‹ Siger de Brabant et l'averroisme latin au XIIIe siècleChapitre 122 sur 208 · CHAPITRE X - SIGER DE BRABANT ET L'INQUISITEUR DE FRANCE · texte numérisé non relu

CHAPITRE X - SIGER DE BRABANT ET L'INQUISITEUR DE FRANCE

d'appel à une juridiction supérieure, permettait aux inculpés du 7 mars de chercher auprès du Pape une justice peut-être plus clémente.

Bernier de Nivelles comparut vraisemblablement en cour de Rome, comme Siger de Brabant ; toutefois, il fut renvoyé des fins de la poursuite, puisque nous le retrouvons plus tard, faisant un legs de vingt-cinq volumes au collège de Sorbonne, et désigné comme exécuteur testamentaire d'un chanoine de Tongres en 1283 '. Il fait faire à Paris, en 1286, une copie du commentaire de saint Thomas sur les Sentences ; et nous lui voyons aussi porter le titre de Curator ecclesiae Sancti Martini Leodiensis ^.

Nous ne savons pas si Boèce de Dacie, le principal inculpé avec Siger de Brabant, fut également cité devant le tribunal de l'inquisiteur. Etant donnée la circonstance spéciale à laquelle nous devons de connaître l'acte de citation relatif à Siger et à Bernier, un ordre semblable aurait pu être lancé contre Boèce sans que nous en ayons connaissance l Boèce pouvait d'ailleurs n'avoir pas pris la fuite comme ses collègues du Brabant, ou même, ainsi que nous en avons indiqué la possibilité ^ avoir échappé aux suites de la condamnation en entrant en religion. A défaut de cette dernière hypothèse, Boèce de Dacie dut être enveloppé, avec Siger de Brabant, dans une même série d'événements qui entraînèrent les deux maîtres averroïstes à un commun désastre.

On n'a rien su de positif, jusqu'à ce jour, de la destinée de Boèce de Dacie, et la fin de Siger est elle-même demeurée obscure, ainsi que nous le dirons bientôt. Mais un texte passé inaperçu et déjà utilisé au cours de cette étude, jette une lumière inattendue sur les suites de la condamnation du 7 mars pour les deux grands suspects, Siger et Boèce. Ce texte nous est fourni par Jean Peckham, dans une lettre du 10 novembre 1284. L'ancien maître franciscain, adversaire de Thomas d'Aquin dans la théorie de l'unité des formes, pendant leur commun séjour à Paris, en 1270 ^, maintint, après être devenu archevêque de Cantorbéry, la condamnation de son prédéces-

Univ. Paris., I, pp. 160, 192, 427. Le privilège cessait donc le 11 janvier 1270, et l'on ne voit pas qu'il ait été renouvelé. On s'explique alors que l'évêque de Paris ait pu porter les condamnations du 10 décembre 1270 et du 7 mars 1277.

' L. Delisle,Le Cabinet des manuscrits, t. II, p. 144.

' Van den Gheyn, Catalogue des manuscrits de la Bibliothèque royale de Bruxelles, t. IL p. 318 ; t. IH, p. 13.

^ L'acte de citation de Boèce, s'il y en eut un, devait être rédigé indépendamment de celui de Siger et de Bernier, qui étaient clercs de la même église.

♦ Voy. p. 230.

' Voy. p. 99 et suiv.

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seur contre cette même théorie ^ Dans la lutte qu'il eut à soutenir contre les Dominicains anglais, il chercha à écarter la difficulté tirée du fait que Thomas d'Aquin avait propagé cette doctrine, en attribuant la paternité de la théorie à quelques maîtres qui n'étaient pas des personnes religieuses, et dont les deux principaux défenseurs et peut-être inventeurs ont fini misérablement leurs jours, dit-on, au delà dès Alpes, bien qu'ils ne fussent pas originaires de ces contrées. Nec eam [opinioneni] credimus a religiosis personis^ sed saecularibus quibusdam duxisse originem, ciiùis duo praecipui defensores vel forsitan inventores miser abiliter dicuntiir conclusisse dies suos inpartibus transaipinis,cum tamen non essent de illis partibus oriundi ^

Que ces paroles s'appliquent à Siger de Brabant et à Boèce de Dacie, c'est ce qui ne peut faire de doute après la connaissance de diverses données que nous avons déjà trouvées sur notre chemin.

La théorie de l'unité des formes dans les composés, est une théorie exclusivement aristotélicienne. Elle avait cours dans l'école thomiste et chez les maîtres de la faculté des arts de Paris ^ Comme c'est à Paris que Thomas a été en contact avec les artistes péripatéticiens et qu'il a défendu cette théorie contre Peckham lui-même et les théologiens augustiniens *, il est patent que c'est le groupe des artistes parisiens que désigne Peckham quand il prétend, à tort d'ailleurs, que Thomas a emprunté cette doctrine à des personnes non religieuses, c'est-à-dire à de simples clercs qui n'étaient ni prêtres ni religieux.

Quand aux deux principaux des maîtres dont Peckham signale le sort, il est visible qu'il s'agit de Siger de Brabant et de Boèce de Dacie. Nous sommes en présence, en effet, de deux maîtres parisiens, simples clercs, contemporains de Thomas d'Aquin, déjà morts en 1284, originaires l'un et l'autre de pays qui sont au nord des Alpes, et dont la fin en Italie a été misérable.

Cette allusion à la fin de Siger et de Boèce est destinée, dans la pensée de Peckham, à rejeter sur la théorie de l'unité des formes l'ombre fâcheuse de la renommée des deux maîtres morts en Italie d'une façon infamante. Mais nous sommes renseignés d'ailleurs sur le sort de Siger de Brabant. Nous verrons qu'il mourut effectivement à Orvieto, interné à la curie romaine, à la suite de sa condamnation.

' Ehrle, yo/i/t Peckham tiber den Kampf des Auguitiniamtts und Aristotelismus in der tweiten HiilJU deu ij.Jh» dan» Zeitschrift filr katholische Théologie, 1889, p. 172 et iuiv. ; Chart. Univ. Paria , I, pp. 024, 026, 034.

• Regi*trum epittolarum Joannit Peckham, éd. Martin, t. III, p. 842; Ehrle, /. c, p. 176.

• Voy. pp. 09, 108, 129.

• Voy. p. 09 et suiv.

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Siger de Brabant est donc bien un des deux maîtres visés par Peckham. Mais la comparution de Siger en cour de Rome est manifestement la conséquence de la condamnation du 7 mars 1277 et de la citation faite par l'inquisiteur de France. Or, nous savons que Boèce de Dacie était, avec Siger, le principal tenant des doctrines condamnées, et il aurait même dépassé Siger en hardiesse, si nous devons nous en tenir au texte rapporté plus haut \ Dès lors, la marche naturelle de l'action judiciaire devait aboutir pour Boèce de Dacie aux mêmes conséqences que pour Siger de Brabant. Il devient ainsi évident que si Siger a eu un de ses collègues averroïstes de Paris pour compagnon d'infortune, ce ne peut être que Boèce de Dacie, aussi suspect que lui, sinon plus compromis encore. Réservons toutefois la possibilité, signalée déjà,oi!i Boèce aurait échappé au danger qui le menaçait en embrassant la vie religieuse ^

Ces renseignements, on le voit, jettent un nouveau jour sur les données éparses que l'on possédait déjà antérieurement, en formant un lien entre des faits dont on avait insuffisamment établi la dépendance naturelle, et sur lesquels ne régnait pas encore une unité de vue. Le problème même de la fin de Siger, si vivement agité ces derniers temps, trouve dans le texte de Peckham quelques-uns des plus siàrs éléments de sa solution, ainsi que nous allons bientôt l'établir.

Nous savons donc par les renseignements de Peckham, combinés avec les autres données historiques, que Siger de Brabant et Boèce de Dacie ont fini misérablement leurs jours en Italie, eux qui n'étaient pas originaires de ces contrées, et cela à cause de la suspicion d'hérésie, soulevée par leur enseignement à l'Université de Paris et mise en évidence par la condamnation d'Etienne Tempier.

La première édition de ce livre achevait à peine de paraître qu'un nouveau texte venait confirmer les observations qu'on vient de lire. L'auteur de la continuation brabantine de la chronique de Martin de Troppau, parlant d'Albert le Grand, avait écrit: « En ce temps », c'est-à-dire sous le règne de l'empereur Rodolphe (1273-1291), « florissait Albert, de l'Ordre des Prêcheurs, admirable par sa doctrine et sa science. Il réfuta amplement dans ses écrits maître Siger. Celui-ci, originaire du Brabant, ayant soutenu quelques opinions contraires à la foi, et ne pouvant se maintenir à Paris, se rendit à la Curie romaine, et là, peu de temps après, il fut poignardé par son clerc presque dément » ^

' Voy. p. 220.

' Hujus tempore floruiî Albertus, de ordine Predicatorum, doctrina et scientia mira-

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L'information du chroniqueur brabançon vise simultanément Albert le Grand et Siger de Brabant. En disant du premier qu'il a réfuté et beaucoup dans ses écrits les doctrines du second, l'affirmation peut paraître exagérée. Mais le mot multum redargnit peut s'entendre aussi bien en intensité qu'en extension. Et il n'est pas douteux que le chroniqueur doive viser ici le traité De quindecim Problematibus composé par Albert, en 1270, sur la demande de Gilles de Lessines, pour répondre aux thèses fondamentales des averroïstes parisiens \ Or, nous le savons, Siger était au premier rang dans celte querelle, et c'était lui, plus que tout autre, qui était atteint par l'écrit d'Albert.

Quant à Siger de Brabant, l'anonyme confirme ce que nous savions déjà : il a soutenu des opinions hétérodoxes, il a dû quitter Paris et s'est rendu en cour de Rome. Il y a là, malgré la brièveté du récit, un ordre causal entre ces trois données, qui couvrent ce que nous avons déjà établi touchant Siger : la condamnation de ses doctrines par l'évêque de Paris, le 7 mars 1277 ; la citation de Siger par l'inquisiteur de France, le 23 octobre de la même année, citation où il est déclaré suspect d'hérésie et supposé manifestement être en fuite. Quant à son appel en cour de Rome, nous l'avions déduit de la documentation déjà utilisée et des textes qui vont être soumis à l'examen au chapitre suivant. Le témoignage du chroniqueur

bilis, qui magistrum Sygerum in scriptis suis multum redarguit. Qui Sygerus, natione Brabantinus, eo quod quasdam opiniones contra fidem tenuerat, Parisius subsistera non valens, Romanam curiam adiit ibique post parvum tempus a clerico suo quasi démenti perfossus pcriit. Martini contimiatio Brabantina dans Mon. Ger, Hist. Script., t. XXIV, 263. Ce texte avait été signalé par Charles Plummer, l'éditeur de Bède, à Paget Toynbee {Romania, XXIX, p. 110, n. 1) qui l'utilisa dans son ouvrage A Dictionary of proper naines and notable Matters in the Works of Dante, Oxford, 1898. Gaston Paris, qui s'était intéressé à la publication de mon travail, voulut bien m'en aviser par sa lettre du 8 novembre 1899 ; et il écrivit une note dans Romania (janvier-mars 1900), pour justifier, par ce texte, la position qu'il avait prise sur la façon dont était mort Siger de Brabant, question que nous retrouverons au chapitre suivant, Paget Toynbee est revenu luimême, à différentes repri.ses, sur ce sujet. Athenaeitnt, 29 juillet 1899, 9 juin 1900, Dante Studie» and R-fanearches, London, 1902, pp. 814-319 ; Baeumker s'en est aussi occupé. Archiv filr Geschichte dur Philosophie, N. F., XIII, p. 73 et suiv.

* Voy. p. 105 et suiv. Gaston Paris n'ayant pas prêté, semble-t-il, attention à ce fait, a pensé que la donnée de la chronique avait peut-ôtre moins d'autorité en ce qui concerne Albert : < Elle est moins grande [l'autorité], naturellement, pour Albert le Grand, dont il est dit que « dans beaucoup de ses écrits il a combattu Siger ». On n'a du moins •ifCnalé jusqu'à présent aucun écrit d'Albert contre Siger, bien que Siger cite, avec respect d' ■ Mbert ix cAté de Thomas comme un adversaire de ses doctrines. Le chroniqueur

a i confondu Albert avec son illustre disciple Thomas d'Aquin. » Romania, l. c,

p. 111, n. 2. Le chroniqueur n'a pas dit qu'Albert avait combattu Siger dans beaucoup de $tê écrit», mais qu'il l'avait combattu beaucoup dans ses écrits ; et nous savons que le Dt quindecim PrtAilematibuM a été écrit contre Siger et ses collègues en averroïsme.

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