CHAPITRE IX — CONDAMNATION DU PÉRIPATÉTISME
pier avait pris ses mesures pour faire exécuter à Oxford ce qu'on ne pouvait accomplir à Paris ^
Quelques jours après la condamnation de Paris, le 18 mars, l'archevêque de Cantorbéry, Robert Kilwardby, condamnait, de son côté, un groupe de trente propositions relatives à la grammaire, la logique et la philosophie naturelle ^ La plupart de ces dernières atteignent l'enseignement de Thomas d'Aquin sur l'unité des formes substantielles, ou mieux, sur la composition des corps en général.
La conduite de l'archevêque de Cantorbéry peut paraître étrange si l'on songe qu'il appartenait lui-même à l'Ordre des Frères Prêcheurs ^ Mais Robert Kilwardby se rattachait par sa formation et son activité scientifiques à l'ancien augustinisme *. Maître éminent, ayant mis au jour des productions littéraires nombreuses et remarquables '"', il avait dû particulièrement sentir que la révolution doctrinale opérée par Albert le Grand et consacrée par Thomas d'Aquin allait ruiner l'influence qu'il avait acquise autour de lui et les idées qui faisaient le fond de ses convictions philosophiques. De là son attitude dans la condamnation promulguée à Oxford.
La condamnation de l'archevêque de Cantorbéry couvrait celle de l'évêque de Paris. Etienne Tempier, ancien membre séculier de la faculté de théologie de Paris, ne pouvait être suspecté, quand Robert Kilwardby, membre illustre de l'Ordre des Prêcheurs, marchait à ses côtés et adoptait
> Ce fait d'une entente entre l'évêque dé Paris et l'archevêque de Cantorbéry résulte de la simultanéité des condamnations, de leur caractère supplémentaire, du fait que l'évêque de Paris songea à reprendre pour son propre compte la condamnation d'Oxford et l'envoya pour se justifier lui-même à l'archevêque de Corinthe, Pierre de Contians, O. P., ainsi qu'on le verra un peu plus loin.
'•' Chart. Univ. Paris., I, p. 558.
' R. Kilwardby avait fait sa carrière académique en arts libéraux à Oxford, puis à Paris. De retour en Angleterre, il entra dans l'Ordre des Frères Prêcheurs. Il devint professeur de théologie en 1248, à Oxford; provincial d'Angleterre de 1201 à 1272; archevêque de Cantorbéry et primat d'Angleterre, 11 octobre 1272; cardinal du titre de Porto, 12 mars 1278, et mourut le 11 ou 12 septembre de la même année. Quétif-Echard» Script. Ord. Praed., I, 374-80; R. Pal mer, The Provincials of the Friar-Preachers, or Black Friars, of Enffland, s 1. n. d. p. 4-6 ; National Biography, XXXI (1892), p. 120 ; Hauréau, Hist. de la Scolast., II, 2, p. 28 ; Chart. Univ. Paris., I, pp. 543-560.
* Ehrle, Archiv f. Litt.-u. Kirchengesch., t. V, p. 611 et suiv.
' Les ouvrages de Kilwardby n'ont presque pas été édités. Voyez-en la liste dans Echard, Le. et Archiv f. Litt.-u. Kirchengesch., t. II, 236. Voyez la justification qu'il a composée de sa condamnation, publiée par Ehrle, l. c, t. V, p. 614; et les extraits de son De Ortu Scientiarum dont Hauréau a publié d'importants fragments. Notices et extraits de quelques manuscrits latins, t. V, p. 116 et suiv. Baur L. a édité les titres de tous les chapitres du De Ortu Scientiarum. Dotninicus Gundissalinus, De divisione Philosophiae, Munster, 19Q3, pp. 369-375.
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sa ligne de conduite. En politique habile, l'évêque de Paris songea à faire prohiber dans la limite de sa juridiction les propositions d'Oxford. Il n'avait osé, le 7 mars, frapper d'excommunication les doctrines trop avérées de Thomas d'Aquin. Maintenant que la condamnation lui revenait souscrite par un Dominicain devenu primat d'Angleterre, il pouvait plus impunément, pensait-il, l'endosser. Il commençait à mettre en mouvement les conseillers qui avaient élaboré la liste du 7 mars, c'est-à-dire quelques maîtres de la faculté de théologie, lorsque les cardinaux qui gouvernaient l'Eglise pendant la vacance du Siège apostolique (20 mai — 25 novembre 1277), lui envoyèrent l'ordre de surseoir absolument à cette affaire jusqu'à ce que la cour romaine le chargeât de s'en occuper '. C'était en somme désapprouver le zèle intempestif d'Etienne Tempier, et infirmer indirectement la valeur dé sa condamnation et de celle de Robert Kilwardby.
Il est de toute vraisemblance que les Dominicains n'étaient pas étrangers à l'acte de la curie romaine. Ils avaient dû faire appel des condamnations arbitraires de l'évêque de Paris et de l'archevêque de Cantorbéry, Un membre de l'Ordre, Pierre de Conflans, archevêqne de Corinthe, personnage influent, en résidence à la cour romaine ^, paraît s'être spécialement entremis dans cette affaire ^ Nous savons que l'évêque de Paris, peut-être sur ses observations, lui avait envoyé, dans la préoccupation de se justifier, la sentence de l'archevêque de Cantorbéry. Pierre de Conflans
' Ces renseignements peu suspects nous sont fournis par Jean Peckham, archevêque de Cantorbéry et successeur de Kilwardby, dans sa lettre du 7 décembre 1284, au temps de la lutte entreprise par lui contre les Dominicains anglais, pour maintenir la condamnation de son prédécesseur : Causam vero opinionum bone memorie fratris Thome de Aquino, quas fratres ipsi [Predicatores] opiniones sui Ordinis esse dicunt, quas tamen in nostra presentia subjecit idem reverendus frater theologorum arbitrio Parisiensium magistrorum, pendere diximus in Romana curia indecisam pro eo quod vacante sede apostolica per mortem sancte memorie domini Johannis, Dei gratia tune temporis Romani pontificis, episcopus Parisiensis Stephanus bone memorie ad discussionem ipsorum articulorum de consilio magistrorum procedere cogitaret : mandatum fuisse dicitur eidem episcopo per quosdam Romane curie Dominos reverendos, ut de facto illarum opinionum supersederet penitus, donec aliud reciperet in mandatis. C. T. Martin, Registruvi cpistolarum fratris Johannis Peckham, t. III, p. 86G ; Chart. Univ. Paris., I, p. 625. Peckham fut nommé lecteur à la curie romaine en 1278, et put avoir directement connaissance de ces circonstances. Analecta Franciscana, t. III, p. 861.
• Bull. Ord. Praed., I, p. 548.
• Pierre de Conflans, Bourguignon, était bachelier de l'Université de Paris. Innocent IV, dans sa lettre du 2 mars 1268, déclare qu'il vient de le nommer archevt'que de Corinthe. Il fut transféré à Coscnza, le 5 avril 1278. Archiv f. Litt.-u. Kircheiigcsrh., Il, p. 207 ; Martène et Durand, Thésaurus Anecdotum, II, col. 578 ; Eubel, Hterarchia catholica, p. 228 ; liuU. (). /'., I, p. 638 ; J o r d a n V.. h'tftistrcs de Clément IV, I, p. 222 j Çhnrt. Univ. Pur m, I, p. 560.