CHAPITRE IX - CONDAMNATION DU PÉRIPATÉTISME
Compendium studii Phiiosophiae, composé en 1272, il flagelle, sans restriction et sans mesure, toutes les classes de la société en commençant, dit-il, par le chef ^ La curie romaine, qui avait certes entendu, depuis près d'un siècle, de mordantes satires, n'avait rien essuyé de semblable, surtout de la part d'un religieux. Il devenait manifeste que le Ministre général des Mineurs devait prendre une mesure radicale pour faire cesser un état de choses qui durait déjà depuis trop longtemps.
Bacon n'avait pas seulement lésé des particuliers et des classes entières de personnes par ses incessantes diatribes. Il avait exposé, et avec insistance, des théories qui étaient inacceptables pour l'orthodoxie ecclésiastique. Ses idées sur l'astrologie judiciaire et les autres sciences de divination le rendaient suspect, plus que ses affirmations bizarres et incohérentes sur les rapports des sciences et de la théologie. La composition du Specuhim Astronomiae, pour justifier ses vues et les défendre en face d'une condamnation solennelle de l'évêque de Paris, ne faisait qu'aggraver sa situation. Le Ministre général des Mineurs, Jérôme d'Ascoli, après avoir pris conseil d'un grand nombre de ses religieux, condamna et réprouva la doctrine de Roger Bacon. Le chroniqueur ancien, qui nous fournit ces renseignements, ne nous laisse pas entendre quelles doctrines motivèrent spécialement la condamnation. Il nous dit seulement que la doctrine de Bacon fut condamnée et rejetée comme contenant quelques nouveautés suspectes. Mais il n'est pas douteux, pour qui a lu les écrits de Bacon, que les points que nous avons signalés représentaient, aux yeux de l'autorité, le corps principal du délit.
La peine infligée à Bacon fut la plus grave que prononçaient alors les constitutions des Ordres religieux : l'incarcération. On ignore quelle en fut la durée ^ Quant à la doctrine de Bacon, le Ministre général fit précepte
empreintes d'exagération et fréquemment d'injustice. Des écrivains peu au courant du mouvement intellectuel du XlIIe siècle ont confondu ses diatribes avec les traits du génie, et lui ont consacré des panégyriques où la rhétorique, maintes fois, supplée à la critique et à l'histoire. L'échantillon le plus curieux et le plus ignoré de cette sorte de littérature est celui d'Armand Parrot, Roger Bacon, sa personne, son génie, ses œuvres et ses contemporains. Paris, 1894, in 8o, 112 pp. L'auteur en est encore à réclamer la publication de VOpus tertium (p. 51), édité par Brewer,. en 1859, c'est-à-dire trente-cinq ans avant l'apparition de sa brochure. Une connaissance plus positive des écrits de Bacon, et surtout une étude comparée de sa science et de celle de ses contemporains réduiront de beaucoup les jugements optimistes qu'on a portés, et ramèneront la valeur de ses idées et de ses théories à une plus juste mesure.
* opéra hactenus inedita, éd. Brewer, pp. 398-99 ; Charles, Roger Bacon, p. 400-401.
' La seule donnée positive, relative à l'histoire de Bacon après sa condamnation, est celle 4e la date de 1292, fournie par la composition du Compendium Studii Philo-
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aux Frères Mineurs de la rejeter comme condamnée par l'Ordre. Pour plus de sécurité, il écrivit au pape Nicolas III, après son élection (25 novembre. 1277), afin que, par son autorité, cette doctrine dangereuse fût entièrement supprimée *.
Une autre personnalité devait encore être atteinte par la condamnation parisienne du 7 mars 1277 : nous avons nommé Gilles de Rome ^
A cette date, le jeune ermite de Saint- Augustin remplissait, à l'Université de Paris, les fonctions de bachelier dans l'école d'un maître dont le nom nous est inconnu. Gilles était à Paris depuis de nombreuses années déjà, et il avait été le fidèle disciple de Thomas d'Aquin pendant le dernier séjour du saint docteur à Paris (1269-1272). Attaché comme il l'était à cette époque aux doctrines de son illustre précepteur, le jeune bachelier semble avoir éprouvé une irritation extrême de la prétention qu'avaient eue Etienne Tempier et ses conseillers d'atteindre par leur condamnation l'enseignement de celui qui avait fait l'admiration de ses contemporains. Nous avons déjà entendu le jugement sévère porté par Gilles sur la condamnation de 1277, quand il écrivait son commentaire sur le second livre des Sentences '. Dans son école, le jeune professeur n'hésita pas à défendre les doctrines de son maître et à trouver étrange qu'on voulût soumettre à
<o^Aia«. Charles, /, c, p. 410. Le contenu de l'ouvrage s'oppose à l'acceptation d'une date si tardive. Je le crois antérieur à la composition de VOpus Majus (1268), et même notablement. Je reviendrai sur cette question et plusieurs autres relatives à la biographie et aux écrits de Roger Bacon.
' Hic Generalis frater Hieronymus de multorum fratrum consilio condemnavit et reprobavit doctrinam fratris Rogerii Bachonis Anglici, sacrae theologiae magistri, continentetn aliquas novitates suspectas, propter quas fuit idem Rogerius carceri condemnatus, praecipiendo omnibus fratribus, ut nuUus illam teneret, sed ipsam vitaret ut per Ordinem reprobatum. Super hoc etiam scripsit domino papae Nicolao praefato, ut per ejus auctoritatetn doctrina illa periculosa totaliter sopiretur. Chronica XXIV Ministrorum Generalium dan* Analecta franciscana, t. III, p. BGO. La chronique se méprend certainement en qualifiant Bacon de maître en sacrée théologie ; c'est maître en arts libéraux qu'il aurait fallu dire. Bacon n'a probablement pas étudié la théologie, et a dû rester, sa vie durant, •impie clerc, tel qu'il était avant son entrée dans l'Ordre des Frères Mineurs.
• Histoire littéraire de la France, t. XXX ; Mattiol i N. Studio critico sopra Egidio Romano Colonna, Roma, 1H06; Scholz R. Ae/ridius von /?(;»i, Stuttgart, 1902. Cette thèse fait partie de l'ouvrage du même auteur Die Puhlizistik zur Zeit Philipps des Sehônen und lionifat' VIII., Stuttgart, 100.'}; Oxilia-Boffito, t/» trattato inedito di Egidio Colonna, Koma, 1908, — Pour toute la question que nous touchons ici, et sur laquelle on ne trouve rien dans Ici ouvrages qui précèdent, voyez mon article : La carrière Bcolaire dm Gille* d» Rom*, dans Revue des sciences philosvphi(/ues et théologi<^ues^ t IV (1910), et dont je ne fais que réaumer ici les résultats.
' Voy. plu» haut, p. 216, n. 5.