SIGER DE BRABANT THOMAS D'AQUIN ET DANTE
Nous ne pouvons clore ces recherches sans dire quelques mots des difficultés que soulève l'interprétation du passage de la Divine Comédie relatif à Siger de Brabant.
On aura observé, au cours de cette étude, et plus spécialement au chapitre précédent, que la question de Siger de Brabant a été spécialement agitée par les romanistes et les dantophiles.
Dante, en effet, a accordé, dans son poème, une mention et une place qui sont tout à l'honneur de Siger de Brabant. Lorsque Béatrix et Alighieri pénètrent dans le quatrième ciel du Paradis, celui du soleil ou de la lumière, une couronne brillante de douze âmes illustres les entoure. Ce sont les grands théologiens philosophes ^ qui placent ainsi à leur centre Béatrix,
* C'est le titre, croyons-nous, que l'on doit donner à ce groupe de docteurs. Ils sont les plus proches du centre représenté par Béatrix. La couronne plus excentrique qui entoure la première, par conséquent plus éloignée de Béatrix et dont font partie Bonaventure, Anselme, Joachim de Flore, représente la lignée des théologiens mystiques et moralistes, ou augustiniens, tels que nous les avons définis au cours de cette étude. Voyez p. 28 et suiv. Dans leur ensemble, les deux groupes correspondent aux deux grandes directions historiques de la théologie. Le fait que Thomas présente ceux de sa couronne indique dans la pensée du poète qu'ils sont de la même lignée doctrinale que lui, et qu'il en est le premier. Pareillement Bonaventure, lorsqu'il nomme les esprits du cercle auquel il appartient. En outre, Dante plaçant la couronne de Thomas au centre de l'autre, c'est-à-dire plus près de Béatrix, témoigne que, dans sa pensée, l'école thomiste à laquelle il se montre
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la personnification de la foi chrétienne. Un des esprits fait entendre sa voix et interroge Dante : « Veux-tu savoir, lui dit-il, de quelles plantes est fleurie cette guirlande qui vient amoureusement entourer la belle dame, à qui tu dois d'entrer au ciel? » Thomas d'Aquin, car c'est lui qui parle, présente alors son maître, Albert de Cologne, placé à sa droite, et se nomme luimême. Il invite Dante à suivre du regard les autres esprits de la bienheureuse phalange pendant que sa parole va les désigner et les décrire. Partant de la droite de Thomas, où se tient Albert, le regard de Dante rencontre, l'un après l'autre, les esprits étoiles du cercle sapiential : Gratien, Pierre Lombard, Salomon, Denys l'Aréopagite, Orose, Boèce, Isidore de Séville, Bède, Richard de Saint- Victor ^ Arrivé au dernier fleuron de la couronne, vers la gauche de Thomas, le grand docteur dit à Dante : « Celui que trouve ton regard, en revenant vers moi, est la lumière d'un esprit à qui, dans ses graves pensers, la mort sembla lente à venir. C'est la lumière éternelle de SJger, le maître de la rue de Fouarre, qui syllogisa d'importunes vérités. »
Questi, onde a me litoma il tuo riguardo,
È il lume d' uno spirto, clie in pensicri
Gravi, a morir gli parve venir tardo.
Essa è la luce cterna di Sigieri
Che, leggcndo nel ^'ico degli strami,
Sillogizzô invidiosi veri -.
lui-même si fidèle, était au premier rang. C'est aussi parce que Dante adhérait à la théorie thomiste de la supériorité de l'intelligence sur la volonté (voyez p. 56), qu'il a placé les théologiens dans le ciel du soleil ou de la lumière, et rapproché de Béatrix la couronne des théologiens philosophes dont le chef professait la prééminence de l'ordre intellectuel sur l'ordre volontaire. Sur la position respective prise, dans ce domaine, par Thomas d'Aquin et Duns Scot et, par suite, de leurs écoles, voyez: A. Vacant, Z)'o« vient que Duns Scot ne conçoit point la volonté comme saint Thomas d'Aquin ? dans le Compte rendu du quatrième Conférés scientifique international des Catholiques^ Sciences Philosophiques, F"ribourg, 1808, pp. 031-44. --Tocco F. a repris ce thème dans son étude Le cnrretiti del pensiero filosofico nel secolo XIII, dans Arte, Scienza e Fede ai giorni di Dante, Milano, 1901, p. 179 et suiv,, sans rien ajouter à la question. Le Prof. Barzellotti, dans une conférence que je connais seulement par le compte rendu du Giornale d'Italia (20 mars 1005), semble soutenir, en opposition à ma théorie, celle de Tommaseo. Le cercle de saint Thomas serait celui des c difTonditori del vero per mezzo délia scienza », et celui de saint Bonaventure celui des c difTonditori del vero per via délia carità ». Au fond de tout cela il n'y a peut-être qu'une question de mots. Mais la façon qu'a Barzellotti de s'exprimer est inacceptable pour ({ui connaît la philosophie et la théologie du moyen âge. Dans aucune école on n'admet que l'on répande le vrai par lu voie de la charité. Par la charité on communique le bien, comme par la science le vrai.
' Paradiw. canto X, 1-182.
> Paradi$o, canto X, 133-188.