CHAPITRE I — DE L'ACTION D'ARISTOTE
xiiF siècle entre rapidement en possession de tous les écrits importants du Stagirite.
Le véritable introducteur d'Aristote en Occident, dans le haut moyen âge, est le célèbre Boèce (f 524/26), consul de Rome et conseiller du roi des Ostrogoths Théodoric. C'est lui qui, par ses nombreuses traductions du grec et ses autres écrits, forme le lien le plus fort entre la science grecque et le premier moyen âge latin. L'activité de Boèce comme traducteur semble avoir été très étendue ^ Mais le résultat ne nous en est pas entièrement parvenu ; tout au moins n'a-t-il pas encore été bien défini, même en ce qui concerne Aristote ^ Les critiques ne s'entendent pas sur le nombre des œuvres du Stagirite traduites par Boèce. Nous sommes portés à croire toutefois, que cette traduction a dû s'étendre aux travaux les plus importants d'Aristote ^ En tout cas, ce patrimoine que le dernier
' Cassiodore, dans une lettre adressée à Boèce lui-même, écrit : Translationibus tuis Pythagoras musicus, Ptolomaeus astronomus leguntur Itali. Nicomachus arithmeticus, geometricus Euclides audiuntur Ausoniis. Plato theologus, Aristoteles logicus Quirinali voce disceptant, Mechanicum etiam Archimédem Latialem Siculis reddidisti. Et quascumque disciplinas vel artes facunda Graecia per singulos viros edidit, te uno auctore, patrio sermone Roma suscepit. Kar/arww lib. I, épis. 45, Patr. lat., éd. Migne, t. LXlX,col.539.
* On possède les commentaires de Boèce sur tous les livres de la logique d'Aristote. Manlii Severini Boetliii Opera^ Patr. lat,, éd. Migne, t. LXIV. Quant aux traductions, voyez la note suivante.
* Boèce nous fait connaître le programme qu'il s'était lui-même tracé : Ego omne Aristotelis opus quodcumque in manus venerit, in Romanum stylum vertens, eorum omnium commenta Latina oratione perscribam, ut si quid ex logicae artis subtilitate, et ex moralis gravitate peritiae, et ex naturalis acumine veritatis ab Aristotele conscriptum est, id omne ordinatum transferam, atque id quodam lumine commentationis illustrem, omnesque Platonis dialogos vertendo, vel etiam commentando in Latinam redigam formam. In librum de Interpretatione, editio secunda, lib. secund. 1. c. col. 433. Cassiodore nous donne le détail, incomplet d'ailleurs, des écrits de Boèce sur la logique. Illud autem competens iudicavimus recapitulare breviter quorum labore in Latinum eloquium res istae pervenerint, ut nec auctoribus gloria sua pereat, et nobis plenissime rei veritas innotescat. Isagogen transtulit patricius Boetius, commenta eius gemina derelinquens. Categorias idem transtulit patricius Boetius, cuius commenta tribus libris ipse quoque formavit. Perihermenias supra memoratus patricius transtulit in Latinum : cuius commenta ipse duplicia minutissima disputatione tractavit. Apuleius vero Madaurensis Syllogismos Categoricos breviter enodavit. Supra memoratus patricius de Syllogismis Hypoteticis lucidissime pertractavit. Topica Aristotelis uno libro Cicero transtulit in Latinum, cuius commenta prospector atque amator Latinorum patricius Boetius octo libris exposuit. Nam et praedictus Boetius patricius eadem Topica Aristotelis octo libris in Latinum vertit eloquium. De artibus ac disciplinis hberalium litterarum, cap. III, ad finem, P. L. t. 70, col. 1202-1203. Cassiodore ne fait pas mention de la traduction des deux Analytiques et des Sophismes. Mais comme il a pillé Boèce sans en rien dire (Marie tan J. Problème de la classification des sciences d'Aristote à Saint Thomas, St-Maurice et Paris, 1901, p. 80, n. 1) il reproduit le passage où Boèce écrit : quod in priorib us Resolutoriis, quae ab
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Latin de culture antique avait légué au monde barbare ne lui survécut pas, tout d'abord, entièrement ^ Au début du xii^ siècle, vers 1120, au temps de ce renouveau philosophique dont Abélard est le principal artisan, nous apprenons de lui qu'il ne possède que les deux premiers livres de la Logique d'Aristote et que la Physique et la Métaphysique n'ont pas encore
Aristotele transtulimiis demonstratum est. Cassiod. De art. ac discipl. liber, litt. cap, III, de syllogismis, col. 1181 ; Boè ce, De differentiis topicis, Lib. II, col. 1184-85. Cassiodore était d'ailleurs assez mal informé, comme on peut le voir par la première rédaction du passage que nous avons cité. Laubmann G. Cassiodor^s Institutiones saectilarhim litterarum in der Wiirzhurger und Bamherger Handschrift, dans Sitzungsherichte der kôn. Bayrischen Akad. d. Wiss. zu MUnchen, Philos. -philol.-hist. Cl. II (1878), p. 85. — On a mis en doute que Boèce ait traduit les trois derniers livres de la logique. Schaarschmidt C. Johannes Saresberiensis, Leipzig, 1862, p. 120; Schmidlin J. Die Philosophie Oltos von Freising dans Philosophisches Jahrbuch, 18 Bd. (1905), p. 169. Cela nous paraît insoutenable. Nous avons vu Cassiodore lui attribuer positivement la traduction des Topiques Boèce dit lui-même qu'il a traduit les Analytiques et les Topiques. Quod qui prior es poster ioresqiie nostros Analyticos, quos ab Aristotele transtutimus, legit, minime dubitat. In topica Ciceronis, lib. I, P. L., t. 64, col. 1051. Quisquis igitur vel Aristotelis graeca, vel nostra ab Aristotele translata topica perspexerit, 1. c. col. 1052. La Patr. lat. omet le mot topica^ mais on peut le voir dans l'édition de Boèce de Martianus Rota, Venise, 1643, fol. 188, b. Boèce écrit d'ailleurs : His octo voluminibus (se. libris) expedita suQt quibus Aristotelis Topica in latinam vertimus uraiionem. 1. c. col. 1173.
A- et Ch. Jourdain se sont efforcés d'établir que Boèce n'avait traduit que la seule logique d'Aristote. Richerches critiques sur l'âge et l'origine des traductions latines d'Aristote, Paris, 1843, pp. 53 et suiv. Nous croyons cette opinion également erronée. Boèce,nous l'avons vu,nous fait connaître son dessein de traduire tout Aristote. L'objection de Jourdain constatant que Boèce ne parle pas de la Métaphysique (p. 64) ne porte pas. D'abord, parce que sous le nom de Science naturelle on comprend souvent la Physique et la Métaphysique. Physica large dicta comprehendit naturalem et metaphysicam. Albertus Magnus, Opéra omnia, éd. Borgnet, Parisiis, t. II, 278 (Lib. I Topic. tr. IV, cap. 11). En outre, Boèce renvoie très expressément à la Métaphysique, et au traité De la Génération et de la corruption, dont il a le texte grec sous les yeux. Et de eo disputât (Aristoteles) in his libris quos Metaphysica inscripsit, quod est primi opus philosophi. De Interprétât, éd. prima, col 815. Quae autem causa sit ut una sit, ipse (Aristoteles) dicere distultt, sed in libris eius operis quod Mexà ta ^uTixà inscribitur expedivit. De Inttrpret. e4. secunda, col 4ft5. Quae vero hic desunt in libris qui .Mtxà xà (putrixà inscribuntur (Aristoteles) apposait. In Categor. lib. II, col. 252. In aliis vero eius (Aristotelis) operibus plene ab eo perfecteque tractata sunt, et hoc ipsum de facere et pati in his libris quos ici{>\ '(ttintH tuA ffftopii inscripsit, et de aliis ({uoque praeJicamentis non illi minur in alib operibus disputatio fuit, ut de eo quod est ubi et quando in Physicis, et de omnibus quidem altius subtiliusque in libris quos Mstx t« yuvtxà vocavit exquiritur. In Categor. lib. III, col. il61'62. Ces textes ont échappé à Jourdain. Enfln lu ms. Paris, Nat. lat. 14094 («ncien 962 Saint-Victor) porte en tête : Decem libri Metaphysicae ex versionc Boethici ; et à la fin : Translatio nova sive Boethici. Jourdain, p. 68.
Le d'-' • ^ç cité de Boèce témoigne qu'il connaît le contenu des Physiques. Dans la secon' ■ du Df fnterprctatione, il écrit : Sed cpumiam très modos supra posui-
• I 1 .1 ni 1 C. Qetchichte der Logik im Abrndlande, Leipzig, 1856-70, t. II, p. 98.