CHAPITRE XII — SIGER DE BRABANT, THOMAS D'AQUIN ET DANTE
c'est que beaucoup y sont avides de nourriture nouvelle, c'est-à-dire de connaissances et d'études profanes. Au lieu de se serrer autour de Dominique, de se tenir à l'étude de l'Ecriture et à la piété, ils sont vagabonds dans les pâturages de la philosophie et des sciences séculières. C'est pourquoi Thomas donne finalement le mot de l'énigme dans deux vers demeurés d'ordinaire incompris. Quand il dit à Dante qu'il peut voir maintenant « la plante qui devient des copeaux j», il désigne ceux des Prêcheurs qui se détachent du véritable esprit doctrinal de l'Ordre : métaphore qui rappelle soit l'arbre qu'on ébranche, soit le tronc duquel se détachent l'écorce et des éclats, ou la pile de bois que la hache réduit en copeaux ^ Le vers qui suit forme parallélisme avec le précédent et en particularise le sens. Tu verras, dit Thomas, que mes paroles veulent désigner « le porte-courroie qui argumente », c'est-à-dire le Dominicain, caractérisé par sa ceinture de cuir ^, lequel a par trop le goût de la dispute et de l'argumentation à outrance. Thomas conclut alors en répétant littéralement le vers dont tout ce morceau a été le commentaire : « Là bien on s'engraisse si l'on ne devient vain », c'est-à-dire, dans l'Ordre de Dominique, bien l'on s'en-
plenitudo scientiae... et sic patet quod Chérubin denominetur a scientia. Summa Théologien, P. I, q. LXIII, a. 7 ; q. CVTII, a. 5. C'est encore la même idée que traduit Dante quand il dit de Dominique :
Poi con dottrina e con volere insieme Con l'offizio apostolico si mosse.
Paradiso, canto XII, 97.
Les Souverains Pontifes qui avaient, par leur autorité, fixé et affermi la vocation de l'Ordre des Prêcheurs, n'ont cessé d'insister sur sa mission doctrinale. Dans les lettres mêmes de fondation, 22 décembre 1216, Honorius III disait à Dominique: Fratres Ordinis tui futuros pugiles fidei et vera mundi lumina. Potthast, 5402 Nous pouvons aussi citer, à titre d'exemple, quelques lignes des lettres d'Alexandre IV du 23 mai 1257, adressées à l'Eglise universelle, et qui sont des plus significatives : Hic est Ordo sacer Praedicatorum, honestate floridus, praeclarus scientia... inter alla plantaria Dominica... sapientiae dono... merito dignoscitur specialiter insignitus. Hujus sacri, clari, conspicui et approbati Ordinis Fratres Sacrarum Scripturarum studio instanter incumbunt... atque Evangelicae praedicationi ardenter insistantes, lumen divinae doctrinae ubique per orbem diffundunt. Hi sunt viri doctrina clarissimi... Hi sunt viri probati et plene in lege Domini eruditi, Fratres videlicet dicti Ordinis, efficaces quidem in opère, ac in praedicatione potentes, quorum labia gratia caelestis edocuit, ad propinandam salubrem doctrinam aliis et exponendum commodum animarum ; unde, ubique per mundum, ipsorum ora intonant velut tubae, ac in omnem terram exit sonus praedicationis eorum, et usque ad fines orbis sua salutifera verba sonant. Hi sunt viri praeclari, conspicua religione fulgentes, qui tanquam lucentia sidéra in Ecclesiae firmamento, suis splendidis documenlis insinuant mortalibus viam vitae... Potthast, 16847.
* Le verbe scA^jO\omr employé par Dante correspond au substantif français esquille, du latin schidiae et du grec <3yJ.'(,t = copeau.
' lye rrjot corresgiér n'est que le latin corrigerus == corrigiam gerens ; de même que
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graisse de la saine doctrine, ou de la science sacrée, si l'on ne devient vain par Tétude immodérée des sciences profanes qui sont, sinon vaines en soi, du moins engendrent la vanité.
Deux anciens commentateurs de la Divine Comédie qui se suivent d'ordinaire de très près, Pietro di Dante, le fils même d'Alighieri, et le Postillateur anonyme du Mont-Cassin, ont bien saisi le sens général du morceau. Ils reconnaissent que le grief de Thomas d'Aquin contre un grand nombre de ses frères^ c'est qu'ils se livrent trop avidement à l'étude des sciences profanes et qu'ils s'enorgueillissent de leur supériorité intellectuelle \
Ce sont là effectivement les accusations que les adversaires des Dominicains faisaient couramment entendre pendant le xiii^ siècle. Nous les avons déjà mentionnées au cours de cette étude. Les théologiens augustiniens s'effrayaient de l'invasion de la science profane, et les milieux piétistes s'alarmaient d'une révolution intellectuelle dont ils n'avaient pas le sens. En présence d'une opposition obstinée et peu éclairée, les Dominicains, conscients de leur supériorité, perdirent sans doute plus d'une fois patience et le prirent sur un ton qui pouvait paraître de l'arrogance : on ne manqua pas de le leur reprocher ^
Dante n'est ici que l'écho de ce qui se dit autour de lui, spécialement dans les milieux dévots laïques, dont il reflète plus d'une fois les jugements, les sympathies et les antipathies. En cela, il ne se montre ni très indépendant, ni très judicieux. C'est ce qui le conduit, à son insu, à des points de vue incohérents. Il y a contradiction en effet à choisir Thomas d'Aquin, que Dante considère comme l'idéal de la juste et de la saine
le mot cordelier vient de cordigeriis = cordant gerens. Déjà vers le milieu du XIII* siècle, les personnes dévotes à l'Ordre des Frères Prêcheurs en portaient la ceinture comme signe distinctif de leur affiliation. Rutebeuf en fait ainsi mention dans Li Diz des Règles :
Or i a unes simples famés...
Qu'à ces saintes gens (les Dominicains) vont entor,...
Et riche famé est mal baillie
Qui n'est de tel corroie (,ainte.
Œuvrt» complètes de Rutebeuf, trouvère du XJII« siècle, éd. A. Jubinal, Paris, 1874, t I, p. 281.
• Fratres Praedicatores, qui in scientia praecedunt communiter alios Fratres plerumque superbia laeduntur. Pietro di Dante, dans Scartazzini, Paradiso, p. 298. — Nam libenter (Praedicatores) student in libris gentilium, quod per ejus [S. Dominici] regulam prohibetur... Quod si dictt fratres eam [regulam] sequantur et in thcologicis libris alentur impinguentur, secus si in diversis aliis scientiis, ut apparcant et vana gloriose se confundant. Scartazxint,/. c, pp. 298, 800.
• Voy p. 84 et suiv. ; pp. 05-08, notes ; p. 248, n. 2 ; voy. aussi la seconde et troisième note suivante.