‹ Siger de Brabant et l'averroisme latin au XIIIe siècleChapitre 130 sur 208 · CHAPITRE XI — DERNIÈRES ANNÉES DE SIGER DE BRABANT · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI — DERNIÈRES ANNÉES DE SIGER DE BRABANT

Boèce de Dacie ^ sont restés au delà des Alpes après leur imputation d'hérésie et leur comparution en cour de Rome, c'est qu'ils y ont été retenus malgré eux, en d'autres termes, qu'ils y ont subi la prison comme peine de leur enseignement hétérodoxe. Peckham ne peut pas faire allusion ici à la mort accidentelle infligée à Siger par son clerc, il n'y avait là rien d'infamant pour lui, et la fin misérable signalée en commun pour Siger et Boèce ne peut viser qu'un fait qui les avait également discrédités.

Je ne raisonne donc pas, et je n'ai pas raisonné dans la première édition de ce livre, « comme s'il n'y avait qu'une manière de mourir misérablement », ainsi qu'on me l'a fait gratuitement dire. On peut mourir misérablement de beaucoup de façons. Mais des clercs suspects d'hérésie qui comparaissent en cour de Rome, et y font une fin misérable sans pouvoir revenir dans leur pays, cela limite étrangement la façon de mourir misérablement. D'ailleurs, je ne me suis pas occupé, à proprement parler, dans la première édition de cette étude, de la mort de Siger de Brabant, mais de sa fin, ou, comme le porte le titre même de ce chapitre, de ses dernières années, ce qui est tout autre chose. Ce que je crois avoir établi, et ce que je maintiens encore, c'est que Siger a été jugé et condamné à une réclusion perpétuelle.

D'ailleurs, sans vouloir tirer de là un argument, j'aurais pu observer que, dans la langue du temps, le mot miserabiliter s'applique assez couramment à la condition de gens incarcérés. Un contemporain des événements qui nous occupent, parlant de la fin de Hartmann, le frère de Rodolphe d'Habsbourg, écrit : Frater comitis Rudolffi Longobardiam intravit ibique capitur et vitam suam in captivitate miserabiliter finivit ^. De son côté, le continuateur de Guillaume de Nangis, parlant d'un cas pareil à celui de Siger et relatif à Richard Fitzralph, archevêque d'Armagh, écrit à son tour : Sed cum hic Armicamis coram papa in publico consistorio predicando déficeret in suis probacionibns, arestatns fuit aiidoritate apostolica in ctiria, et ibidem tandem miserabiliter defunctus quasi incarceratus '. Ce fut un cas semblable à celui de Siger, car, nous le verrons, Siger ne fut pas rigoureusement emprisonné, mais interné à la curie romaine.

^ Il faut toujours entendre le cas de Boèce de Dacie sous la réserve que nous avons présentée plus haut, p. 230.

2 Mon. Ger.Hist. SS., XVII, p. 240.

^ Cité par Hermann Korner, Die Chronica novella, éd. J. Schwalm, Gôttingen, 1895, p. 272. Sur Fitzralph, Dictionary of national biography. London, XIX (1889), p. 194 et suiv. Le dossier des polémiques de l'archevêque d'Armagh contre les religieux mendiants se trouve dans les mss. Paris, Nation., lat., 3221, 3222, 15690 (fol. 107).

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Si nous passons à Dante, nous le voyons placer dans la bouche de saint Thomas d'Aquin cet éloge de Siger: « Celui que rencontre ton regard, en revenant vers moi, est la lumière d'un esprit qui, en de graves pensers, trouva la mort lente à venir. C'est la lumière éternelle de Siger qui, enseignant dans la rue de Fouare, raisonna sur d'importunes vérités » ^ Ainsi, deux traits dominent dans cette esquisse biographique : la fin du philosophe qui fut de telle nature que la mort lui paraissait lente à venir ; et son enseignement, à Paris, dans le quartier des arts, caractérisé par la malveillance qu'il s'attira. Bien que le poète, à raison de la forme synthétique de son information, n'exprime pas un ordre causal entre les doctrines soutenues par Siger à Paris et la condition dans laquelle il a fini ses jours, on le pressent. On ne s'expliquerait pas, sans cela, le choix de ces deux épisodes de la vie de Siger, et la caractéristique spéciale qu'il attribue à chacun d'eux. Mais lorsque l'on est en possession des données multiples déjà connues sur la vie et la fin de Siger, alors qu'on sait qu'il a été incarcéré, rien ne satisfait plus exactement à la donnée volontairement énigmatique de Dante: « Siger, en de graves pensers, trouva la mort lente à venir ».

Un tercet du Fiore apporte aussi sa contribution touchant la fin de Siger de Brabant. Faux-Semblant, c'est-à-dire l'Hypocrisie personnifiée, se glorifie que, si quelque grand lettré veut révéler son vice, lui, Faux-Semblant, avec la force dont il dispose, il abat son adversaire. Pour justifier son dire, il rapporte les cas de Siger et de Guillaume de Saint-Amour. « Maître Siger ne fut guère heureux, je l'ai fait mourir à glaive et grande douleur, en cour de Rome, à Orvieto »*. Dans la pensée de Durante, l'auteur du Fiore, il y a donc un lien causal entre la mort de Siger en cour de Rome

Questi, onde a me ritorna il tuo riguardo,

È il lume d'uno spirto, che in pensieri

Gravi a morir gli parve venir tardo.

Essa è la luce eterna di Sigieri,

Che, leggendo nel vico degli strami,

Sillogizzô invidiosi veri.

Paradiso, X, 133-138.

Ché sed e' vien alcun gran litterato

Che voglia discovrir il mi' peccato,

Co la forza ch' i' 6, i' se M confonde. Ma.Htro Sighier non andib guari lieto ;

A ghiado il fc' morire a gran dolore

Nella corte di Roma, ad Orbivieto.

Maxtro Guillclmo, il buon di Saint-Amore,

Feci di Francia metter in divieto

E sbandir del reame a gran romore.

Caitets, // Fiore, p. 47 ; M a z x a t i n t i , Inventario, III, p. OOOt

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