CHAPITRE XII — SIGER DE BRADANT, THOMAS D'AQUIN ET DANTE
rapporté par le chroniqueur dominicain de Colmar sous ce titre : De uisione uagabundi Sezer ^ « Sans doute, dit-il, le personnage qu'a en vue le chroniqueur de Colmar n'est pas le professeur même de la rue de Fouarre. Il est probable que les auteurs de la légende terrible de Siger de Brabant ne firent que profiter d'une homonymie ou d'une ressemblance de nom, pour attribuer au professeur une légende qui courait depuis longtemps sous un nom ressemblant au sien. La chronique de Colmar fournirait ainsi la forme la plus complète de la légende que Vincent de Beauvais et d'autres ont citée sans y mêler de nom propre, et que les commentateurs de Dante ont reportée sur Siger de Brabant » *. Ainsi la similitude de nom entre Siger de Brabant et le héros de la vision rapportée par le chroniqueur de Colmar aurait servi à faire attribuer au premier, non la légende du second, mais une autre légende sans nom rapportée par Vincent de Beauvais ^ Mais pour que l'hypothèse eût quelque vraisemblance, il faudrait que la vision qu'on trouve chez le chroniqueur de Colmar eût au moins quelque analogie avec celle fournie par Vincent de Beauvais. Or, il n'en est rien. En outre, les élucubrations historiques du chroniqueur de Colmar n'existent que dans le seul manuscrit de Stuttgart ^ et n'ont vraisemblablement pas été à même d'être connues des commentateurs de Dante.
En réalité, la légende que quelques commentateurs de la Divine Comédie ont adaptée à Siger a une tout autre origine, et que personne,
logicus. Sophisticus quidam apparuit sibi post mortem, totus territus ; et manifestâvit se, dicens : ego sum talis. Et ostendit qualiter flabat, quia erat oneratus brevibus ; et illa erânt sophistica quibus utebatur in uita. Et ostendit sibi quam poenam dabant sibi ; quia cepit manum ejus, et posuit ad unum foramen unius breuis ; et exiuit sudor qui uisus est perforare non solum manum sed cor ipsius corporis. Tune iste disposuit se ad non amplius studendum in sopbisticalibus, sed in sacra theologia. Divina Commedïa, éd. V. Promis et C. Negïoni, vol. 111, Turin, 1888, p. 138. Le commentaire cité est de Stefano Talice de Ricaldone. Le Clerc a édité un fragment italien qu'il regarde comme dépendant duçpmmentaire de Benvenuto da Imola qui contient le même fond légendaire que la citation précédente, sauf que Siger est dit païen et se fait baptiser à la suite de la vision. Histoire littéraire de la France, XXI, p. 114, n 1.
' Monumenta Germaniae Historica. Scripiores, t. XVII, p. 253. Dans l'édition et la. traduction de Ch. Gérard etj. Liblin, Les Annales et la Chronique des Dominicains de Colmar, Colmar, 1851, p. 298. D'aucuns pensent que le Sezer du chroniqueur de Colmar n'est autie que le minnesânger Dietmar der Setzer. Allgemeine Detitsche Biographie, vol. 34. Leipzig, 1892, p. 48 et suiv.
* Histoire littéraire de la France, t. XXV, p. 652.
" Specnlum Historiale, lib. XXV, cap. LXXXIX. Le passage est traduit dans Histoire littéraire de la France, t. XXI, p. 113. '
* Hanauer, Les Annales et la Chronique des Dominicains de Colmar. Etudes critiques. Strasbourg, 1862, p. 8 et suiv.; H. Pabst, Annalen und Kronik von Kolmary Leipzig, 1897, 3e édit, p. VII.
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à notre connaissance, n'a encore remarquée, bien que ce récit se retrouve un peu partout dès la fin du xii^ siècle. C'est maître Serlon de Wilton qui en est le héros, un poète et sophiste devenu moine ^ Le narrateur le plus ancien de la légende est l'auteur cistercien du Liber narrationum de diversis visionibus et rniraculis. De là elle est passée chez de nombreux auteurs '^. Elle paraît tout d'abord chez le cistercien Eudes de Shirton, qui la rapporte dans un de ses sermons ^ Elle a été reproduite avec des variantes qui n'en altèrent pas le fond, par Jacques de Vitry, Etienne de Bourbon, Robert de Sorbon, Jacques de Voragine, Jean d'Aunay, Jacques de Paradis et divers sermonnaires anonymes *,
Les commentateurs de Dante ont, selon toute apparence, porté la légende de Serlon au compte de Siger, parce que Serlon étant un sophiste célèbre et suspect ainsi que Siger de Brabant, on pouvait expliquer par la même histoire comment le maître brabançon avait finalement trouvé place parmi les grands théologiens du Paradis dont Thomas d'Aquin fait l'éloge. C'est donc en somme le problème de la présence de Siger dans le lieu que lui assigne Dante, que quelques commentateurs anciens ont voulu tenter de résoudre.
Mais, en ce point comme en plusieurs autres, leurs estimations ont été peu heureuses. Contrairement à ce qu'ont affirmé divers commentateurs, Siger n'a pas été théologien, mais philosophe ; il n'était pas un infidèle,
' Hauréau, Notices et extraits de quelques manuscrits latins, I, p. 303 et suiv. ; V, p. 205 et suiv.
' M. Schwob, La légende de Serlon de Wilton, Abbé de P Aumône, Paris, 1899. Cet auteur a très bien mis au clair l'origine de la légende de Serlon. Ce dernier devint abbé de l'Aumône, une abbaye cistercienne sise entre Chartres et Blois, en 1171 et était déjà mort en 1184.
• Magister Serlo cuidam socio suc aegroto pepigit quod post mortem ejus statum tuum sibi nunctaret Unde, aliquot diebus post mortem, apparuit ei cum capa de pergameno, intus et extra sophismatibus plena descripta. Qui requisitus a magistro quis esset, ait: <Sum ille qui promisi ut venirem», Requisitus vero qualiter se haberet dixit se capam portare pro gloria quam in disputatione sophismatum habuit, quae turre plus pondérât, et ignc graviter torqueri purgatorii. Magister vero, poenam parvipendens, illum ignem facîlem judicavit; et dixit ei mortuus quod manum extenderet ut facilem poenam sentiret ; et mortuus unicam guttam dimisit, quae statim manum magistri perforavit ; et ait discipulus : « Talis tum totus t. Magister vero pcrterritus statim saeculum dimisit, et, intrans claustniin, statim hos versus composuit :
Linquo coax ranis, cra corviM vanaque vanis, Ad logicam pergo quae mortis non timet ergo. Dibl. Nat. Paris, lat. 2303, fol. 100. Edité par Hauréau. Voyez note suiv.
* Hauréau, Mémoire uur les récits d'ap/yaritions dans les sermons du moyen âge, dans Mémcirêê de F Académie des Inscriptions et Belles- Lettres, t. XX VIII, 2» partie, p. 313 et suiv.