CHAPITRE XI — DERNIÈRES ANNÉES DE SIGER DE BRABANT
résout pas le problème. Il en est tout autrement dès que le Fiore vise l'emprisonnement de Siger et non sa mort accidentelle : sa donnée coïncide très exactement alors avec celle de la Divine Comédie.
Quoi qu'il en soit, l'interprétation du Fiore n'a plus qu'un intérêt philologique, puisque l'information du chroniqueur brabançon a fixé la question relative à la mort du maître averroïste : elle a exclu une exécution judiciaire par le glaive, et y a substitué une mort accidentelle qui ne pouvait être déduite d'aucun fait, ni d'aucun principe. Si j'ai insisté sur ces interprétations de textes, c'est pour établir la parfaite cohérence de toute la documentation relative aux dernières années de Siger, et montrer que, malgré diverses critiques qui m'ont été adressées sur cette question, je ne dois, ni ne puis quitter la première position que j'avais prise.
Nous savons par la chronique brabantine que Siger, au cours de sa détention, fut assassiné par son clerc devenu dément : Romanam curiam adiit ibiqiie post parvtim tempus a clerico suo quasi démenti perfosstis fuit ^ Les critiques qui se sont occupés de ce texte n'en ont pas tiré, me semblet-il, tout le contenu d'information qui s'y trouve.
Tout d'abord, il précise la forme de la pénalité subie par Siger de Brabant. Nous avons vu que le cas dans lequel l'enseignement hétérodoxe du maître parisien l'avait placé aboutissait à la réclusion perpétuelle, et toute la documentation relative à la fin de Siger confirme cette donnée. Mais une semblable peine pouvait être appliquée dans des modes assez divers, depuis l'incarcération étroite jusqu'au simple internement. C'est sous cette dernière forme, la plus bénigne, que Siger eut à purger sa condamnation. S'il en avait été autrement, le philosophe prisonnier n'aurait pas eu un clerc à son service. Cet usage était propre aux personnes ecclésiastiques de condition ^ ; et les maîtres séculiers, aux universités, avaient un clerc familier, qui leur rendait les devoirs que comportait leur état ^. Le clerc de
1 Voy. p. 259, n. 3.
^ Saint François d'Assise écrit dans son testament : Et quamvis sim simplex et infirmus, tamen semper volo habere clericum, qui mihi faciat officium, sicut in régula continetur. Boehmer H. Analekten zur Geschichte des Franciscus von Asstsi, TUbingen u. Leipzig, 1904, p. 38. Dans un acte de donation du chapitre de St-Lazare aux Prêcheurs de Paris (1226), nous trouvons parmi les signataires : Hugone de Brueroliis, canonico Parisiensi, et en outre Nicholao, clerico dicti Hugonis. Chart. Univ. Paris., I, p. 108. Thomas de Cantimpré, parlant d'un archidiacre allemand qui étudiait à Paris, écrit : Tandem cum repatriare deberet mandavit ei (à son neveu) per clericum suum, quod ad videndum eum sequenti die veniret. Bonum universale, lib. II, cap. XXVIII, no 12.
^ L'usage était déjà ancien. Lorsque l'on veut condamner quelques doctrines de Pierre Lombard au III* concile de Latran (1179), nous apprenons ceci : Quidam etiam
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Siger avait pu venir avec son maître de Paris, ou lui être assigné par l'autorité de la curie. En tout état de cause, la présence de cette personne au service de Siger témoigne de l'indulgence avec laquelle la peine de la détention lui fut appliquée ; il ne peut guère, dans cette condition, s'agir d'autre chose que d'un internement.
C'est à ce même résultat qu'aboutit la constatation que Siger mourut à la curie quand celle-ci se trouvait à Orvieto. Elle n'y fut présente qu'à partir du 23 mars 1281. Depuis la comparution de Siger, elle avait successivement résidé deux fois à Viterbe et deux fois à Rome, pour se transporter ensuite à Orvieto. Si le condamné avait eu à subir une incarcération rigoureuse, il fût resté au lieu où l'atteignit sa condamnation ; et nous ne le trouverions pas à la curie quand celle-ci s'en vint à Orvieto, ainsi que le Fiore nous l'apprend. Siger fut donc interné : il dut ne pas quitter la ville où se trouvait la curie ; et il l'accompagna dans ses diverses pérégrinations. Son cas fut semblable à celui de Richard Fitzralpb, que nous avons signalé plus haut. Ce double fait semble indiquer la pratique tenue par l'église romaine à l'égard des clercs de distinction, quand appelant à sa justice, ils encouraient une condamnation à la détention perpétuelle.
Les conditions dans lesquelles périt Siger de Brabant nous sont fournies par la Chronique brabantine. Il mourut assassiné par son clerc devenu presque fou : a clerico suo quasi démenti perfossus periit. L'information ne présente aucune obscurité. Nous devons cependant observer que, dans les circonstances où Siger trouva la mort, il n'y a aucune probabilité qu'il mourut par le glaive : Le mot perfossus s'applique à tout instrument tranchant. L'expression a ghiado fournie par le Fiore subit donc, à ce titre comme à ceux que nous avons déjà signalés, une limitation d'interprétation, qui exclut une signification toute matérielle de glaive. Les clercs, en effet, ne portaient pas d'armes. La législation ecclésiastique le leur interdisait. Un glaive pouvait encore moins se trouver entre les mains de Siger ou de son clerc à la curie, sous le régime de surveillance étroite qu'ils subissaient. Par contre, un couteau était aisément à la portée du compagnon de Siger. C'était d'ailleurs un usage courant au xiiF siècle d'avoir un couteau suspendu à sa ceinture, et Tusage existait même chez les religieux men-
episcopuf Adam VallenKis rxivit cum illis dicens : Domne papa, ego et clericus et prepo- ■itus olim Bcolarum ejus [Lombardi] dcfcndam scntentias magistri. Archiv f. Lt'tt.- uud Kirchrtifretch.^ I, 404. Il est aussi fait mention du clerc d'Amaury de Dinan : Dudo specialiK clericus ma^ixtri Almerici sacerdotis. Heisterbach, Dialogus mtraculoruw^ éd. Strange, Coloniae, 1861, 1, p. 805.