CHAPITRE IX — CONDAMNATION DU PÉRIPATÉTISME
comme d'autres augustiniens, à appeler intellect agent l'action illuminatrice de Dieu sur l'âme, mais cela n'est pas établi ^
En tout cas, nous savons positivement que des maîtres acceptèrent et la conception et la terminologie retenues fort tard par Roger Bacon. C'est ainsi qu'on les trouve chez le franciscain anglais Roger de Marston (f 1303) ^ Saint Bonaventure ^ et saint Thomas *, dans leurs commentaires sur le livre des Sentences, composés avant 1256, rapportent, l'un et l'autre, cette opinion qu'ils considèrent comme orthodoxe.
' Valois a très bien vu que Bacon et Guillaume ne sont séparés que par une question de mots. Guillaume (T Auvergne, p. 290.
* Dicit etiam [Aristoteles] quod intellectus agens scit omnia semper et in actu, quod nec animae rationali, nec angelo convenit, sed soli Deo. Et à ceux qui n'étaient pas convaincus de cette étonnante théorie, il adresse, en adaptant un texte de saint Augustin (De vera religione, cap. 3, n. 5), la mercuriale suivante : Sic igitur patet omni homini non protervo quomodo mundana sapientia de intellectu agente concordat in omnibus et perfecte doctrinae Sanctorum nostrorum, sicut in aliis non discrepat, nisi quod sunt quidam hesternam crapulam oscitantes, et [qui] magis sensu hominum infernalium divina eloquia perscrutantur quam spiritu Dei, quo inspirati locuti sunt Scripturae expositores, in qua omnis veritas continetur ; et si quando ad disputationem venitur, philosophico nomine ora crepitantia quam pectus vero plénum magis habere gestiunt. De humanae cognitionis ratioiie anecdocta quaedam, Ad Aquas Claras, 1883, pp. 208, 210-211. Il est inutile, je pense, de faire observer que c'est à saint Thomas que s'adresse ce charitable discours. Sur les théories de la connaissance au XIII» siècle, voy. Grabmann^ Die philosophische iiiid theologische Erkenntnislehre des Kardinals MattJiaeus von Aquasparta, p. 55 et suiv. ; Krebs, Meister Dietrich (Theodoricus Teutonicus de Vriberg), pp. 100 et suiv., 220.
" Alius modus intelligendi est, quod intellectus agens esset ipse Deus, intellectus vero possibilis esset noster animus... Iste autem modus etsi verum ponat et fidei catholicae consonum, nihil tamen est ad propositum ; quia cum animae nostrae data .«^it potentia ad intelligendum, sicut aliis creaturis data est potentia ad alios actus ; sic Deus quamvis principalis operans in operatione cujuslibet creaturae, dédit tamen vim activam per quam exiret in operationem propriam. Sentent. Lib. II, Dist. XXIV, quaest. III, art. 2.
* Et ideo quidam catholici doctores, corrigentes hanc opinionem (Aristotelis) et partim sequentes, satis probabiliter posuerunt ipsum Deum esse intellectum agentem ; quia per applicationem ad ipsum, anima nostra beata est : et hoc confirmant per hoc quod dicitur Joan., I, 9 : Erat lux vera quae illuminât omnein hominem venienlem in hune muiiduvt. Sentent. Lib. II, Dist. XVII, quaest. II, art. 1. On remarquera qu'à cette date, c'est-à-dire au début de sa carrière scientifique, Thomas accepte l'affirmation qu'Aristote a enseigné au 111^ livre de l'Ame, la théorie de l'intellect agent, substance une et séparée ; il accepte aussi comme probable la théorie maintenue plus tard par Roger Bàcon. Il ne la combat pas et n'en propose pas une autre. On voit que Thomas est encore ici, comme dans tout son Commentaire sur les Sentences, sous l'influence de ses maîtres augustiniens. Dans les Questions disputées, il rappelle encore la même opinion, mais la désapprouve : Quidam catholici posuerunt, quod intellectus agens sit ipse Deus, qui est lux vera quae illuminât omnein hominem venienteni in hune tnundum. Sed haec positio, si quis diligenter consideret, non videtur esse conveniens. Quaest disput. De Anima, art. V. Opéra, t. XIV, p. 81. 11 a aussi résolument abandonné cette
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La théorie de la connaissance chez Bacon n'est donc pas averroïste, elle est augustinienne, comme d'autres théories du même auteur, qui, en philosophie et en théologie, contrairement à ce qu'on pourrait imaginer, est en retard sur le mouvement intellectuel de son siècle \
Quoique Roger Bacon ne fût pas visé par la condamnation de 1277, en quahté d'averroïste, cette même condamnation devait cependant lui être fatale.
Dans le dispositif de l'acte du 7 mars, après avoir consacré une première partie aux tenants de l'averroïsme, l'évêque de Paris condamne nommément quelques livres malfamés qu'il indique par leurs titres, et d'une façon générale les livres de nécromancie et autres sciences superstitieuses. Les patrons de ces doctrines doivent se dénoncer à l'évêque de Paris, ou à son chancelier, et ils sont susceptibles d'être châtiés suivant la gravité de leur faute '. Une proposition, parmi les deux cent dix-neuf condamnées, atteint aussi spécialement les sciences occultes '.
On connaît l'affection de Bacon pour l'astrologie judiciaire et les sciences divinatoires *. Il les a louées à l'excès dans ses divers écrits ^ ;
position dans la Somme contre les Gentils, lib. II, cap. LXXVI : Quod non fuit sententia Aristotelis quod intellectus agens sit substantia separata, sed magis quod sit aliquid animae. — A quibusdam nostri temporis christianae tidei professoribus, ponentibus intel-' lectum agentem separatum, dictum est expresse quod intellectus agens sit Deus. Haec autem positio de unitate intellectus nostri supra (Cap. LXXIII et LXXV) improbata est. Contra Gentes, lib, II, cap. LXXXV. Opéra, t. XII, p. 227. Schneid, Aristoteles in der Scholaatik, p. 30, cite ce texte en croyant, à tort, qu'il s'agit là de la théorie averroïste de l'unité de l'intellect. Cependant saint Thomas considère toujours comme orthodoxe la théorie de Dieu intellect agent, même dans son De unitate intellectus, composé en 1270 contre Siger de Brabant. Voyez p. 180.
' La raison de ce fait vient de ce que Robert Grossetête, la grande autorité de Bacon, et Bacon lui-même avaient désespéré de pouvoir entendre Aristote à cause de l'obscurité prétendue des traductions, et avaient porté leur activité d'un autre côté. Charles, Ro/fer liacon, pp. 405, 376. En cela, comme en beaucoup d'autres choses. Bacon n'était que l'écho attardé des accusations portées contre Aristote pendant les siècles précédents. Baumgartner M. Die Philosophie des Alantis de Insiilis, Mtlnster, 1896, p. 11. Comme le progrèM véritable dans les idées, au XIII<= siècle, se fit par l'assimilation des œuvres d' Aristote, ces deux maîtres, et les Anglais en général, restèrent assez tard en dehors de ce mouvement. Bacon dut y revenir lui-même, après les autres, si les écrits relatifs à Aristote qui lui sont attribués sont authentiques. C h a r 1 e s , /. c, jip. 65-66. H a d e 1 i n H. écrit avec raison : < Roger resta constamment étranger au véritable esprit aristotélicien et ne réusnit à s'assimiler aucune des thèses fondamentales du système » Archiv filr Geschichte der Philotophie, XX (1007), p. 'i2l.
■ II» Partie, p. 170.
• Prop. 17a H» Partie, p. 188.
^'Charles, Roger Bacon^ p. 46 et suiv. ; Archivum Franciscantim Uistoricum, III (1910), p. 206 et suiv.
• Optu Majut, éd. Bridges, t. I, pp. 238-269, 876-403 ; Opus Tertium, éd. Brewer,