CHAPITRE IX — CONDAMNATION DU PERIPATETISME
Mais nous verrons Siger de Brabant, condamné à la cour romaine pour ses doctrines, y subir la peine d'une détention perpétuelle. Dès lors nous devrions penser que les deux maîtres ont eu jusque dans leur fin une même et malheureuse fortune. Mais l'affirmation de Peckham conserverait sa portée, lors même que Boèce serait entré en religion, les conjonctures étant très fâcheuses pour lui. Cela expliquerait aussi le silence fait, dès ce temps, sur le nom de Boèce de Dacie \
Bien que portée contre les maîtres averroïstes de la faculté des arts, la condamnation d'Etienne Tempier atteignait indirectement sur plusieurs points l'enseignement philosophique d'Albert le Grand et de Thomas d'Aquin. Des théories communes au péripatétisme averroïste et au péripatétisme chrétien étaient visées par un certain nombre de propositions de 1277. On ne pourrait soutenir avec vraisemblance que les promoteurs de la condamnation ne s'aperçurent pas qu'en étendant leurs prohibitions à certaines doctrines professées par les averroïstes ils inculpaient celles mêmes de Thomas d'Aquin "l Nous avons vu, qu'étant donné l'état d'esprit des théologiens séculiers, ils estimaient l'occasion favorable pour jeter le discrédit, par un procédé oblique, sur des doctrines et des personnes qu'ils avaient longtemps et violemment combattues. Si quelque chose peut mettre en évidence les sentiments des auteurs de la condamnation de 1277, c'est le fait qu'ils la promulguèrent à la date du 7 mars, anniversaire de la mort de Thomas d'Aquin. C'était une réponse de leur façon au panégyrique que les maîtres de la faculté des arts avaient fait du docteur dominicain, lorsqu'après sa mort, ils avaient réclamé pour l'Université de Paris l'honneur de posséder ses cendres près d'elle.
Une vingtaine de propositions, parmi les 219 qui constituent la condamnation portée par Etienne Tempier, atteignent plus ou moins directement l'enseignement de Thomas d'Aquin ^ Elles sont particulièrement
* L'anonyme dominicain de Cologne, qui écrivait en 1483 une biographie d'Albert le Grand, nomme parmi les évêques contemporains d'Albert : frater Boetius Roschildensis in Dacia. Analecta Bollandiana, t. XIX (1900>, p. 282. On ne trouve aucun évêque de ce nom ni dans Gams, p. 332, ni dans Eubel, p. 444. Il est aussi inconnu à De Wedel- Jarlsberg, Une page de l'histoire des Frères Prêcheurs. La province de Dacie, Rome- Tournai, 1899.
=• Parmi les raisons alléguées par Godefroid de Fontaines pour réformer les articles condamnés de 1277, on trouve celle-ci : Sunt etiam in detrimentum non modicum doctrinae studentibus perutilis reverendissimi et excellentissimi doctoris scilicet Fratris Thomae, quae ex praedictis articulis minus juste aliqualiter diffamatur. De Wulf, Etude sur la vie, les œuvres et Pinfluence de Godefroid de Fontaines, p. 45.
' §ur ce nombre quelques-unes touchent expressément les doctrines de saint Thomas,
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relatives à cinq théories : l'unité du monde \ l'individuation dans les espèces spirituelles et les espèces matérielles ^ la localisation des substances séparées et leur rapport avec le monde physique ^ l'excellence de l'âme et de son opération intellectuelle en dépendance des conditions du corps *, enfin le déterminisme sous lequel la volonté accomplit son opération \
On est surpris au premier abord de ne pas trouver parmi les propositions prohibées celles relatives à l'unité des formes substantielles dans les êtres corporels. Cette théorie fermement soutenue par Thomas d'Aquin, avait été, on se le rappelle, une des plus vivement combattues pendant son dernier séjour à Paris ". Une semblable omission était sans nul doute intentionnelle. La théorie de l'unité des formes substantielles était-elle déjà trop universellement acceptée à Paris pour qu'on osât la combattre, ou bien craignait-on, après l'éclat des disputes sur ce sujet quelques années auparavant, de rendre trop évidente la préoccupation qu'avaient les auteurs de la condamnation de 1277, de frapper de discrédit l'enseignement de Thomas d'Aquin ? On ne saurait le dire avec certitude. En tout cas, Etienne Tem-
d'autres partiellement ou avec moins d'exactitude. En dehors de ces propositions, on en trouverait d'autres apparentées avec la philosophie du même maître. On peut consulter sur cette question, De Rubeis, De Gestis et Scriptis S. Thomae, Dissert. XVI, cap. I ; Godefroid de Fontaines. D'Argentré, Collectio judiciorum, t. I, p. 214 et suiv. Jean de Naples, dans son second quodlibet (.dernière question), cite les propositions condamnées qui paraissaient atteindre la doctrine de saint Thomas et défend son maître. Chart. Univ. Paris., I, p. 5.56. Le second quodlibet de Jean de Naples a été tenu à Paris vers 1318. La question de ce quodlibet relative à saint Thomas a servi à former un petit opuscule, auquel on a mis une introduction éditée par Echard, Script. Ord. Praed., I. p. 476. Cet écrit se trouve aujourd'hui dans le ms. 14549 (fol. 130) du fonds latin de la Bibl. Nat. de Paris, Les points de doctrine discutés sont distribués en neuf articles. Les plus importants entrent dans les cinq théories que nous signalons comme intéressant l'enseignement de saint Thomas. Il est probable que c'est Jean de Naples lui-même qui a constitué ce petit traité avec sa question disputée sur la matière, mais en 1323, ou peu après. Je reviendrai là-dessus ailleurs.
• Propositions 27 et 60 de notre édition, II*: Partie, p. 178. Comparez avec les endroits indiqués par Pierre de Bergame, dans la Tabula aiirea qui accompagne les œuvres complètes de saint Thomas, au mot Mundtis, B, 7, et Quodtib. VI, art. XIX.
• Propositions 42, 43, 110, IIB, 11(5. Comparez, Tabula aurea au mot fudividuum , 17,20,21,28,24.
' Propositions 52, 53, 51. Comparez avec Tabula au mot Locus, 15, 22, 23, et Summa Theohaica, 1 Pars, quaest. CII, a. 2, ad 2«n.
• Propositions 140, 147. Voyez Tabula : Anima, 72, Intellectus, 99 Su m ma theol., l P., q. LXXXV, a. 7.
• Propositions 102, 163, 109. Tabula : Voluntas, 60, 80, 81-
• Voy. pp. 100, 107.