CHAPITRE XII — SIGER DE BRABANT, THOMAS D'AQUIN ET DANTE
Dante, c'est là peut-être qu'il faudrait la chercher et la voir. Ce qui tendrait à justifier cette hypothèse, car il ne s'agit pas d'autre chose, c'est que Dante ignore que Thomas d'Aquin a été l'adversaire de Siger. On peut en trouver la preuve positive dans la critique que Dante fait de la théorie averroïste. de l'unité de l'intellect où il pose le problème de la façon spéciale, adoptée par saint Thomas dans son De tinitate Intelledus contre la théorie même de Siger de Brabant ^
Mais, nous nous hâtons de le dire, cette interprétation, malgré des vraisemblances, nous paraît bien hypothétique. Il ne faut pas se faire illusion sur la précision de certaines données historiques chez Dante. Gaston Paris a raison de dire : « Son information historique est, on le sait, très fragmentaire et souvent inexacte, ce qui n'a rien d'étonnant quand on songe au peu de moyens qu'on avait alors de connaître les faits passés et même contemporains » ^ On peut se représenter cette situation par le fait que Guillaume de Tocco, le disciple et l'historien de Thomas d'Aquin, n'est pas arrivé à savoir que Siger de Brabant était averroïste et que Thomas d'Aquin l'avait combattu sur ce terrain. Comme l'auteur du Fiore^ Tocco a, sans fondement aucun, rapproché le nom de Siger de celui de Guillaume de Saint-Amour ^ Si l'historien de saint Thomas, contemporain de Dante, ayant dû aller aux informations historiques, s'est mépris à ce point, on ne saurait s'étonner de l'insuffisance des renseignements relatifs à Siger, chez les auteurs de la Divine Comédie et du Fiore. On peut pressentir aussi que les Dominicains, qui lisaient, du temps de Dante, l'éloge de Siger dans la Divine Comédie^ ne devaient guère en éprouver du dépit, ainsi qu'on l'a pensé ^ puisque celui d'entre eux qui devait être le mieux renseigné ne savait rien de juste sur Siger, et que Dante était peut-être le premier à n'avoir que des idées assez vagues de son héros.
Maintenant que nous connaissons avec vraisemblance ce que Dante savait et ignorait tout à la fois de Siger de Brabant, nous devons nous interroger sur la nature du véritable motif qui, à notre avis, l'a conduit à introduire Siger au Paradis et à en faire l'éloge.
Dante, croyons-nous, a été guidé dans son choix de la personne de Siger par le désir qu'il avait de placer au Paradis» au lieu où nous le ren*
1 Voy. p. 302, n. 1.
* La Poésie du Moyen Age^ p. 179.
^ Voy. p. G9 et suiv.
* Voy. p. 294.
^ SIGER DE BRABANT - Ire PARTIE
controns, un représentant de la philosophie péripatéticienne. Or, Dante ne pouvait guère réaliser cette personnification que dans Siger de Brabant.
Siger de Brabant et Boèce de Dacie sont, en effet, les seuls exemples de maîtres, ayant eu une véritable notoriété au xiii^ siècle, qui soient exclusivement des philosophes. Leur cas ne pouvait qu'être exceptionnel. L'enseignement, au temps dont nous parlons, était aux mains de l'Eglise, et par conséquent donné par des clercs. Ceux-ci, après s'être livrés plus ou moins longtemps à la profession des arts libéraux, finissaient toujours, semble-t-il, par arriver à la prêtrise et à l'enseignement de la théologie. Siger et Boèce firent exception à la règle par suite des événements de 1277 qui brisèrent subitement leur carrière ecclésiastique et ne leur permirent pas d'aller plus loin. Ils durent donc à ces circonstances exceptionnelles, de demeurer de simples philosophes. Dante ayant voulu placer au Paradis un représentant de la philosophie, c'est-à-dire de la science profane, devait choisir un clerc célèbre qui n'eût pas été théologien, et le choix, à raison des circonstances que nous indiquons, était fort limité. Thomas d'Aquin. et Albert le Grand, qualifiés par Siger de premières sommités philosophiques, étaient en réalité des théologiens, car, suivant les idées du temps, la philosophie n'était qu'une préparation à la théologie, et quiconque était devenu théologien ne pouvait être simplement considéré comme philosophe, ce qui eût été déchoir. Dans son dessein de donner un représentant à la philosophie comme telle, Dante devait donc se rabattre sur l'un des clercs condamnés en 1277, car toutes les autres célébrités philosophiques du siècle étaient devenues des célébrités théologiques. Dante se trouva ainsi, en quelque manière, avoir la main forcée dans le choix de Siger de Brabant, bien que la situation de ce dernier ne fût pas très régulière pour entrer de plain-pied au Paradis.
On objectera, sans doute, que rien n'obligeait Dante à placer un simple philosophe au Paradis. Mais ce serait se méprendre sur l'esprit systématique que le poète apporte jusque dans les moindres détails de cette étonnante et inflexible allégorie qu'est la Divine Comédie. Dans la constitution des deux couronnes concentriques de théologiens qui entourent Béatrix, c*est'à-dire la foi chrétienne, Dante a symbolisé les deux grandes directions théolo^iques de l'Eglise catholique : la théologie savante et la théologie mystique. Au centre est la couronne des théologiens philosophes, dont Thomas est la personnification la plus parfaite, et leur caractéristique est d'avoir allié profondément la sagesse humaine à la sagesse divine '.
» Voy. p. 287, n. 1.