‹ Siger de Brabant et l'averroisme latin au XIIIe siècleChapitre 115 sur 208 · CHAPITRE IX — CONDAMNATION DU PÉRIPATÉTISME · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX — CONDAMNATION DU PÉRIPATÉTISME

lation immédiate faite par Dieu aux philosophes ^ La théorie d'Augustin n'est ni aussi simple, ni aussi absolue ^ que l'imagine Roger Bacon, néanmoins, il est patent que c'est la conception augustinienne de l'illumination divine de l'intelligence humaine que Bacon veut sauvegarder en cherchant à lui identifier celle d'Aristote sur l'intellect agent. Mais cette tentative de ramener la nature de l'âme intellectuelle et de son opération à une même conception chez Aristote et chez Platon, car Augustin est ici platonicien, cette tentative repose sur une fiction. Si l'on peut rapprocher le rôle de l'intellect agent de l'action illuminatrice de Dieu, on ne peut, par contre, identifier l'intellect passif, élément périssable et inférieur de l'âme intellective d'après Aristote, avec l'âme intellectuelle passive qui, chez Augustin, est immortelle et constitue la partie essentielle de l'homme. En tout cas, pour Bacon, l'intellect passif devient l'équivalent de l'intelligence personnelle et immortelle dans chaque homme, ce qui le place aux antipodes de la conception aristotélico-averroïste d'un intellect passif, soit périssable, soit séparé, mais impersonnel. Bacon qui considère la théorie averroïste sur les intellects comme une hérésie qu'on ne doit pas même discuter ^, ne pouvait admettre pour son compte de semblables idées. Mais, en parlant d'un intellect séparé, il a fourni un fondement apparent à l'accusation d'averroïsme que des lecteurs insuffisamment prémunis ont dressée contre lui.

Cette théorie augustinienne, revêtue des formules du péripatétisme, toute rudimentaire et incohérente qu'elle est, a pourtant un intérêt historique. Elle montre l'action d'Aristote pénétrant dès la première moitié du Xiii^ siècle les rangs des philosophes et théologiens augustiniens. A ce moment, ils maintiennent encore leurs idées, mais ils adoptent les formules et la nomenclature technique d'Aristote, témoignage irrécusable de la supé*

* Voy. les troisième et quatrième notes précédentes.

' Pour Augustin, l'illumination divine de l'intelligence n'est pas une révélation propre» ment dite, mais le moyen connaturel par lequel l'âme perçoit les vérités intelligibles : Animam rationalem vel intellectualem... sibi lumen esse non posse, sed alterius veri luminis participatione lucere. De Civit. Dei^ X, 2. — Potius credendum est, mentis intellectualis ita conditam esse naturam, ut rébus intelligibilibus naturali ordine, disponente Conditore, subjuncta sic ista videat in quadam luce sui generis incorporea, quemadmodum oculus Garnis videt, quae in hac corporea luce circumadjacent, cujus lucis capax eique congruus est creatus. De Trïnit., XII, 15. — Incorporalem substantiam scio esse sapien* tiam, et lumen esse, in quo videntur quae oculis carnalibus non videntur. De Triitit, I, 8. — Deus intelligibilis lux, in quo, et a quo, et par quem intelligibiliter lucent, quae intelligibiliter lucent omnia. Soliloq.^ I, 1. Sur la théorie de la connaissance chez saint Augustin et saint Thomas : v. Hertling, Die Augusiimis-^Citate bei Thomas von Aquin, p. 563 et suiv. ; Dictionnaire de Théologie catholique, I, col. 2334.

» Voy. p. 239, n. 5.

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riorité de la langue scientifique de ce dernier sur la terminologie vague et métaphorique du platonisme.

Bacon n'avait d'ailleurs pas inventé cette théorie déjà surannée en 1267, c'est-à-dire au temps où il la maintient encore. D'après lui, tous les anciens théologiens et ceux encore de la première moitié du siècle l'avaient universellement embrassée, et il cite en particulier, comme en ayant été les tenants, Guillaume d'Auvergne, évêque de Paris, Robert Grossetête, évêque de Lincoln, et le franciscain Adam de la Mare ^ Nous ne pouvons vérifier l'affirmation en tant qu'elle concerne les deux derniers, mais elle ne semble pas s'appliquer à Guillaume d'Auvergne. Celui-ci réfute la théorie de l'intelligence humaine envisagée comme constituée par l'intellect passif et l'intellect actif *. Par contre, il est un vrai augustinien qui enseigne que notre intelligence est illuminée directement par Dieu ; mais on ne voit pas qu'il ait qualifié l'action divine d'intellect agent ^. Bacon, persuadé de la légitimité de son identification entre l'illumination divine et l'intellect agent d'Aristote, a pu considérer l'évêque de Paris, ainsi que les augustiniens en général, comme admettant sa nomenclature, puisqu'ils professaient le fond de sa doctrine. Il se pourrait, à la rigueur, qu'aux dernières années de sa vie (-{■ 1249), lorsque ces discussions agitèrent l'Université de Paris, ainsi que nou3 le raconte Bacon, Guillaume d'Auvergne ait consenti,

' Et omnes sapientes antiqui, et qui adhuc remanserunt usque ad tempora nostra, dixerunt quod (intellectus agens] fuit Deus. Unde ego bis audivi venerabilem Guillelmum Alvernensem, congregata Universitate coram eo, reprobare eos> et disputare cum eis ; et probavit per aliquas rationes quas pono, quod omnes erraverunt. Dominus vero Robertus episcopus Lincolniensis, et Irater Adam de Marisco, majores clerici de mundo, et perfecti in sapientia divina et humana, hoc idem firmaverunt. BreWer, Opéra quaedam inedita, pp. 74-76.

• Baumgartner M. Die Erkenntnislehre des Williehn von Auvergne, ■p 48 et suivi Baumgartner écrit, en parlant de la théorie visée par Guillaume d'Auvergne : Wir haben hier wohl den eraten Versuch vor uns, welcher christlicherseits unternommen wurde, um dcn Erkenntnisprozess im direkten Anschluss an die aristotelische Stelle (Anim. III, 6) eu erkl&ren, von welcher aile derartigen Spekulationen ausgegangen waren. L'observation est judicieuse. Nous sommes cependant portés à croire que la théorie acceptée par Bacon est plus primitive, parce que, tout en acceptant les expressions aristotéliciennes, elle maintient encore le fond de la pensée augustinienne. Voyez encore un autre curieux essai

, d'adaptation de l'augustinisme aux formules d'Aristote, sur cette même question, dans Jean de la Rochelle (f 1245), La Siimma de Anima di Frate Giovanni dclla Rochelle^ éd. Domenichelli, p. ViliO et suiv.

• Baumgartner, /. c; N. Valois, Guillaume d'Auvergne, p. 2GG et suiv. K. Werner est dans le vrai quand il écrit: Wilhelm retlectirt in seinen Grundanschauungen flber das Wesen des Mcnschen und dcr Menschensecle einfach jene der augustinischen Psychologie, von der man sagen kann, dass sie durch das ganze frUhere Mittclalter bis tn's IH. Jahrhundert herab die herrschende blicb. Die Psychologie des Wilhelm von Auvergne, p. 7.

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