‹ Siger de Brabant et l'averroisme latin au XIIIe siècleChapitre 141 sur 208 · CHAPITRE XII — SIGÉR DE BRADANT, THOMAS D'AQUIN ET DANTE · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII — SIGÉR DE BRADANT, THOMAS D'AQUIN ET DANTE

à cela aucun fondement historique, et les données les plus positives et les plus claires de la Divine Comédie excluent une semblable hypothèse. Il faut donc assigner une autre cause à la résolution qu'a prise Dante de placer Siger de Brabant en Paradis.

Les amateurs de dantisme qui se sont ingéniés à trouver un hérétique dans l'auteur de la Divine Comédie auraient, maintenant que nous connaissons les doctrines de Siger, un de leurs meilleurs arguments pour étayer leur thèse, et expliqueraient le plus naturellement du monde la présence du célèbre averroïste parmi les grands théologiens du Paradis dantesque \ Malheureusement, dans ce système et dans le cas spécial de Siger, il faut sacrifier le principal à l'accessoire, la Divine Comédie elle-même à quelques passages obscurs, ou à quelques opinions personnelles de Dante qui étaient d'ailleurs celles de beaucoup de catholiques de son temps.

La thèse de < Dante hérétique, révolutionnaire et socialiste » ne semble avoir guère fait de progrès dans le monde des dantologues, et Gaston Paris ne fait qu'exprimer l'opinion courante quand il écrit : « Dante, quoi qu'on en ait pu dire, n'est nullement hérétique : l'unité de foi dans l'Eglise, l'unité de gouvernement dans l'Etat, tel est son double idéal. On chercherait en vain dans son œuvre une pensée qui ne fût pas conforme à la plus stricte orthodoxie » ^ Force nous est donc de chercher ailleurs une interprétation plus plausible de la présence de Siger de Brabant au Paradis.

Pour déterminer avec quelque probabilité les considérants qui ont conduit Dante à placer Siger au Paradis et à en faire l'éloge, il faudrait préalablement résoudre le problème de la connaissance que Dante avait de la personnaUté de Siger, car c'est en conséquence de l'idée que le poète s'était faite du maître parisien qu'il en a ainsi agi avec lui. Or, on peut se demander ce que Dante savait soit des doctrines de Siger, soit des événements qui ont marqué les grandes étapes de son existence.

A la première question, nous répondrons que, selon toutes les probabilités, Dante ne connaissait pas les doctrines de Siger de Brabant. Nous savons présentement que Siger professait un pur averroïsme philosophique. Or, Dante a nettement condamné l'averroïsme. Il a d'abord placé Averroès à l'entrée de l'Enfer, en ce lieu où sont relégués les philosophes qui n'ont pas connu la foi ^ Sans doute, Dante semble avoir pris ici sa détermination par la considération générale que le philosophe

^ R. Pfleiderer, ht Dante heterodox ? dans Jahrhuch der deutschen Dante-Gesellschafty IV (1S77), p. 481-588. Voyez sur la littérature de la question, ibid., p. 482 et suiv. * La Poésie du Moyen Age, p. 180.

» Inferno, IV, 144.

àÔ2 . . SIGER DE BRABANT — I"^* PARTIE

de Cordoue n'étant pas chrétien, il ne pouvait raisonnablement lui assigner une autre place. Mais toute la philosophie de Dante est la contradiction même de celle d'Averroès. La théorie fondamentale de l'averroïsme sur l'unité de l'intellect qui était professée très haut par Siger, est positivement .réprouvée par Dante ^ Il paraît donc absolument invraisemblable qu'il ait pu approuver chez un chrétien des doctrines qui atteignaient en plein l'enseignement le plus essentiel de la foi et qu'il condamnait expressément lui-même. La distinction adoptée par les averroïstes de leurs opinions comme philosophes et de leur foi comme chrétiens était, de son côté, une subtilité qui ne pouvait être du goût de Dante. Qu'on se rappelle sa critique des Frères Prêcheurs qui se livrent à une étude immodérée des sciences profanes, on comprendra de suite qu'il ne pouvait approuver chez des gens d'Eglise comme Siger de Brabant et Boèce de Dacie un usage de la philosophie bien autrement abusif, puisque non seulement il se mouvait dans un domaine de questions subtiles, mais aboutissait encore à des théories désastreuses. L'idéal de Dante en ce point nous est connu. Quand il loue Dominique, pour lui le type du docteur, le chérubin de la science, il déclare qu'il est devenu grand docteur par l'amour de la véritable manne, c'-est-à-dire par l'étude de l'Ecriture, et non comme on fait maintenant en se mettant à la remorque du cardinal d'Ostie et de maitre Taddée, c'està-dire de deux grandes célébrités du xiii^ siècle, l'une pour le droit canon, l'autre pour la physique ^ Ailleurs, dans des paroles plus significatives

* quest' è tal punto '

Che più^avio di te fe' già errante ; '

Si che, per sua dottrina, fe' disgiunto Dali' anima il possibile intelletto, Perché da lui non vide organo assunto.

Piirgatorio, XXV, 62-66.

On a cru devoir faire observer que Dante aurait dû nommer ici l'intellect agent plutôt que l'intellect possible. Renan, Averroès et l'Averroïsttie, p. 249, n. 6. 11 n'en est rien,* car l'intellect agent pourrait être séparé sans qu'il y eût unité de l'âme intellectuelle. Il en est tout autrement si l'intellect possible est lui-mCme séparé. Dante prend en ce point très^ délicat la position de Thomas d'Aquin dans sa réfutation de Siger de Brabant. Voye» pp. 179-80. Il avait, ainsi que nous l'avons vu, raisonné sur l'intellect possible pour sauve-^ gVàcT l'opinion de certains théologiens qui admettaient, l'unité de l'intellect actif. Voyez p. 241 et suiv. Cette manière de faire, que n'ont pas comprise les conmientateur.s, prouve combien Dante suit pas è pas Thomas d'Aquin jusque dans des nuances doctrinales trèii curieuses.

' Non per lo mondo, per cui mo s'afTanna

Diretro ad Ostiense ed a Taddeo, Ma per amor délia verace manna, In picciul trmpo gran dottor si fco.

l'armliso, canto XII, 82. "

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encore, Dante condamne des recherches philosophiques qu'on peut à peine quahfier de subtiles, par conséquent de vaines ; par exemple, le nombre des moteurs célestes, le rapport du contingent et du nécessaire, l'existence ou la non-existence d'un premier mouvement, la possibilité qu'un angle inscrit à une demi-circonférence soit ou ne soit pas un angle droit \ Or, semblables problèmes étaient spécialement agités par les averroïstes. Nous les retrouvons de toutes pièces chez Siger de Brabant lui-même. Le problème, par exemple, relatif à l'existence d'un premier mouvement n'est autre que celui de l'éternité du monde. Siger l'a examiné pour le cas spécial de l'éternité des espèces, mais il a eu soin de nous dire qu'il n'est autre qu'une application particulière du problème général de l'éternité du mouvement '^ Pareillement encore, l'exemple de l'angle inscrit à une demicirconférence, qui serait ou ne serait pas un angle droit, ne peut être que. que l'énoncé d'un sophisme analogue à ceux que Siger aimait tant à disputer ^.

Tout s'oppose donc, semble-t-il, à ce qu'on puisse croire que Dante ait eu une connaissance précise des doctrines ou des écrits de Siger de Brabant. Le Maître parisien n'étant pas théologien et n'ayant rien laissé sur la science sacrée, nous n'avons pas même la ressource de penser que l'un ou l'autre écrit théologique de Siger aurait pu faire illusion à Dante sur la portée véritable de l'enseignement de son héros. Si donc le poète a placé Siger en Paradis, ce n'est pas à raison de ses doctrines, qu'il semble au contraire avoir ignorées.

Dante qui n'est pas renseigné sur les doctrines et les écrits de Siger l'est cependant sur les événements importants de sa vie. Il sait qu'il a été maître es arts à Paris, que son enseignement lui a suscité des envieux ou des ennemis, et enfin qu'en de graves pensers il a trouvé la mort lente à venir *. Ces deux dernières données sont des allusions incontestables à la condamnation de 1277 et à l'emprisonnement à perpétuité de Siger. Mais si Dante connaît le genre de mort du maître parisien, il doit connaître aussi, l'existence du procès en cour de Rome et vraisemblablement le lieu de, l'emprisonnement, voisin de Florence, c'est-à-dire les mêmes faits que nous fournit le Fiore. Les renseignements de ce poème, quoique plus précis sur certains points que ceux de la Divine Comédie, ne sortent donc pas de la

» Paradiso, canto XIII, 97.

* Ile Partie, p. 168, Praeterea.

^ Tout le monde sait, en effet, que, par définition, un angle inscrit à une demi-circonférence ne peut être qu'un angle droit.

* Voy. p. 280. •

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donnée générale que possédaient leurs auteurs respectifs : celle d'un maître célèbre qui avait subi un procès à cause de ses doctrines et était mort en prison. On pourrait voir dans cette coïncidence un argument positif pour justifier la thèse de l'identité des deux auteurs ; mais il faut reconnaître aussi que deux poètes florentins, contemporains l'un de l'autre, vivant dans le même cercle de préoccupations, étaient à même de connaître ce même fait.

Mais si Dante et Durante, c'est-à-dire les auteurs de la Divine Comédie et du Fiore sont au courant des événements qui concernent Siger, ils semblent l'un et l'autre ne pas se rendre exactement compte des causes véritables qui ont amené ses malheurs. Dante, en déclarant que le maître de la rue de Fouarre « syllogisa d'importunes vérités *, indique clairement que son enseignement excita un sentiment d'envie chez ses adversaires, et que c'est là ce qui le perdit. Durante dit la chose plus explicitement encore, quand il prête à Faux-Semblant d'avoir fait mourir Siger misérablement pour assouvir sa vengeance. Mais l'un et l'autre auteur sont en dehors de la vérité dans leur suspicion. La jalousie n'était pour rien dans l'action intentée contre Siger et Boèce de Dacie. Leur enseignement justifiait, et au delà, l'intervention ecclésiastique, et l'on ne voit rien qui, dans la réalité, corresponde à l'idée que se font les deux poètes de la cause des poursuites exercées contre Siger de Brabant. Dante qui ignorait les écrits et les doctrines de Siger, ne connaissait donc pas davantage les vrais motifs de son procès essentiellement liés à la nature de son enseignement. D'autre part, le procès en cour de Rome et l'instruction de l'affaire qui auraient pu jeter un jour précis sur le cas de Siger n'étaient pas tombés dans le domaine public. Etant donné l'esprit de critique et de malveillance det^ertains milieux, on soupçonna vaguement une affaire de jalousie ou de vengeance. De là l'indéterminé de l'accusation, soit dans le Fiore^ soit dans la Divine Comédie. Dante cependant, dans son poème, paraît bien savoir que les adversaires de Siger se sont trouvés à Paris, et que là le maître a été en butte à des jaloux et à des ennemis. L'auteur de la Comédie^ si versé dans la connaissance des doctrines de Thomas d'Aquin, a pu apprendre qu'une condamnation a tenté de l'atteindre. Peut-être at-il su que la même condamnation a visé Siger, et a-t-il inféré que ce devait être pour les mêmes motifs. Les mots invidiosi veri dans la bouche de Thomas d'Aquin auraient alors une signification très claire bien qu'elle ne soit pas fondée historiquement. Ce serait le compagnon d'infortune de Siger, victime comme lui de l'évêque de Paris et des théologiens séculiers, qui le louerait de son enseignement; et si une ironie se rencontrait dans la pensée de

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