CHAPITRE XII — SIGER DE BRABANT, THOMAS D'AQUIN ET DANTE
La place exceptionnelle assignée par Dante à Siger de Brabant devait éveiller l'attention des commentateurs de la Divine Comédie. Six vers entiers consacrés à célébrer le maître parisien, alors que de grandes illustrations sont à peine nommées ; le prince de la théologie, Thomas d'Aquin, prononçant son éloge et le montrant près de lui, à sa gauche, comme Albert le Grand à sa droite, cela était un signe non équivoque de l'estime du poète.
Les premiers commentateurs de Dante s'interrogèrent, comme ceux qui les suivirent, sur la personnalité mystérieuse de Siger. Mais il est visible que ni les uns ni les autres n'eurent de données sérieuses sur le maître parisien, en dehors de ce qu'ils pouvaient inférer des paroles mêmes du poème. Les anciens commentateurs n'ont pas cherché à interpréter l'allusion que Dante fait aux conditions dans lesquelles mourut Siger. Trouvant aussi ce personnage au milieu des théologiens, ils conclurent, comme Pietro di Dante, le fils même d'Alighieri, que Siger était un théologien. Mais c'est surtout l'expression sillogizzô invidiosi vert qui semble avoir attiré leur attention et donné naissance à deux hypothèses que nous devons signaler.
L'expression syllogiser et celle de vérités envieuses^ ont éveillé chez les commentateurs de Dante l'idée d'une allusion au fait que Siger aurait interprété le traité des Sophismes d'Aristote, ou même aurait exposé des sophismes pour son propre compte. Or, pour les uns, il le fit si bien et avec un tel succès, qu'il s'attira l'envie, tandis que les autres voient dans les sophismes mêmes quelque chose qui, de sa nature, porte envie au vrai ou à la vérité. Les invidiosi veri sont donc, pour certains commentateurs, des véiités qui attirèrent sur Siger l'envie de ses émules, et pour d'autres, des erreurs qui sont envieuses de vouloir paraître vraies '.
Ces interprétations ne sont pas fondées. Syllogiser, dans la pensée de Dante, n'implique pas qu'il veuille spécialement viser les livres d'Aristote qui traitent du syllogisme, c'est-à-dire les livres des Analytiques ou celui
' Consulter pour les différentes opinions des Commentateurs sur ce passage de Dante relatif à Siger: G. A. S cart azzini, La Divina Comntedia, vol. III, // Paradi'so, Leipzig, 1882, p. 208-69; C. Cipolla, Sigieri nella Divina Commedia, dans Giornale storico délia letteratura italiana, VllI (1886), p. 131 et suiv. ; Baeumker, Die Impossibilia des Siger von Brabant, p. 54 et suiv. Je cite, comme curiosité, l'opinion de J. Didiot; « Thomas d'Aquin est donc placé, dans le divin poème, entre ses deux maîtres, le bienheureux Albert le Grand et le savant professeur Siger de Brabant, dont l'éloge à la fois mystérieux et caractéristique m'a fait dès longtemps soupçonner qu'il avait quelque titre à se voir attribuer le livre de V Imitation de Jésus-Christ, rempli « de vérités odieuses » aux voluptueux, et du saint « désir de la mort ». Le docteur angélique S. Thomas d'Aquin, s. 1. Société de Saint-Augustin, 1894. p. 275.
2^ SiGER DE BRABANT — I^e PARTIE
des Sophismes. Syllogiser s'applique à la méthode générale usitée dans les écoles et dans laquelle le syllogisme tenait la première place. A ce point de vue, on peut dire qu'il n'y a pas un plus fréquent usage du syllogisme dans les exercices sophistiques de Siger, dans les Liipossibilia, par exemple, que dans le reste de ses écrits. Pareillement, il est visible que pour Dante le mot invidiosi veri n'emporte pas un sens défavorable à Siger, mais à ses adversaires qui lui ont porté envie. Quant aux vérités syllogisées par Siger qui lui auraient fait des envieux, on peut affirmer, après ce que nous savons de ses doctrines, que ce ne sont pas ses exercices de sophistique comme tels, mais ses doctrines mêmes, celles surtout qui amenèrent la condamnation de 1277, qui lui attirèrent des antipathies. L'emploi de ce mot, d'ailleurs, en présence de ce que nous connaissons de Siger, ne semble pas indiquer chez le poète une information bien précise touchant l'enseignement de son héros, et nous aurons à revenir sur ce point tout à l'heure.
Ce qu'il importe de constater, c'est que, chez les premiers commentateurs de Dante, Siger est surtout considéré comme ayant spécialement manié la sophistique, ce qui pouvait provenir de la connaissance que l'on avait de certains ouvrages de sophistique composés par lui, soit les Impossibilia^ soit d'autres ^
C'est incontestablement cette idée d'un Siger sophiste qui fit aussi passer à son actif une légende déjà bien ancienne et à laquelle il était entièrement étranger. Elle est indiquée par Benvenuto da Imola qui cite le commencement du récit sans le poursuivre, vraisemblablement parce qu'il estimait qu'il était déjà assez connu ^ Mais nous retrouvons la légende intégrale chez d'autres commentateurs. D'après elle, un sophiste, collègue de Siger, lui apparut après sa mort. Il brûlait, couvert de morceaux de parchemins sur lesquels étaient écrits les sophismes qu'il avait enseignés pendant sa vie. La vision ayant répandu une goutte de sa sueur dans la main de Siger, la main fut transpercée. Depuis ce moment, Siger renonça à la sophistique et se livra à l'étude de la théologie ^.
Renan a cru pouvoir rapprocher cette légende d'un récit de vision
' Voy. p. 128, n. 4.
' Ad quod KJendum quod iiite ultimus spirîtus [Siger] fuit quidam doctor modernus Pariiientis, qui dtu legit Faristui in logicalibus, cui quidam discipulus praemortuus apparuit coopcrtus sophi^matibui, etc. Ben venu ti de Kainbaldis de Imola, Comentttm êuper I)uuti% Aldi)(herij Comoediam, cd. (I. Warrcn Vernon, cur J. T. Lacaita. T. V. Plorentiac, 18B7, p. 47; Baeumker, Die Iinpttssibilia, p. 47. Le Clerc a publié la traduction du même récit d'après un ms. de la Bibliothèque nationale. Histoire littéraire de ht Frrtrtc#, t. XXI, p. 118,
' Iiitç ultimus fuit Sigertus, Doctor Parisiensis. Iste inter cetera» scientias fuit maxime