CHAPITRE XII - SIGER DE BRABANT, THOMAS D'AQUIN ET DANTE
parcimonieux de paroles et de louanges, même pour les plus hautes personnalités, consacre près de quatre-vingts vers à un éloge magistral de saint Dominique \ Il fait de Thomas d'Aquin l'incarnation de la science théologique, l'astre de première grandeur de la plus sublime constellation théologique, et place Albert le Grand à sa droite ^ Si c'est là l'attitude d'un ennemi des Dominicains, la Divine Comédie devient incompréhensible, même dans ce qu'elle a de plus élémentaire. Et qu'on ne croie pas que Dante limite son éloge à ces grandes personnalités : Dominique, Thomas d'Aquin, Albert de Cologne ; non, il l'étend à l'Ordre entier, dont ces individualités sont d'ailleurs la personnification. Cela résulte non d'interprétations subtiles et de déductions artificielles, mais des paroles mêmes de Dante. Pour lui, l'Ordre des Prêcheurs est « le troupeau saint, la santa greggia, que conduit Dominique » ^ ; les formes multiples de son activité sont « les nombreux ruisseaux qui arrosent le jardin de la catholicité pour en rendre les arbres plus vigoureux » *. Ce sont là des jugements qui révèlent, chez Dante, autre chose qu'un adversaire et un détracteur.
Il est vrai que Dante a mis dans la bouche même de Thomas d'Aquin un mot de critique pour les siens, et nous devons l'examiner pour léfuter l'usage abusif qu'on serait tenté d'en faire. Nous fournirons par la même occasion les éclaircissements nécessaires à l'intelligence de quelques vers du poème que les commentateurs ont eu peine à entendre.
Au début de son discours, Thomas d'Aquin fait cette déclaration: « Je fus l'un des agneaux du saint troupeau que Dominique mène sur le chemin, oii bien on s'engraisse, si l'on ne devient vain » ^
Le poète, qui se rend compte de l'obscurité voulue de l'allusion, se la fait interpréter plus tard par Thomas d'Aquin. « Tu as un doute, dit Thomas à Dante, et tu veux que je t'explique, en une formule si claire et si
> Paradtso, canto XII, 31-108.
' Voy. p. 288.
" Paradiao, canto X, 94.
* Di lui [Domenico] si fecer poi diversi rivi,
Onde l'orto cattolico si riga,
Si che i suoi arbuscelli stan più vivi.
Paradïso, canto XI f, 103-105.
On ne doit pas entendre par diversi rivi, les trois Ordres religieux dominicains, ce
qui ne correspond ni à l'idée de Dante, ni à l'histoire, mais bien les formes d'activité
propres à l'Ordre : la prédication, l'enseignement scolaire, les missions lointaines, le
ministère épiscopal d'un grand nombre de ses membres, le ministère inquisitorial, etc.
* lo fui degli agni délia santa greggia,
Che Domenico mena per camino,
U' ben s'impingua se non si vaneggia.
Paradtso, canto X, 94.
expresse que tu puisses bien l'entendre, mon dire de tout à l'heure : que là bien on s'engraisse » ^ Après avoir prononcé l'éloge de François d'Assise, Thomas donne enfin l'explication du doute : « Le troupeau de Dominique, dit-il, est si avide de nourriture nouvelle qu'on ne peut l'empêcher de se répandre dans toutes sortes de pâturages. Mais plus ses brebis s'écartent de lui et s'en vont vagabondes, plus elles reviennent au bercail vides de lait. Il en est bien d'entre elles qui craignent le danger et se serrent près du pasteur. Mais elles sont si peu qu'il ne faut guère de drap pour leur faire des chapes. Maintenant, si mes paroles ne sont pas de simples flocons, si ton oreille a été attentive, si tu te rappelles ce que je t'ai dit, ton désir est sur ce point satisfait, car tu connais quel tronc perd son écorce, tu vois l'nomme à la courroie qui se perd en de stériles disputes. C'est pourquoi j'ai dit : là bien on s'engraisse si l'on ne devient vain » ^
La fin de ce morceau a été la croix des commentateurs qui n'ont pas saisi le sens littéral de deux vers, faute d'avoir entendu le sens précis de la critique que Dante met dans la bouche de Thomas d'Aquin. Ce que le grand docteur reproche à son Ordre dont la vocation est toute doctrinale ^,
» Tu dubbi, ed hai voler che si ricema
In si aperta e si distesa lingua Lo dicer mio, che al tuo sentir si sterna, Ove dinanzi dissi : LP ben s'impht^ua.
Paradiso, canto XI, 22.
• Ma il suo peculio di nuova vivanda
È fatto ghiotto si, ch' esser non puote Che per divers! salti non si spanda ; E quanto le sue pécore remote E vagabonde più da esso vanno, Più tornano ail' ovil di latte viite, Ben son di quelle che temono il danno, E stringonsi al pastor ; ma son si poche, Che le cappe fornisce poco panno.
Or, se le mie parole non son Hoche, Se la tua audïenza è stata attenta, Se ciô ch' ho detto alla mente rivoche, In parte fia la tua voglia contenta,
Perché vedrai la pianta onde si scheggia, E vedrai il correggiér che argomenta :
L' htn h' impingua se tion si vattefTjrùt.
Paradiso, canto XI, 124-189.
' C'est ce que le poète a clairement indiqué en disant de saint Dominique : L'altro per sapienza in terra fue Di cherubica luce uno splendore.
Paradino, canto XI, 38.
\a chérubin est en effet la personnification de la science. Chérubin interpretatur