‹ Siger de Brabant et l'averroisme latin au XIIIe siècleChapitre 143 sur 208 · CHAPITRE XII - SIGER DE BRADANT, THOMAS D'AQUIN ET DANTE · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII - SIGER DE BRADANT, THOMAS D'AQUIN ET DANTE

Dante ne pouvant ranger dans ce groupe un des grands philosophes de l'antiquité païenne y a enchâssé Salomon, le sage par excellence des temps bibliques. Il devait y placer aussi un représentant de la science profane contemporaine, de l'aristotélisme, puisqu'elle avait été le principe fondamental de la grande direction théologique albertino-thomiste que nous avons décrite au début de cette étude, et qu'il représente spécialement par la première couronne. C'est pourquoi Dante assigne à Siger la gauche de Thomas d'Aquin, pendant qu'Albert de Cologne, le maître de ce dernier et son initiateur, se tient à sa droite. Siger est en réalité ici quelque chose comme le lieutenant d'Aristote. Il est si manifeste- que Dante veut placer près de saint Thomas un représentant de la science profane, qu'il a soin de bien caractériser Siger, afin qu'on ne pense pas qu'il soit un théologien \ Dans ce dessein, il décline le titre véritable du personnage en le désignant comme un professeur de la rue de Fouarre, c'est-à-dire de la patrie même des arts libéraux. C'est donc une nécessité du système allégorique de Dante qui semble lui avoir imposé le nom de Siger de Brabant. N'ayant pas la liberté du choix, il l'a accepté malgré les notables inconvénients qu'il y avait à le faire ; mais il est vraisemblable, après ce que nous avons dit, que Dante les connaissait moins que nous.

Nous irons cependant encore plus loin. Dante eût-il mieux connu Siger que nous l'avons supposé, d'après des données en apparence très positives, nous inclinons à penser qu'il n'eût pas renoncé pour cela à en faire la personnification de la philosophie. A mettre la chose au pire, il n'y avait pas d'empêchement absolu à l'entrée de Siger de Brabant au Paradis, encore que pareille résolution ne fût pas sans quelque hardiesse. Siger, il est vrai, était averroïste, c'est-à-dire adonné à un enseignement philosophique foncièrement erroné ; mais il avait simultanément confessé la foi chrétienne, et déclaré que dans le doute c'était à elle qu'il fallait s'en tenir. Il y avait là un point essentiel. On pouvait voir, si on le voulait, dans cette manière d'accorder la foi et la raison, une théorie malencontreuse, mais non une dénégation de respect à l'enseignement de l'Eglise, et dès lors Siger demeurait un véritable fidèle. Il en était de même de sa condamnation en

^ Dans les peintures allégoriques du XIV^ siècle qui représentent le triomphe de saint Thomas, on retrouve le même principe de la représentation des sciences profanes auprès du grand docteur. Dans la fresque de Taddeo Gaddi à Santa Maria Novella de Florence, ce sont les sept arts libéraux, et dans le tableau de Traini à Santa Catarina de Pise, Aristote et Platon. H. Hettner, Italienische Studien. Ziir Geschichte der Renaissance, Braunschvveig, 1879, p. 104 et suiv. ; J. J. Berthier, Le triomphe de saint Thomas, peint par Taddêo Gaddi dans la chapelle des Espagnols^ à Florence, Fribourg, 1897, p. 16 et suiv. ; Renan, Averroès et l'Averroïsme, p. 306 et suiv.

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cour de Rome. Siger y avait certainement souscrit une profession de foi orthodoxe, et dès ce moment, il ne restait plus en lui qu'un philosophe chrétien malheureux.

II est vrai que, même dans le domaine des faits historiques et contingents, Dante se conforme d'ordinaire aux règles de ce qu'on pourrait appeler le tact chrétien, en ce sens que ses jugements des personnes concordent avec l'opinion courante dans l'Eglise. Il y a néanmoins à cela plus d'une exception. Dante avait ses idées très personnelles sur les choses et les hommes de son temps, et il a agi en conséquence, comme poète, dans la traduction de ses sympathies et de ses antipathies. Si quelque demi-persuasion persistait chez lui que les poursuites exercées contre Siger avaient été le résultat d'une cabale ou de la malveillance, il était assez dans son caractère de prendre le contre-pied, et de trouver là non un obstacle, mais une raison de plus de placer Siger dans la gloire des esprits bienheureux. Mais cette hypothèse, à notre avis, n'est pas positivement établie.

On a fait observer, pour expliquer la conduite de Dante, qu'il avait également ouvert le Paradis à Joachim de Flore, tombé lui aussi sous le coup d'une condamnation ecclésiastique \ Mais le père de Tapocalyptisme médiéval était demeuré une personne vénérable et sainte dans l'opinion du xiii^ siècle, et il y a loin de l'idée qu'on se faisait du moine calabrais à celle qu'on pouvait avoir du maître averroïste parisien. Le rapprochement que l'on a établi entre Siger et Manfred, qu'on trouve au purgatoire, n'est pas à son tour très frappant ^ Il ne témoigne que très secondairement de l'indépendance des procédés de Dante, quand ses affections personnelles sont enjeu. Mettre au purgatoire le rejeton excommunié de Frédéric II n'est pas très risqué, la foi catholique n'interdisant à personne de croire au salut même d'un grand pécheur, liberté dont on pouvait, si on le croyait nécessaire, faire bénéficier Siger de Brabant lui-même.

En résumé, rien ne s'opposait formellement à ce que Dante décernïlt

'^aeumker, Die Imponibilia des Siger von Brabant, p. 98 et suiv.

• Gebhart, L'Italie mystique, p, 825 et suiv. Gebhart pense que t c'est avec une notion très claire des mésaventures doctrinales de Siger qu'il [Dante] a osé placer le vieux maître en Paradis, dans la ré^çion réservée aux plus grands docteurs de l'Eglise, parmi les compagnons de saint Thomas d'Aquin ! » (p. 827). 11 explique la conduite de Dante par sa théorie du repentir et de l'expiation. < Il ne reste qu'une solution au problème : l'expiation du docteur, cette grande misère, dont témoigne le Fiore * (p. !)28). Mais cela n'est pas suffisant, car d'après la théologie catholique, on n'est sûr de la réprobation de personne, dit lors Dante aurait pu placer au Paradis les personnages de son enfer. Une raison d'ordre aussi général ne peut donc pas résoudre la difficulté résultant du cas très spécial de Siger de Brabant.

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