CHAPITRE XI — DERNIÈRES ANNÉES DE SIGER DE BRADANT
guère, en effet, dans son hypothèse, un hérétique faisant un legs de livres à la Sorbonne et y établissant la fondation d'un anniversaire. Le Clerc a suivi le biographe dominicain en cherchant à étayer sa thèse par de nouveaux arguments \ Mais, on le sait, cette théorie pèche par la base, en tant qu'elle suppose l'identité des deux Siger, et elle ne permet, en outre, aucune inférence sur le temps et la nature de la mort de Siger de Brabant.
Le seul renseignement positif touchant la fin du célèbre maître parisien a consisté longtemps dans quelques paroles énigmatiques de Dante contenues dans l'éloge que le poète lui a consacré. « En de graves pensers », dit-il, « il lui semblait que la mort était lente à venir » ^
Nul doute qu'il n'y eût dans ces mots une allusion aux conditions dans lesquelles Siger avait disparu de ce monde. Mais l'indéfini de l'allusion ouvrait le champ à bien des hypothèses et lui ôtait, par là même, beaucoup de son utilité.
Un élément nouveau de solution fut apporté au problème de la mort de Siger par la publication du poème // Flore. L'éditeur, F. Castets, le donna d'après un manuscrit de la bibliothèque de la faculté de médecine de Montpellier ^ Ce poème en sonnets italiens, imité, ou plutôt, traduit et abrégé du Roman de la Rose, a pour auteur Durante, médecin florentin, mort en 1305. L'éditeur, et d'autres avec lui, pensent qu'il est l'œuvre de Dante lui-même *. // Flore contient, relativement à un Siger, trois vers qui manquent dans le poème français de Jehan de Meung, et appartiennent de ce chef au traducteur italien.
Au sonnet XCII, Faux-Semblant, c'est-à-dire l'Hypocrisie allégorisée, racontant ses prouesses, dit :
* Histoire littéraire, t. XXI, p. 111, etc.
' in pensieri
Gravi, a morir gli parve esser tardo.
(Paradiso, cant. X, 134-135).
■ Il Fiore, poème italien du XIII* siècle en CCXXXII sonnets, imité du Roman de la Rose par Durante. Montpellier et Paris, 1881. Il a été réédité par G. Mazzatinti, qui l'a fait précéder d'une étude d'Egidio Gorra. Manoscritti Italiani délie Biblioteche di Francia, Roma, t. III (1888), pp. 419-730.
* C'est particulièrement l'opinion de G. Mazzoni qui, après avoir promis de reprendre avec de nouveaux arguments la thèse de F. Castets {Btilletino délia Società Dantesca Italiana, Maggio 1895, p. 116), a traité la question : Se possa II Fiore essere di Dante Alighieri, dans Raccolta di Studii critici dedicata ad Alessandro cP Ancona festeggiandosi il XL anniversario del suo insegnamento. Firenze, 1901, pp. 657-692.
264 SIGER DE BRABANT — Ire PARTIE
Maître Siger ne fut guère heureux.
Je l'ai fait mourir à glaive, à grande douleur,
En cour de Rome, à Orvieto.
Mastro Sighier non andô guari lieto.
A gbiado il fe' morire a gran dolore, Xella corte di Roma, ad Orbivieto '.
Fallait-il voir dans le Siger du Fiore le même que celui de la Divine Comédie^ c'est-à-dire Siger de Brabant ? L'éditeur n'hésita pas et l'affirma catégoriquement. C. Cipolla, incliné par le témoignage d'Echard et de Guillaume de Tocco, crut, au contraire, à la nécessité de distinguer deux Siger, un pour chacun des poèmes ^ Mais, comme nous l'avons établi au commencement de cette étude ^ l'autorité des deux auteurs allégués est ici sans valeur, et rien ne s'oppose de ce côté à l'identification du Siger de Dante et de celui du Fiore. Baeumker lui-même, arrêté par des considérations sur lesquelles nous aurons à revenir dans le dernier chapitre de ce travail, ne considéra pas l'identité des deux personnages comme absolument établie *. Nous verrons cependant qu'elle est certaine.
En dehors de la question de l'identification du Siger de la Divine Comédie avec celui du Fiore^ un nouveau problème se posait encore : celui de l'intelligence du texte même du poème de Durante.
Le précieux tercet du Fiore^ qui ajoutait de notables renseignements sur la fin de maître Siger, était vite devenu, en effet, l'objet d'interprétations très diverses qui allaient à amoindrir beaucoup les avantages qu'on pouvait tirer de cette nouvelle source. Seule, la question de lieu demeurait hors de conteste : Siger était mort à Orvieto ^
Mais, de quelle manière, pour quelle cause et à quelle date, ce Siger est-il mort ? Il y avait là trois points de doute auxquels on répondit diversement, sans arriver à des solutions uniformément acceptées.
Au premier abord, à la lecture des trois vers du Fiore^ on pouvait
' Loc. cit., p. 47.
• Si^ieri nelln Divina Cotnmedia, p. 124. t La morte pure che Dante attribuisce a Slgieri di Brabante non è quella accennata dal Fiore. »
• Voy. p. 68 et f uiv.
• Die tmpo%aihiliay p. 112 et »uiv.
• Quant 'a rcxprc«»ion nella corte di Rnma, F. Castets l'entend dans tm sens très peu rigoureux ; il l'intcrprcte ptuH (|u'il ne la traduit par ces mots : « dans le territoire soumis à la juridiction du Pape ». // Fiore, p. 152. Nous verrons qu'il faut la prendre dans un leqs littéral.