CHAPITRE XI — DERNIÈRES ANNÉES DE SIGER DE BRABANT
de Latran en 1215 \ Quiconque était suspect d'hérésie, et Siger l'était par le fait de l'excommunication d'Etienne Tempier et de la citation de Simon du Val, quiconque était suspect d'hérésie était tenu de se purger de façon à faire paraître son innocence, dans la mesure où le requérait la gravité de la suspicion et la qualité de la personne. A défaut de cette justification, le suspect tombait sous le coup de l'excommunication ; il devait être évité, et au terme d'une année, il était condamné comme hérétique. Il y avait donc urgence pour Siger et ses collègues les plus compromis à se présenter devant l'autorité ecclésiastique pour purger la suspicion d'hérésie dont ils étaient atteints ; et c'est pour cela qu'il est de toute vraisemblance qu'ils durent comparaître à la curie romaine dans le courant de 1277, ou, au plus tard, au commencement de 1278 ^
Il est donc tout à fait gratuit de voir dans la comparution et le jugement de Siger l'action des Dominicains, et à plus forte raison, un acte de vengeance de leur part. Gaston Paris se méprend quant, parlant des Dominicains et de Siger, il écrit : « Il est bien probable que ce fut leur inimitié qui le perdit » ^ Il n'y avait aucune inimitié entre les Dominicains, comme tels, et Siger de Brabant. La prétendue intervention de Siger dans la lutte de Guillaume de Saint-Amour contre eux est une fiction, comme nous l'avons établi plus haut *. Le seul choc entre Siger et les Dominicains, fut la lutte doctrinale de 1270, qui mit aux prises Siger et Thomas d'Aquin et provoqua la réfutation d'Albert le Grand sur les quinze propositions discutées par les averroïstes parisiens °. En ce même temps, Siger avait assez témoigné de l'estime qu'il avait de ses adversaires en déclarant qu'Albert et Thomas étaient les deux plus hautes personnalités philoso-
juxta considerationem suspicionis qualitatemque persone propriam innocentiam congrua purgatione monstraverint, simili sententie subjacebunt. Fredericq, Corpus Inqiiisitionis, I, pp. 64, 57.
' Qui autem inventi fuerint sola suspicione notabiles, nisi juxta considerationes suspicionis qualitatemque personae propriam innocentiam congrua purgacione monstraverint, anathematis gladio feriantur et usque ad satisfactionem condignam ab omnibus evitentur; ita quod si per annum in excommunicatione perstiterint, extunc velut haeretici condemnentur. Fredericq, Corpus Inquisttionis, I, p. 67. Ces statuts furent plusieurs fois renouvelés dans la suite ; tout d'abord le 25 juin 1231 par Grégoire IX. L. c, p. 77. Voyez C. Henner, Beitràge zur Organisation und Competenz der Pdpstlichen Ketzergerichte. Leipzig, 1890, p. 306, n. 2.
" C'est d'ailleurs ce que confirme le chroniqueur brabançon : Parisius subsistere non valens, Romanam curiam adiit. Supra, p. 259, n. 3.
^ La poésie du Moyen Age, p. 177.
* Voy. p. 70 et suiv.
* Voy. p. 103 et suiv., p. 173 et suiv.
2?4 SiGER DE BRABAXT - I^e PARTIE
phiques du temps \ pour que les Dominicains n'eussent aucun motif spécial de nourrir des antipathies contre lui. S'ils étaient opposés à Siger, c'était à raison des doctrines exorbitantes qu'il croyait pouvoir propager. N'importe quel homme d'église de sens rassis devait être dans le même état d'esprit à l'endroit des averroïstes, et les Dominicains ne quittèrent pas le terrain scientifique de la dispute. Ce fut, au contraire, le parti ennemi des Prêcheurs,, dans l'Université de Paris, les maîtres séculiers, héritiers de l'esprit de Guillaume de Saint-Amour, c'est-à-dire de ses antipathies à l'égard des religieux ' et de la philosophie d'Aristote ^ qui mirent en mouvement l'action judiciaire qui devait conduire Siger à sa ruine *. La tentative par laquelle ils essayèrent d'englober dans une commune réprobation les doctrines de Siger de Brabant et de Thomas d'Aquin était de nature à refroidir les Dominicains, et non à les animer, même à l'égard des averroïstes ^ Quant à l'intervention de Simon du Val, elle n'eut rien de spontané ; elle fut la conséquence de la condamnation du 7 mars 1277, qui ne permettait pas à l'inquisiteur de se dérober aux obligations de sa charge *.
On ne saurait tirer non plus, à ce sujet, aucune indication du Fiore, et c'est à tort qu'on a parlé de « l'application spéciale qui, dans le poème italien comme dans le poème français, est faite aux Dominicains de la personnification de Faux-Semblant » '. Ce nom allégorique dans la pensée du poète, n'est la personnification exclusive d'aucune classe sociale. Faux- Semblant a soin de nous dire qu'il s'est identifié à toutes les conditions de la vie humaine : c Une heure il est prêtre, une autre, moine, et tour à tour prince, chevalier, valet ou page ». Après avoir poursuivi son énumération, il ajoute que, « en un mot, il est de toutes les professions » ^ Dans la suite des sonnets où Faux-Semblant nous expose ses théories, il est visible qu'il se donne, le plus souvent, pour un homme de religion, mais aucun Ordre ne semble spécialement visé. Les deux seuls endroits où nous rencontrons
' Voy. p. 47.
" Voy. p. 90 et »uiv.
■ Voy, p. ÎKJ et suiv.
* Voy. p. 214 et suiv.
* Voy. p. 281 et suiv.
* Voy. p. 250 et suiv.
' Im poétie du Moyen Affr, p. 77
* I-c vite (l'esto nn)H(li) i' à provate,
C:h' un' or d.ventu prête, un' altra frate, Or prinze, or cavalière, or fante, or pagio.
A brieve motti î' son U' ugni mesticre.
// FinrCy p. Bl.
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des allusions précises, ne s'appliquent justement pas aux Dominicains, mais à d'autres religieux ^ Quant au sonnet même où il est fait mention de Siger de Brabant, on ne peut identifier Faux-Semblant avec l'action des Dominicains. Ce fut l'action de l'évêque de Paris et des maîtres séculiers de la faculté de théologie qui conduisit Siger à sa perte ^, après l'avoir lui-même préparée par ses doctrines.
La cause qui amena Siger et Boèce de Dacie en cour de Rome fut incontestablement l'objet d'un procès en règle. La connaissance des actes ou tout au moins de la sentence de condamnation jetterait une lumière plus directe et plus abondante sur des événements que nous avons dû reconstituer dans cette étude d'après des données très fragmentaires et quelquefois confuses. Une de ces exhumations documentaires fréquentes et inattendues, comme il s'en produit de nos jours, viendra peut-être apporter un supplément d'information. Nous devons, pour le moment, nous contenter de mettre à profit les ressources que nous possédons en les éclairant de ce que nous connaissons des doctrines et des antécédents historiques de Siger de Brabant.
Siger dut comparaître soit à Rome, où résida d'ordinaire la curie pen-
* Au sonnet CXXVI (p. 64), le poète fait allusion à la poursuite des hérétiques exercée à Prato, Arezzo et Florence. Mais depuis 1254, l'inquisition était conliée aux seuls Franciscains dans les Etats de l'Eglise et la Toscane. Voyez p. 276, n. 2, — En deux autres endroits, il est fait allusion à l'histoire de frate Alberto (pp. 45, 66). Castets croit pouvoir rapprocher ce nom de celui du Général des Frères Mineurs (p. 149), Albert de Pise, qui gouverna l'Ordre de 1239 à 1240. Analecta franctscana, III, p. 233 et suiv. Ce rapprochement est sans fondement aucun. L'allusion du Ftore vise manifestement l'histoire de Fra Alberto da Imola, dont Boccace a fait le sujet d'une nouvelle scandaleuse. Jl Decamerone, Giornata quarta, Novella II. Le fond de cette nouvelle, qui n'a vraisemblablement rien d'historique, circulait déjà et était connu de l'auteur du Fiore. Boccace indique l'Ordre auquel aurait appartenu le prétendu fra Alberto : il n'était pas Dominicain.
* Je ne puis que m'étonner de l'observation faite sur ce sujet, à l'occasion de la première édition de ce livre, par Gaston Paris: « Qui Jean de Meun et Durante ont-ils voulu surtout désigner par Faux-semblant ? Us ne l'ont pas dit expressément, mais il est clair que leur satire porte surtout sur les ordres mendiants, et plus particulièrement sur les Dominicains. Le P. Mandonnet le conteste en vain (je reconnais d'ailleurs la justesse de ses critiques sur certaines conjectures un peu hasardées que j'ai émises à ce sujet) ». Romania^ 1900, p. 112, n. 2. Je ferai observer que je n'ai pas parlé de Jean de Meun, puisque le Roman de la Rose n'a rien à faire en cette question. Je n'ai donc rien contesté à cet égard. Le texte de Durante dans le Fiore lui est propre. Or, dans le Fiore, il n'y a aucune allusion spéciale aux Dominicains, ainsi que je le démontre plus haut. Rien, dans la suite du procès de Siger, ne contredit d'ailleurs cette affirmation. Je ne le conteste donc pas en vain, puisque j'ai démontré mon affirmation, et que mon contradicteur n'a pas justifié la sienne.
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dant les années 1278 et 1279, soit à Viterbe où elle se trouva pareillement du 20 juin au 18 octobre 1277 et du 13 septembre à la mi-novembre 1278 ^ En tout cas, nous l'avons vu, Siger se rendit à la curie pendant l'année 1277, ou au plus tard, au début de 1278.
L'affaire de Siger pouvait être remise aux inquisiteurs locaux. L'inquisition, depuis 1254, avait été confiée aux Frères Mineurs dans les États de l'Église et la Toscane '. Mais il est plus probable que l'on constitua un tribunal spécial pour juger et examiner le cas ^ Jean Peckham, qui fut lecteur de la curie en 1278 *, fit peut-être partie de la commission. Il était à Paris, comme maître, au temps des polémiques averroïstes de 1270 et de la première condamnation ^ Sa connaissance des événements pouvait être utile dans les circonstances où l'on se trouvait. On s'expliquerait aussi qu'il ait été spécialement renseigné sur le sort des averroïstes, ainsi qu'il ressort du texte que nous possédons de lui touchant Siger de Brabant et Boèce de Dacie.
L'accusation contre les inculpés porta naturellement sur l'hétérodoxie de leur enseignement universitaire, telle qu'elle nous est apparue déjà dans les écrits de Siger de Brabant. Les ouvrages des maîtres averroïstes durent fournir la base de l'accusation. Bien que d'ordre purement philosophique, les doctrines de Siger impliquaient directement de nombreuses hérésies, puisqu'elles allaient à la négation de quelques-unes des vérités les plus fondamentales du christianisme. Les maîtres parisiens ne manquèrent pas d'exciper qu'ils n'avaient cessé de faire profession explicite de la foi chrétienne et avaient fréquemment déclaré vouloir adhérer à l'enseignement ecclésiastique. Les juges n'acceptèrent sans doute pas le subterfuge, et les accusés furent déclarés hérétiques. Néanmoins Siger et ses compagnons n'eurent pas de peine, de leur côté, à confesser la foi de l'Église, puisqu'ils avaient constamment protesté de leur fidélité, mais leur abjuration dut «'effectuer dans une forme qui condamnait et leur théorie des rapports de la science et de lu foi, et les erreurs mêmes de leur philosophie.
En tout cas, l'équivoque de leur situation était telle qu'on ne pouvait les traiter d'hérétiques formels. Revenant à résipiscence, ils n'étaient plus
' Voy. Potthast, aux annéet citées.
• PolthMt. 1M04, 16880, 15400, 16410. H. C. Lca, A Ilistory o/the Inquisition of the Middle Age$. New-York, ». a. Vol. I, p. 801.
• On peu! voir, comme exemple, ce qui se passa pour raflfaire de la condamnation de l'Evangile éternel. Déni i le, Archiv f. Litt.- und Kinhcn^esch.y I, p. 88 et suiv.
* Analecta /ranciêcana, III, p. 861.
* Voy. p. 90 et suiv.