CHAPITRE XII - SIGER DE BRABANT, THOMAS D'AQUIN ET DANTE
théologie \ paur blâmer un résultat qui était son oeuvre personnelle. C'étaient Thomas d'Aquin et Albert le Grand qui avaient, plus qu'aucun autre, créé le mouvement scientifique dans l'Ordre dominicain et avaient poussé les Prêcheurs vers l'étude des sciences profanes. La preuve en est que les contemporains d'Albert et de Thomas leur avaient fait le même reproche que Dante adresse aux Dominicains de son temps ^ témoignage non équivoque que le regard de Dante discernait très imparfaitement la
' Cela ressort avec évidence du rôle que Dante fait jouer à Thomas d'Aquin dans la Divine Comédie et de la fidélité qu'il voue à ses doctrine». G. M. C o m o 1 d i, La filosofia scolastica di San Toinmaso e di Dante, VU» edizione, Roma, 1889. Dante indique d'ailp leurs clairement sa pensée quand, après avoir fait longtemps parler Thomas, Béatrix prend la parole, et que le poète déclare qu'il y a une similitude de langage entre Thomas et Béatrix, c'est-à-dire, entre la théologie du grand docteur et la foi chrétienne elle-même, si bien qn'on distingue à peine la voix de l'un de la voix de l'autre : Nella mia mente fe' subito caso
Questo ch' io dico, si come si tacque
La gloriosa vita di Tommaso, Per la similitudine che nacque
Del suo parlare di quel di Béatrice,
A cui si cominciar, dopo lui piacque.
Paradiso, canto XIV, 4-9.
* Voyez plusieurs passages au premier renvoi de l'avant-dernière note. Jean Peckham s'exprime avec la dernière violence contre la direction de l'école thomiste dès 1284-1285 : Scientes pro certo, quod claustrales [Praedicatores], qui spreta sanctorum sapientia, philosophorum ventosis traditionibus, quas in seculo non didicerant, curiosius immorantur, tanquam ponentes in tenebris lucem suam, divino judicio, utique justissimo, a principe hujus saeculi merito excaecantur, et caeci caecos in foveam piaecipitant vanitatis. — Cumque doctrina alterius eorumdem [Ordinum, se. Praedicatorum], abjectis et ex parte vilipensis sanctorum sententiis, philosophicis dogmatibus quasi totaliter innitatur, ut plena sit idolis domus Dei et languore. Peckham, Registrtim Epistofariim, pp. 812, 895; Ehrle, /. c, pp. 176, 181. Voy. aussi les paroles de J. P. Olivi, p. 96, au pied de la page. Au temps de Dante, le célèbre médecin Arnaud de Villeneuve dont on connaît les sympathies pour les spirituels et les idées bizarres sur l'eschatologie, écrit dans son Informatio heguinorum, un ouvrage que l'Eglise condamna : Li religiosi ha [il diavolo] inghanati et disviati per spéciale curiosità di studiare nelle scientie phylosofiche dando loro ad intendere che non possono imparare bene theologia se non sono grandi philosophi. F. Tocco, Studi francescani, Napoli, 1909, p. 226 Le même Arnaud de Villeneuve avait écrit dans son De cimhalis Ecclesiae, en visant l'Université de Paris : Nidus eciam Aristotelis contabesceiis evacuabitur, quia puUorum garritus abhorribilis obteget veritatem irridendo ministris eius Un certain frère Gentilis, qui a commenté cette prophétie vers 1311, s'exprime ainsi: Taies puUi, scilicet discipulorum Aristotelis, dicuntur haberè garritum pro eo quod scientia Aristotelis facit hominem loquentem et garrulum et talis garritus est abhorribilis piis mentibus, quia sapit infidelitatera magis quam chatolicam veritatem. Nam cum mens in primevo sue erudicionis, antequam sit radicata in chatolice fidei sensibus occupatur philosophie studio, inbuitur opinionibus et erroribus philosophoium et paulatim subripitur ei veritas fidei, et desiccatur in ipsa pinguedo sancte devocionis. H. Finke, Aus den Tagen Boiti/az' XI IL^ Mtinster i. \y,, 1902, p. 222. — Daqs
nature et la portée de la révolution intellectuelle qui s'était opérée au xiii^ siècle. Il serait superflu de défendre les Dominicains contre les accusations rapportées ici par Dante ^ Au point de vue de la formation intellectuelle de l'Europe, c'a été la gloire de l'Ordre de Saint-Dominique d'avoir travaillé au progrès scientifique médiéval plus et mieux qu'aucune autre collectivité. Au point de vue catholique, c'a été pareillement son mérite d'avoir christianisé la science grecque, garantissant ainsi l'Eglise contre une restauration de la p€nsée païenne, telle que la tentaient Siger de Brabant et Boèce de Dacie, et qui eût abouti à un désastre analogue à celui de la renaissance humaniste. C'a été, enfin, son mérite d'avoir utilisé la poussée intellectuelle, due à la connaissance d'Aristote, pour constituer Técole de théologie la plus puissante et la plus durable de l'Eglise catholique.
La critique de Dante à l'égard des Prêcheurs a donc un sens très précis, par suite très limité. Elle ne peut en tout cas atténuer, et moins encore supprimer le fait que Dante se montre très sympathique à l'Ordre. On ne peut, en conséquence, partir de la supposition contraire pour voir dans l'éloge que Dante prête à Thomas d'Aquin touchant Siger de Brabant, une satire contre les Dominicains, ou rien qui y ressemble. 11 n'y a
rOrdre même des Prêcheurs, quelques rares voix faisaient aussi écho à ces préjugés. Venturin de Bergame (f 1346) rapporte ainsi une vision de son confrère Robert d'Uzès (f 1296): Audi revelationem factam Fratri Roberto de Ustecia, de cuius sanctitate notum est omnibus fratribus de provincia Provincie. Dum esset Frater Parisius et actu esset in prandio, facta manu Domini super eum, vidit quemdam in habilu predicatorum, qui famelicus videbatur ; circa cuius latera panis optimus et vinum optimum a collo dependebant; J8te autem corrodebat quemdam lapidem oblungum circa Ipsum laborans, ut famescens circa panem facere solet, sed nichil proficiebat ; panemque et vinum dimittebat ; ab utraque parte lapidis duo serpentum capita procedebant ; dixitque ei spiritus Dei bonus : < panis et vinum sacra theologia est, qua omissa circa lapidem philosophiae se inutiliter occupât tuus ordu ; nomina vero serpentum sunt quia unus vocatur vana gloria, alius dissipatio religionis t. — Bonum itaque mihi videtur, ut Frater circa Théologie studium se occupet, querens primo et principaliter seipsum et Deum, ac demum illa per que ad Deum possit trahere proximum, philosophie subtilitatibus pretermissis ; licet placeat mihi, quod ettam talia sciantur ab aliquibus de ordine ; servata tamen in omnibus humilitatis modestia, quam ille magnus théologie et philosophie venerabilis doctor noster [S. Thomas] Icgitur observasse. G. Clementi, Il R. Venturino de Berframo (1304-1846), Roma, 1909, Il Parte, p. 84. Sur Robert d'Uzès, supra, p. 08, en note.
' Dans sa vie de saint Thomas d'Aquin, écrite vers 1320, Guillaume de Tocco répond directement au grief de Dante, qui était, comme nous l'avons vu, celui de plusieurs contemporains. Après avoir dit de Thomas : Visus est humanas funditus intellexisse scientias, il ajoute : Nec absurdum vîdeatur aliquibuH, quod in sapicntiae divinae sententiis, secularibus quis utatur scientiis, cum ab eodcm intellectu divino objecta omnium scientiarum prodeant, a quo divinae sapientiae veritates émanant, cui omnes scientiae jure deserviunt • quo et humanitus acquisita procédant. Acta Sanct.^ t. I, martii, p. 668.