CHAPITRE XI — DERNIÈRES ANNÉES DE SIGER DE BRABANT
et les critiques par lesquelles il aurait antérieurement attaqué Faux-Semblant. La fin fâcheuse de Siger, de quelque façon qu'on Tentènde, a le caractère d'un châtiment, d'autant plus qu'il l'a expié en cour de Rome. Siger a donc subi un jugement et une pénalité. Le parallélisme d'ailleurs que le Fiore met entre le cas de Siger et celui de Guillaume de Saint- Amour, est on ne peut plus significatif. Nous savons que les doctrines de ce dernier furent jugées en cour de Rome et condamnées, et lui-même banni hors du royaume de France.
En outre, le Fiore nous apprenant que Siger est mort à la curie, au temps où elle était à Orvieto, le fait ne peut être antérieur au 23 mars 128L Or, depuis la condamnation des doctrines de Siger, le 7 mars 1277, il s'est écoulé quatre années ; et comme nous savons, par le chroniqueur brabançon, que Siger se rendit à la curie parce que sa situation était devenue impossible à Paris, il y était donc retenu au moins depuis trois années, ce qui ne peut s'entendre que d'un emprisonnement, puisque, d'après toutes les données déjà connues, il y subissait une peine, et que le Fiore lui-même le laisse suffisamment entendre.
Ainsi donc, la suite des événements relatifs à la carrière de Siger de Brabant, de même que les divers textes relatifs à sa fin à la curie romaine, concourent uniformément à établir que le philosophe averroïste a subi, comme conséquence de ses doctrines, une condamnation et la peine de la détention.
C'est le texte du Fiore qui a fourni, ainsi qu'on l'a vu plus haut \ l'occasion de longues discussions à cause de l'expression relative à la mort de Siger : A ghiado il fé niorire a gran dolore^ je l'ai fait mourir à glaive et grande douleur. La découverte du texte de la chronique brabantine a fixé les conditions dans lesquelles mourut Siger de Brabant : il fut assassiné par son clerc à moitié dément. Gaston Paris, qui avait soutenu que mourir a ghiado signifiait mourir par le glaive, y a vu la confirmation de son interprétation : « Si je me trompais, écrit-il, sur la façon dont Siger mourut « par le glaive », j'avais raison de maintenir que c'est bien par le glaive qu'il mourut » ^ Les apparences superficielles semblent donner raison à l'éminent romaniste que fut Gaston Paris ; et je ne suis pas surpris que quelques personnes, qui ont exprimé une opinion en conséquence de cette nouvelle donnée, aient accepté le même point de vue. Je le crois néanmoins fort discutable et je vais en donner les raisons.
» Voy. p. 264.
~ Romania, 1900, pp. 109-10.
282 SIGER DE BRADANT — I^e PARTIE
Que Siger de Brabant soit mort accidentellement, assassiné par son derc, il n'y a aucun motif de révoquer en doute cette information ; et personne, à ma connaissance, ne l'a encore fait, depuis que le renseignement de la chronique brabantine a été introduit dans cette question. Mais que le Fiore, par l'expression a ghiado, ait voulu désigner l'assassinat de Siger, c'est ce qui me paraît fort problématique. Il faut, en effet, ne pas tomber dans une confusion que n'ont pas évitée quelques personnes qui ont émis, promptement mais superficiellement, un avis sur ce sujet. Le Fiore, parlant de la fin lamentable à laquelle les ennemis de Siger l'on réduit, ne peut viser que la peine subie par le maître en cour de Rome. Or, cette pénalité, nous l'avons vu, c'était la détention. C'est donc cela, et cela seul que doit vouloir signifier le Fiore; car il serait dérisoire qu'il apportât en preuve de l'hostilité des ennemis de Siger de Brabant son assassinat fortuit par son clerc devenu frénétique. La conséquence d'une semblable interprétation serait que l'auteur du Fiore était fort mal renseigné sur la fin de Siger de Brabant, puisqu'il a substitué à la peine que purgeait Siger à raison de sa doctrine, un fait purement accidentel et sans signification en l'occurrence.
Il en est tout autrement si l'on interprète mourir a ghiado a gran dolore., comme l'ont fait universellement les romanistes de profession, par mourir dans les souffrances ou dans les peines \ Dans ce cas, c'est bien l'emprisonnement de Siger qui est visé par le Fiore et non sa mort accidentelle, et l'incohérence ou l'inexactitude, qu'il faudrait attribuer sans cela à l'information du Fiore, disparaît naturellement.
L'argument devient encore plus urgent si l'on admet, ainsi que d'aucuns le veulent, que l'auteur du Fiore n'est autre que Dante lui-même. Dans l'hypothèse de Gaston Paris, le poète du Fiore indiquerait que Siger est mort par le glaive et dans de grandes souffrances, et dans la Divine Comédie, qu'en de graves pensers il trouvait la mort lente à venir. Mais ces deux données ne se couvrent aucunement. Gaston Paris lui-même en constate l'irréductibilité, malgré une interprétation arbitraire pour aider à la concordance : « On peut croire, dit-il, que Siger, atteint d'une blessure mortelle, n'y succomba cependant qu'après de longues souffrances. Mais si cela peut faire comprendre les expressions du Fiore, cela ne suffit pas à rendre compte de celles de la Divine Comédie » ^ L'observation est exacte. Mais c'est aussi la constatation que l'interprétation proposée ne
* Voy. p. 966.
* RomanéOf t. c, p. 111, n. 8.