CHAPITRE XI - DERNIÈRES ANNÉES DE SIGER DE BRADANT
croire que les circonstances de la mort de Siger de Brabant étaient nettement indiquées par ce mot morire a ghiado, dont le sens matériel, par conséquent, le plus obvie en apparence, semblait être mourir par le glaive. Telle ne fut pas cependant la pensée de Castets, l'éditeur du poème. Pour lui, l'expression morire a ghiado a la signification de mourir de misère ou misérablement ^ En présentant la publication de Castets à l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, le 6 mai 1881, Gaston Paris fit une communication sur le sujet qui nous occupe, et déclara que, dans sa pensée, l'expression en question devait bien s'entendre de mourir par le glaive. L'éminent romaniste maintint, à deux reprises, son opinion dans la revue Ro^nania ^, ainsi que dans son étude sur Siger de Brabant, lue le 25 octobre de la même année, dans la séance publique des cinq Académies ^ Dans la réédition qu'il donna de cette étude, il conserva sa première position *.
Malgré l'autorité exceptionnelle de Gaston Paris, plusieurs romanistes défendirent l'interprétation de Castets, en particulier A. Boucherie ^, qui, dans une communication à laquelle était jointe une note de Castets luimême, apporta de nouveaux exemples établissant que mourir a dolor et a glaive n'impliquait en aucune manière une mort par le fer. « Dans la langue du xiiF siècle, dit Boucherie, le mot « glaive », soit seul, soit employé, comme ici, avec «douleur», avait justement le sens particulier de «détresse, tourment », qu'a deviné M. Castets » **. Après les exemples topiques de Boucherie et Castets, on considéra leur thèse comme certaine. Ce fut du moins le jugement formulé par R. Renier \
Ce conflit entre philologues éminents eut pour effet de diminuer de beaucoup l'importance historique du texte fourni par le Fiore. Non seulement il empêchait de reconnaître positivement le genre de mort de Siger et ses circonstances, mais il introduisait encore par contre-coup l'incertitude
» Il Fiore, ^.IM.
' T. X (1881), p. 460. « Morire a ghiado signifie certainement « mourir par le glaive », et a gran dolore indique une exécution judiciaire plutôt qu'un meurtre »; t. XII, p. 130.
^ Publiée dans la Revue politique et Littéraire, 3^ série, 5 nov. 1881.
* La Poésie du Moyen Age. Paris, 1895, pp. 165-83.
•* Revue des langues romanes, VIII (1882), pp. 297-300.
' Revue des langues romanes, p. 298. « Glaive figure comme presque équivalent de martyre, dans la chron. des ducs de Normandie », ibid. « Le passage le plus concluant que j'aie rencontré en faveur du sens a glaive — avec de grandes souffrances est un vers du Roman de la Vie des Pères Hermttes ». Ibid., p. 299.
' Giornale storico délia letteratura italiana, III (1884), p. 109. « La questione sembrami risolta in suo favore (de M. Castetsj ». K. Appel est du même avis et renvoie comme preuve supplémentaire à F. Godefroy, Dictionnaire de l'ancienne langue française, X. IV, Paris, 1885, p. 286. Cité par Baeumker, Die Impossibilia, p. 81, n. l.
dans la nature des causes qui l'avaient amené. En effet, que Siger soit simplement mort dans la souffrance et la misère, bien des chemins l'ont pu conduire à ce dénoûment. Le discrédit jeté sur son enseignement par les condamnations de 1270 et 1277 et sa citation devant les délégués de l'inquisiteur, expliqueraient suffisamment ce résultat. Que Siger, au contraire, ait péri par le glaive, notre esprit se porte aussitôt vers l'idée d'une catastrophe finale, dans laquelle le maître aurait été l'objet d'un attentat, à moins qu'il ne se soit trouvé aux prises avec quelqu'une des justices humaines.
Conséquent avec lui-même, Gaston Paris chercha à spécifier comment Siger aurait pu périr par le glaive. « Morire a ghiado, dit-il, signifie certainement * mourir par le glaive », et a gi'aii dolore indique une exécution judiciaire plutôt qu'un meurtre. Nella corte di Roma^ pour M. Castets, veut dire « dans le territoire soumis à la juridiction du Pape » ; il faut bien plutôt prendre ces mots dans leur sens propre et entendre que Siger de Brabant (cité comme hérétique en 1277 par le légat ^ du Pape) fut condamné et exécuté à Orvieto, dans un des trois séjours qu'y fit la cour de Rome pendant le dernier quart du xiii^ siècle » ^
Cette manière de voir semblait, au premier abord, assez rationnelle. Cependant, si l'on y réfléchit, on s'aperçoit aisément qu'elle se heurte à des difficultés insurmontables. Tout d'abord, il ne paraît pas que mourir à grande douleur « indique une exécution judiciaire plutôt qu'un meurtre », car une exécution judiciaire, surtout par le glaive, n'éveille pas cette idée, à cause même de sa rapidité. Si à grmide douleur doit être rapproché de quelque chose, c'est de la parole de Dante, nous disant que « Siger trouvait la mort lente à venir » ; mais cela ne représente guère une mort par le glaive, ni en conséquence une exécution judiciaire.
Mais il existait surtout une difficulté capitale, et Gaston Paris s'en était rendu compte lui-même. Si l'on entend mourir a ghiado par mourir par le glaive, Siger périssant dans une exécution en cour de Rome, ce n'a dû être que pour une cause religieuse, la cause d'hérésie. Or, invariablement et sans exception, dans le xiii«^ siècle, où la pénalité capitale est bien déterminée, on ne fait pas périr un hérétique par le glaive, mais bien par le feu •. Dès lors, si Ton veut soutenir que Siger est mort décapité en cour de Rome, il faut écarter toute idée d'un procès pour cause d'hérésie. C'est
* C« n'est pas le légtt du Pape, mais bien l'inquisiteur qui avait cité Siger. Mais il est vrai que l'inquisiteur était délégué apostolique. Voyez p. 255, n. 1.
* Romanéa, X (1881), pp. 460-1.
* L. Ta non, Histoire dt$ tribunaux de Plnquisitioti eu France. Paris, 1898, p. 476 et suiv.