XVI INTRODUCTION
quelques lignes, le III^, est en outre consacré à montrer le point de départ des erreurs d'Aristote ; et un autre, le dernier, constitue une sorte de conclusion, sous forme de prière, ce qui rappelle le procédé d'Albert le Grand dans son commentaire des Sentences. L'ouvrage comprend ainsi un total de quatorze chapitres d'inégale longueur.
Remarquons, tout d'abord, que les six philosophes cités appartiennent, l'un à la Grèce, quatre au monde arabe, et un à la pensée juive médiévale. Ces six noms sont incontestablement au premier plan de la philosophie latine du xiii^ siècle. Ils constituent, dans les idées de l'époque, le grand courant de péripatétisme depuis l'antiquité. On ne trouve mentionnés, ni Platon, que l'on considérait comme un allié du christianisme et dont l'œuvre littéraire tenait peu de place en ce temps ; ni Avicebron, dont le Fons Vitae était déjà traduit, mais dont les tendances néoplatoniciennes n'ont soulevé des appréhensions un peu sérieuses que dans l'école albertinothomiste. Ce que le De erroribus Philosophorum cherche à mettre en évidence, c'est l'ensemble des erreurs issues des doctrines du péripatétisme primitif et de ses grandes dérivations.
L'exposé de ces erreurs, dans la pensée de l'auteur, est entrepris dans un but d'apologétique chrétienne. Le chapitre final ne laisse subsister aucun doute à cet égard. Dans son invocation à Jésus, le compositeur déclare que c'est à sa louange, par respect de son nom et par aversion de ceux qui le contredisent, qu'il a réuni les passages dans lesquels les philosophes, que nous avons cités plus haut, contredisent la foi qu'il nous a transmise ; laquelle foi, ajoute-t-il, je répute seule vraie et catholique (p. 25). Nous avons donc affaire ici à un théologien apologète.
On pourrait objecter, il est vrai, qu'un catalogue d'erreurs peut, à la rigueur, tenir en garde contre des doctrines nettement signalées, mais ne constitue pas à proprement parler un travail d'apologétique. Cette observation, qui se présente à l'esprit à première lecture du De erroribus PJiilosophoruniy trouve .son correctif dans ce fait que le catalogue d'erreurs que nous possédons n'est que la première partie d'un ouvrage plus étendu. L'auteur lui-même nous l'apprend, dans ce même chapitre final, quand il nous avise qu'il a recueilli sommairement ces erreurs dans la première partie de son opuscule : summatim in hac prima parte huius opusculi compilavi. Nous sommes donc en présence d'un fragment d'une composition plus étendue.
Cette composition avait-elle, outre ce que nous en connaissons, une ou plusieurs parties ? A-t-ellc été achevée, et ce que nous possédons n'est-il que le fragment d'un ouvrage encore inédit, qui, pour des raisons utili-
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taîres, est entré en circulation pour son propre compte ? Autant de questions auxquelles il est présentement impossible de satisfaire.
Quoi qu'il en soit, il paraît peu douteux que l'écrivain avait groupé les erreurs du péripatétisme comme en une somme, afin de procéder à une réfutation en règle. Soit qu'il ait exécuté tout son projet, soit qu'il n'en ait eu que l'intention, il semble, par les qualités qu'il fait paraître dans ce que nous savons de lui, qu'il fût à même de faire face à cette tâche ardue.
Deux caractères frappent, en effet, celui qui étudie son travail : l'étendue de l'information et l'intelligence des doctrines.
Ainsi que nous l'avons écrit plus haut, l'auteur des erreurs des Philosophes a arrêté son choix aux six grands noms qui dominaient l'histoire du péripatétisme dans la perspective philosophique du xiii^^ siècle : Aristote, Averroès, Avicenne, Algazel, Alkindi et Maimonide. D'autres noms auraient pu être ajoutés à ceux qui précèdent, qui n'étaient sans doute pas ignorés de l'auteur. Mais notre critique, avec beaucoup de décision, écarte ce qui n'est pas très représentatif, et se limite aux grandes autorités sous le patronage desquelles l'erreur philosophique venait battre, en son temps, le dogme chrétien.
A remarquer aussi le mode dont il classifie les six philosophes cités. Ils ne sont pas présentés dans leur ordre chronologique, mais dans leur ordre d'importance au point de vue de la gravité de leurs erreurs, ce qui se conçoit aisément étant donné le but poursuivi par l'auteur. Tout d'abord Aristote, le créateur du péripatétisme, autant dire de la philosophie, au jugement de ses grands sectateurs. C'est lui qui a posé, avec sa théorie de l'éternité du monde, le principe générateur de la plupart des erreurs issues de sa philosophie ou de celle de ses imitateurs. Notre auteur toutefois, nous le verrons, cherche à atténuer la responsabilité d' Aristote dans le lot d'erreurs dues au péripatétisme pour rejeter le principal sur ses disciples arabes.
Averroès suit Aristote. Non seulement nul ne s'est réclamé aussi instamment du maître et n'a conquis un rang aussi éminent en philosophie que lui, mais encore, plus que tout autre, il a mis en évidence le côté oppositionnel de la philosophie aux grandes religions et en particulier au christianisme.
Avicenne, nommé après Averroès, est avec lui le philosophe prééminent de l'arabisme. Algazel et Alkindi, qui occupent une place plus secondaire, viennent ensuite. Enfin Maimonide clôt la série. Le philosophe juif, se
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plaçant sur le terrain de l'Ancien Testament est, de tous les penseurs qui précèdent, le moins en opposition avec le dogme chrétien.
Pour chacun de ces philosophes, notre auteur expose leurs erreurs en recourant directement à leurs écrits et en indiquant l'endroit d'où elles sont tirées. Comme on peut s'y attendre, ces erreurs proviennent principalement des ouvrages fondamentaux de philosophie, surtout de la métaphysique ; car c'est là que se trouvent exposés les principes générateurs des théories qui heurtent la foi chrétienne.
Je ne toucherai que quelques points relativement au matériel littéraire utilisé par l'auteur du De erroi'ibus, parce qu'ils sont utiles pour résoudre plusieurs questions ultérieures.
Dans les sections relatives à Aristote et à son grand commentateur arabe, Averroès, on trouve cités les principaux traités philosophiques de ces auteurs. La métaphysique, qui est spécialement indiquée pour Aristote et Averroès, ne va jamais au delà du XII^ livre ^ L'anonyme se trouve donc dans la condition de saint Thomas, qui n'a connu en traduction et commenté que les douze premiers livres. Nous savons cependant qu'en 1270, quand saint Thomas composa son Contra unitatem intellectus, le célèbre maître avait vu le texte grec complet de la Métaphysique qui contenait quatorze livres *. Guillaume de Moerbeke, entre les mains duquel se trouvait cet ouvrage, n'a pas dû tarder à traduire les deux derniers livres ^. On peut donc conclure que l'auteur du De erroribus n'a guère pu écrire après la mort de saint Thomas, c'est-à-dire après 1274 : ce qui est confirmé par d'autres données.
Les erreurs d'Algazel sont tirées de sa Métaphysique et de sa Science naturelle. Les renseignements de notre traité permettent de résoudre une question relative à l'identification d'un écrit d'Algazel. Bardenhewer déclare n'avoir pu établir qu'Algazel était effectivement l'auteur d'un Flos divitiarutn ou De Floribus divinorum *. Notre anonyme confirme cette attribution, et nous apprend que le Flos divinorum n'est autre que le nom, donné par Algazel lui-même, au traité De proprietatibus primi, qui fait partie de
' On sait que la division par livres de la métaphysique ne correspond pas exactement chez Ici auteurs du moyen âge avec les divisions du texte i^rec. Les douze livres de saint Thomai embrassent les onze premiers livres de l'édition Didot. Les livres XIII et XIV que saint Thomas savait n'être pas traduits sont les livres XII et XIII de Didot. ' De unitute ini«l/ectu$, cap. III. ' Première Partie, chap. II. Jourdain n'a pas traité cette question de la traduction des deux derniers livres de la métaphysique dans ses Kechervhea critiqueu aur fûfie et l'origine dea tradtutùms latini's d'Aristute. l'aris, 184IJ. * Die pteudo-arntoteU%che Schrijt Ueber dus reine Gute bekannt iiutcr dent Namen Liber de cauMÎM. Freiburg i. Br. 1882, p. 154.
INTRODUCTIOK XIJC
sa Métaphysique ^ Albert le Grand, qui ne cite pas fréquemment Algazel, ne semble pas avoir connu sa Métaphysique ^
On s'attendrait à ce que les erreurs de Moïse Maimonide fussent tirées de son célèbre ouvrage More Nebouchîm^ que S. Munk a traduit en français sous le titre de Gtiide des égarés ^, mais que le xiir' siècle avait appelé Dux neutroriim sive dubioriim * en l'utilisant fréquemment. Il n'en est rien. Notre anonyme adopte comme source exclusive le De expositione Legum. C'est, selon toute apparence, le Livre des préceptes^ Sepher Miçvoth ^, dont le texte original arabe a été déjà publié ", et dont il connaît même, semble-t-il, deux traductions latines '. Il se pourrait toutefois qu'il s'agisse d'une seconde traduction hébraïque, l'auteur du De erroribus ayant probablement vécu, comme nous le dirons, dans le milieu arabisant et hébraïsant espagnol.
Il est non seulement curieux, mais important de faire ces constatations, car le Livre des préceptes n'est cité nulle part chez les grands scolastiques du xiii^ siècle. On n'en trouve aucune trace chez Albert le Grand ^ ni chez saint Thomas d'Aquin ^, qui semblent plus que personne, et les premiers, avoir fréquenté Maimonide '".
On pourrait, en outre, se demander si l'auteur du De erroribus a lu les
* Omnes autem hi errores eliciuntur ex Metaphysica sua, in tractatu De proprietatibtis pritni, quem appellavit Florem divinorutn, p. 15. — La métaphysique d'Algazel se trouve dans le ms. Paris, nation, lat. 6443 (XlVe s.). " B a c h J. Des Aîbertus Magnus Verhàltniss zu der Erkenntnisslehre der Griechen, Lateiner, Araber und Jttden. Wien, 1881, pp. lis sq. ' Le guide des égarés. Paris, 1856-66. * C'est le titre donné par Albert le Grand, Summa theol., P. II, tr. I, qu. 4, part. 3. II est aussi appelé Dux perplexorum. Sur d'autres appellations, Munk, /. c, I, Note sur le titre de cet ouvrage (après la table) Ueberwegs F. Grundriss der Gesch. der Philos, der patrist. und schoîast. Zeit. Berlin, 1905, p. 259. La traduction latine dans le ms. Paris nat. lat. 15978 (Xllle s.) est Dux new trorum vel dubiortim, comme chez Albert le Grand. * Franck A. Dictionnaire des sciences philosophiques. Paris, 1875, p. 998 (article Maimonide, de Munk). * Bloch M. Le livre des préceptes par Moïse ben Maitnon, publié dans Poriginal arabe et accompagné dhme introduction et de notes. Paris, 1888. ' Ut manifestius patet ex alia translatione, p. 23(7). * Joël M. Verhdltniss Albert des Grossen zu Moses Maimonides, Breslau, 1863 et 1876 ; Bach, /. c. p. 173, sq. » M i c h e 1 A. Die Kosmologie des Moses Maimonides und des Thomas von Aquino in ihren gegenseitigen Beziehungen, dans Philosophisches Jahrbuch, t. IV (1891), pp. 387-404 ; Mausbach, Die Stellung des hl. Thomas von Aquin zu Maimonides in der Lehre von der Prophétie^ dans Theologische Quartalschrift, t. LXXXI; Guttmann J. Das VerhCiltniss des Thomas von Aquino zum Judenthum und zur jiidischen Litterattir, GOttingen, 1891. *" So finden wir bei den Dominikanern den Einfluss des Maimonides uberwiegend. Guttmann J. Die Scholastik des dreizehnten Jahrhunderts in ihren Beziehungen zum Judenthum und zur Jûdischen Litteratur, Breslau, 1902, p. 88. Il ne paraît pas par l'ouvrage de Guttmann qu'aucun des théologiens du XlIIe siècle ait connu le Livre des Préceptes.