CHAPITRE I — DE L'ACTION D'ARISTOTE
monde intellectuel latin ; et ils y produisent cette fermentation de pensée qui va aller croissant pendant la plus grande partie du siècle.
Les nouveaux livres d'Aristote venaient principalement de l'Espagne arabe. Ils furent suivis de près par les traductions de leur abréviateur Avicenne \ et par celles de leur commentateur, Averroès, le plus célèbre
qu'il avait analysés en détail dans son Metalogiciis (achevé en 1159) et qu'il devait avoir entre les mains. Il doit s'agir des nouvelles traductions d'Aristippe et de Gérard de Crémone. Il dit ailleurs d'Aristote : Physicus est moresque docet. Entheiicus, vers 825, 1. c, col. 985.
Nous avons mentionné la Sententia de Ilumbert de Gendrey (f 1198) sur la Métaphysique, et composée en 1191 (première partie de la présente note).
Pierre de Poitiers (f 1205) dans ses Glossae in Sentent. (Paris, Nat. lat. 14423, fol. 65a) écrit : « asserunt quidam, hoc Aristotelem dixisse in Metaphi., sed qui diligenter inspexerunt, hoc negant ». Chart. Univ. Paris. I, p. 71.
Simon de Tournai (f 1901) connaît dans sa Somme ou Sentences le De Anima (Paris, Nat. lat. 14525, fol. 182). Chart. Univ. Paris., I, pp. 45, 71. Le pseudo-Henri de Gand, dans le De scriptoribus ecclesiasticis, cap. XXIV, dit de lui : Sed dum in hoc et in aliis scriptis suis Aristotelem sequitur a nonnullis modernis haereseos arguitur.
Albert le Grand, en rapportant les erreurs de David de Dînant, condamné en 1210, et dont il avait eu sous les yeux le livre De Tomis, semble indiquer que David, pour défendre sa doctrine, faisait appel à Aristote, spécialement à la Physique et à la Métaphysique. Summa Theol., Il, quaest. 4, memb. 3 ; quaest. 72, art. 2.
Alfred de Sereshel dans son De motu cordis, composé d'après Hauréau « dans les dernières années du XII» siècle », « cite les traités De Pâme, Du sommeil et de la veille, De l'aspiration et de la respiration., Des météores, la Métaphysique, et les huit livres de la Physique ». Mémoires sur deux écrits intitulés : De motu cordis, 1. c- extr. pp. 12-13.
Enfin les écrits de Sciences naturelles et la Métaphysique d'Aristote n'ont pas seulement été utilisés vers la fin du Xlle siècle; ils ont été lus, c'est-à-dire enseignés aux écoles de Paris dès les premières années du XlIIe siècle. Le fait des prohibitions de 1210 et 1215 (4e et 5® notes suivantes) ne se comprendrait pas, si ces livres n'eussent été matière de l'enseignement. Giraldus Cambrensis l'interprète ainsi : « Ne legerentur amplius in scolis sunt prohibiti ». Opp. éd. Brevver, IV, 10 ; et Robert d'Auxerre affirme qu'ils avaient commencé à être lus à Paris quelques années avant 1210. Mon. Ger. Hist. SS., XXVI, p. 276; Chart. Univ. Paris. I, p. 71.
' Les écrits d'Avicenne sur la philosophie d'Aristote constituent une sorte d'encyclopédie analogue à celle d'Albert le Grand. Les parties en furent traduites successivement. La logique l'a été par Johannes Hispanensis(Avendehut) vers le milieu du XII® siècle. Dominique Gundisalvi (Gundissalinus), traduit vers la même époque la Physique (avec le concours du juif Salomon), le De Caelo et Mundo, le De Anima (avec la collaboration du juif Johannes Hispanus pour les IV premiers livres; le Ve a été traduit par Gérard de Crémone). Le De Animalihus a été traduit au commencement du XlIIe siècle par Michel Scot. La Métaphysique a peut-être été traduite par Jean d'Espagne dont le nom est attaché au traité De universalihus assumptus ex quarto Metaphisicae Avicennae. Steinschneider M., Die hebraeischen Uebersetzungen, p. 281, n. 47. Quelques parties de l'encyclopédie ne portent pas de nom de traducteur, et d'autres n'ont peut-être pas été traduites. Wood Brown, The Life of Michael Scot, p. 235 et suiv.; WUstenfeld, p. 102. Sur D. Gundissalinus, Jourdain, p. 107, et la littérature citée dans Correns P., Die dent Boethius fdlschlich zugeschriebene Abhandlung des Dominicus Gundisalvi De
16 SIGER DE BRABANT — l'e PARTIE
péripatéticien de Tlslam, qui achevait à peine de mourir (1198) \ Les écrits d'Aristote portaient en eux-mêmes des théories capables de rendre inquiète l'autorité ecclésiastique de laquelle relevait alors le monde scolaire. On savait d'ailleurs, dès le siècle précédent, que le Stagirite se trouvait, sur des points très importants, en conflit avec la foi chrétienne ^. Les commentaires d'Averroès, comme nous le verrons plus loin, avaient eux-mêmes mis en plein jour et, en outre, exagéré les côtés oppositionnels de la philosophie d'Aristote aux cro3'ances des grandes religions monothéistes. Allait-on ouvrir les écoles de la chrétienté à un maître païen dont l'enseignement était précieux, sans doute, mais dont les doctrines ne concordaient pas entièrement avec la foi de l'Église ? Allait-on surtout le laisser entrer en compagnie d'Averroès, son homme-lige musulman, dont les desseins semblaient plus perfides encore que ceux de son maître ?
On eut à peine le temps de se consulter avant de répondre : Aristote et Averroès traduits étaient déjà dans la place. L'autorité ecclésiastique frappa un coup vigoureux pour parer au danger de la fréquentation de ces païens.
La première interdiction fut celle du concile de la province ecclésiastique de Sens, tenu à Paris en 1210. Elle défend, sous peine d'excommunication, de lire, c'est-à-dire d'interpréter, à Paris, soit dans les leçons publiques soit dans les leçons privées, les livres d'Aristote sur la philosophie naturelle ainsi que leurs commentaires ^ En 1215, le légat pontifical,
Unitate^ MQnster, 1891, p. 81 ; Bulow G. Des Dominicus Gundissalinus Schrift von der UtuterhUchkett der Seele, MUnster, 1897, p. 86; Baur L. Dominicus Gundissalinus De Divisione philosophiae, MUnster, 1903; Steinschneider, Die europdischeii Ueherêttnun^en aus dem Arabischen, II, dans Siizungsberichle der Phil.-Hist. Kl. der K. Akad. der Wittentchaft. t. 151 (190G), p. 92; du mùme, Die hebraeischen Ueberseizungen des Mittelaltera und die Juden als Dolmetscher, Berlin, 1893, p. 281, n.
• On eit motn< bien renseigné sur les traductions d'Averroès que sur celles d'Avicenne. Noui savons seulement que Michel Scot (f avant 123») a traduit les commentaires du De Catio et Mundo et du De Anima. Supra, p. It, note. Il a pu traduire d'autres ouvrages d'Averroès. Nous savons aussi que Hermann l'Allemand a traduit les commentaires sur la Morale k Nicomaque (1240), sur la Rhétorique et la Poétique (1256). Supra, p. 14, note. Les prohibitions de 1210 et de 1215 semblant viser les écrits d'Averroès, on est porté à croire que quelques ouvrages d'Averroès étaient déjà en circulation. Voyez les notes suivantes. Steinschneider, Die europ, Uebersetz. II, p. 91.
' Joannes Sarcsberiensis, Enthcticus, Patr. lat., t. 199, col. 988, De errore Aris' loteltM. Abualon, abbé de Saint- Victor | (I20&) écrit : Non enim régnât spiiitus Christi ubi dominatur spiritus Arintotelis. Patr. lat., t. 211, col. 87; Chart. Univ. Paris. I, p. 71.
' Nec lîbri Aristotelis de naturali philosophia nec commenta leganlur Parisius publice vel secreto, et hoc sub pena excommunicationis inhibemus. Dcnillc-Chatelain, Chart. Univ. Parin., I, p. 7U.