir l'enceinte.
Boèce de Dacie, averroïste notoire, tombé sous le coup du jugement de 1277, était donc un maître séculier de la faculté des arts de l'Université de Paris, et non un religieux.
Devrons-nous maintenant conclure à l'existence d'un dominicain de même nom, d'une activité philosophique analogue, et contemporain du premier. Nous ne le pensons pas. Nous croyons que le Boèce de Dacie mentionné par la Tabula est le même que celui qui nous est déjà connu. Sans doute, deux individus auraient pu se rencontrer portant le même nom, étant compatriotes et contemporains. Mais là où l'hypothèse devient invraisemblable, c'est lorsque nous constatons que le Boèce de Dacie auquel la Tabula attribue seize ouvrages n'a laissé aucune trace dans l'histoire, alors qu'une foule d'écrivains moins féconds nous sont connus par l'existence même de leurs productions. Or, nous l'avons dit, aucun écrit n'est attribué à un Boèce de Dacie dominicain. D'autre part, la liste des œuvres de Boèce de Dacie, telle qu'elle nous est fournie par les manuscrits, se rapproche singulièrement de celle de la Tabula. L'une et l'autre nous présentent une suite d'écrits contenant des questions sur les livres d'Aristote ; et si nous relevons dans la première des titres qui ne paraissent pas dans
' NuUa scripta facta vel compilata a fratribus nostris aliquatenus publicentur, nisi primo per fratres peritos quibus magister vel prior provincialis commiserit, diligenter fuerint examinata. Constitution des chapitres de 1252-56. Acla capit. gêner., I, pp. 69, 78 ; Denifle, Archiv filr Litt.-und Kirchetigesch ,V, p. 564. Voyez un exemple de l'application de ce décret, plus haut, p. 83, n. 3.
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la seconde et réciproquement, quatre ouvrages sont cependant communs ^ Il est d'ailleurs compréhensible qu'un des maîtres les plus en évidence de son temps, ait eu une activité plus étendue que celle représentée par une seule des deux sources indépendantes et incomplètes que nous connaissons. Le problème est donc limité à la recherche des motifs qui ont pu induire l'ancien bibliographe à placer Boèce de Dacie dans son catalogue des écrivains dominicains. Deux hypothèses sont possibles. Ou le bibliographe a commis une confusion de personnes, ou Boèce de Dacie est devenu Frère Prêcheur après 1277. L'une et l'autre alternative paraissent probables. L'auteur a pu connaître un dominicain obscur du nom de Boèce de Dacie et croire qu'il était le maître es arts dont les nombreux écrits circulaient de son temps. Une confusion semblable est à son actif, pour une œuvre et un auteur cependant célèbres du xiii^ siècle. Il a attribué les Summulae logicales de Pierre d'Espagne, plus tard le pape Jean XXI, à Pierre-Alphonse d'Espagne ^ Le bibliographe dominicain n'était donc pas hors d'atteinte de toute erreur en dressant la liste des écrivains de son Ordre, et la présence que nous y constatons de Boèce de Dacie pourrait être le résultat d'une méprise ou d'une confusion analogue.
Une seconde possibilité subsiste encore : c'est que Boèce de Dacie, en présence des conséquences désastreuses qui menaçaient de l'atteindre après l'acte épiscopal du 7 mars, soit entré dans l'Ordre de Saint-Dominique. C'était un moyen d'échapper aux juridictions ordinaires ^ et de trouver la sécurité et le repos dans un milieu oii la vie scientifique possédait alors le plus d'intensité. Un fait de cette nature ne serait pas sans exemple *. Dans ce cas, toutes les difficultés, moins une, trouveraient leur solution. Toutefois, celle qui subsiste n'exclut pas absolument cette dernière hypothèse. Jean Peckham, dans le renseignement qu'il nous a fourni sur le sort des deux principaux maîtres atteints par la condamnation du 7 mars 1277, nous déclare qu'ils ont misérablement fini leurs jours, tous les deux, en Italie '. Il y aurait donc eu parité de destinée entre Siger et Boèce.
* Ce sont : De modis sifçnificandi ; Quaestiones super Topica ; Quaestiones de caelo et mando ; Quaestiones de vegetabilibus. Comparez les deux listes données plus haut.
• Chart. Univ. Paria., I, p. 642.
• La léjÇÏHlation ecclésiastique admettait l'entrée en religion des personnes excommuniées, interdites, irréf^lières ou liées par une oblij^ation quelconque. Mansi, Concilia, t. XXII, col. 880, cap. XV.
* C'est le cas de Pierre de Saint-Cloud, dans la condamnation des Amauriciens en 1210 : Petrus antequam caperetur, prae timure monachus eiTectus est. Caesarius Heister» bacensis, Dialogu% miracuiorum, éd. Strange, Coloniae, 1861, 1, p. 807.
» Voy. p. loi, n. 1.