‹ Siger de Brabant et l'averroisme latin au XIIIe siècleChapitre 137 sur 208 · CHAPITRE XII — SIGER DE BRADANT, THOMAS D'AQUIN ET DANTE · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII — SIGER DE BRADANT, THOMAS D'AQUIN ET DANTE

mais un chrétien ; ce n'est pas l'usage de la sophistique, mais son enseignement averroïste qui lui a suscité des ennemis ; enfin, la légende de Serlon, qu'on a démarquée pour l'en revêtir, ne lui appartient pas. Les difficultés d'interprétation du passage de la Comédie qui lui est relatif, restent donc tout entières et n'ont pas été élucidées par les anciens commentateurs.

La critique contemporaine a repris à nouveau le problème soulevé par la présence de Siger dans le paradis dantesque. Au fur et à mesure que la personnalité du maître parisien devenait mieux connue, on trouvait plus énigmatique encore la préoccupation qui avait pu inspirer Dante dans un pareil choix. Ce que nous connaissons maintenant des doctrines et de la biographie de Siger n'est pas fait pour diminuer, semble-t-il, les incertitudes antérieures, mais bien les accroître. Nous devons donc, pour clore ce travail, essayer de déterminer dans quelle situation se trouve présentement le problème que pose la présence de Siger de Brabant dans le Paradis de Dante.

Diverses hypothèses ont été proposées pour expliquer l'attitude de l'auteur de la Divine Comédie à l'égard de Siger de Brabant.

Le Clerc pense que Dante avait dû entendre Siger professer à Paris. Dès lors, on s'expfiquerait l'honneur que le poète aurait décerné à son maître ^ La conséquence de cette affirmation était la venue de Dante à Paris, avant la fin du xiiF siècle, alors que les tenants d'un voyage d'Alighieri à Paris ne le plaçaient que beaucoup plus tard ^ Renan a accepté le point de vue de Le Clerc quand il parle de « Siger, qui syllogisa d'impor- Urnes vérités^ et que Dante, par reconnaissance sans doute pour les leçons qu'il avait reçues de lui, place dans le Paradis à côté d'Albert et de saint Thomas » ^

On s'est généralement montré sceptique à l'égard de semblables rapports entre Dante et Siger. Ils doivent maintenant être entièrement abandonnés ainsi que la possibilité d'un voyage fondée sur cette supposition. Nous savons que Siger avait pris la fuite de Paris, en 1277, à la suite de sa condamnation *, et qu'il ne devait plus y reparaître. Or, en 1277, Dante était encore enfant, et il n'avait pas dix huit ans quand Siger était déjà mort. Les renseignements que le poète possède sur Siger, lui sont

1 Histoire littéraire de la France, t XXI, pp. 125, 127.

^ Cipolla, Sigieri nella Divina Commedia, Giornale siorico^ t. VIII, p. 61 et .suiv. ; Baeumker, Die Impossibilia des Siger von Brabant, p. 51 et suiv. ' Averroès et l'Averroïsme, pp. 271-72.

* Voy. p. 254.

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venus de l'Italie même où le célèbre maître avait fini ses jours, non loin de Florence.

Gaston Paris, partant de l'hypothèse que les Dominicains n'auraient pas été étrangers à la ruine de Siger de Brabant, a vu un acte de réhabilitation dans la présence du maître au Paradis, et une amère. ironie dans le choix de Thomas d'Aquin pour faire son éloge. Dante, pense-t-il, « dut savoir que Siger avait été l'ennemi des Dominicains, et c'est sans doute précisément pour cela qu'il l'a fait glorifier par saint Thomas : il y a dans cette réhabilitation une sorte d'ironie terrible bien conforme au génie du poète. Il se plaît, dans toute cette admirable partie de la troisième cantica qui est consacrée aux Ordres de saint François et de saint Dominique, à les faire condamner par leurs propres maîtres, et à opposer leurs vices, leur ambition, leur convoitise, leur esprit de domination, aux vertus de leurs fondateurs et des plus glorieux de leurs premiers membres. Avec quel dépit les Dominicains contemporains de Dante, parmi lesquels se trouvaient sans doute quelques-uns de ceux qui avaient fait périr Siger, durent-ils lire les vers où saint Thomas proclamait la sainteté du maître parisien, et, disant qu'il avait trouvé la mort lente à venir, rappelait comme des titres de gloire ces vérités importunes qui avaient causé sa perte! C'est ce dépit dont Dante jouissait par avance en écrivant ces vers vengeurs, et en osant les mettre dans la bouche de celui que les Dominicains vénéraient entre tous et qu'ils allaient faire canoniser » \

Tout cet ordre de considérations a été certainement étranger à l'esprit de Dante. D'abord, leur base même est fictive. Nous savons, sans ombre de doute, que les malheurs de Siger furent la conséquence de la condamnation du 7 mars 1277, dont les Dominicains furent non les artisans, mais euxmêmes les victimes. Il n'y a donc pas d'ironie terrible à faire louer Siger par Thomas d'Aquin parce que les Dominicains auraient été la cause des malheurs de Siger. C'est d'ailleurs se méprendre sur le caractère et l'esprit de Dante, que de lui attribuer pareils sentiments à l'égard des Prêcheurs. Ses paroles protestent très haut contre une semblable interprétation ; et il faut lire le court passage de critique touchant l Ordre de Saint-Dominique, avec les préoccupations de justifier une thèse, pour se croire autorisé à parler de vices, d'ambition, de convoitise, d'esprit de domination. Il n'y a ni un mot, ni même une allusion lointaine à cela chez Dante. Ce que nous trouvons d'abord dans le poème, et ce que tout le monde y a vu, c'est l'éloge splendide que Dante fait de l'Ordre des Prêcheurs. Le poète, si

' /.d Poéêù du Moyen /1/f/. pp. 170>180,

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