INTRODUCTION XXI
d'Aristote par leur côté fondamental, enregistre, au nombre de ces mêmes erreurs, la théorie de l'unité des formes substantielles (p. 5, n. 11). Il signalera aussi cette doctrine chez Avicenne (p. 11, n. 1). On sait que cette conception devait devenir commune chez les philosophes chrétiens de la fin du moyen âge, et former une pierre d'angle dans la philosophie albertino-thomiste. Cette donnée est fort importante. Combinée avec quelques autres, elle nous permettra de situer notre auteur quant à sa direction intellectuelle, et aussi quant au temps et au lieu où il a vécu, à défaut de la découverte de son nom.
Nous devons appuyer aussi sur la position prise par le compilateur du traité à l'égard des erreurs attribuées à Aristote au xiiie siècle. Cette attitude est, à la fois, celle d'un critique averti et d'un esprit bienveillant.
Il s'oppose tout d'abord à des justifications maladroites, parce qu'elles sont en conflit manifeste avec la doctrine la plus avérée d'Aristote. C'est ainsi qu'il nous apprend que d'aucuns veulent excuser Aristote d'avoir enseigné l'éternité du monde. « Cela, dit-il, est insoutenable ; car pour établir les vérités philosophiques, le maître se fonde toujours sur ce prinr cipe ; bien plus, c'est à peine s'il a composé un livre où il n'ait touché ce sujet » (p. 7, n. 14). Il faut, en effet, nier l'évidence, ou avoir une connaissance infime de la pensée et de l'œuvre du Stagirite pour méconnaître ses idées et ses affirmations à cet égard. Aucun historien de la philosophie ne s'est avisé de le faire ; et parmi les auteurs du xiii^ siècle, quelle que soit leur direction doctrinale, presque personne, semble-t-il, n'a tenté cette gageure. Il n'y a pas lieu cependant de mettre en doute l'information de notre critique. Je ne connais, il est vrai, qu'un seul écrivain du xiiF siècle qui ait cru pouvoir déclarer qu'Aristote n'avait pas enseigné l'éternité du monde, je veux dire Roger Bacon ; mais c'est assez cependant pour justifier le renseignement du De erroribus Philosophorum.
Roger Bacon, en effet, soutient cette énormité historique ; et il le fait avec cette suffisance qui ne le quitte presque jamais, même dans ses affirmations les plus dénuées de fondement. Pour lui, Aristote a non seulement enseigné la Trinité et la création, mais encore la création du monde dans le temps. Même les vieilles femmes, dit-il, ne peuvent ignorer que tout passé est fini, une fois qu'elles connaissent les termes du problème ^
* Steele R., Opéra hactenus iuedita Rogeri Baconi. Fasc. I. Metaphysica fratris Rogeri de viciis contractis in studio fheologiae, London, s. d., pp. 10-11. L'éditeur a donné à cet opuscule un titre doublement inexact. Il ne s'agit ni de métaphysique, ni des vices introduits dans l'étude de la théologie. Il s'agit de théologie et des testimonia authentica philosophorum in theologicis. Je reviendrai là-dessus ailleurs.
XXU INTRODUCTION
Si l'auteur du De erroribus ne veut pas que l'on décharge Aristote de doctrines qui sont manifestement siennes, il n'accepte pas davantage qu'on lui impute celles qui ne lui appartiennent pas ; et c'est ici que paraissent les sympathies et la bienveillance de notre anonyme à l'égard d'Aristote.
Il refuse, en particulier, d'adhérer à ceux qui imputent au Philosophe la négation, en Dieu, de la connaissance de ce qui se trouve hors de lui (p. 7, n. 15). Puis, il rejette en bloc toute autre attribution d'erreurs à Aristote, déclarant fermement que cela procède d'une fausse intelligence de sa doctrine (n. 16).
On remarquera l'identité de position, à l'égard d'Aristote, entre notre anonyme et Thomas d'Aquin, qui se refuse également à reconnaître la négation de la Providence, l'unité de l'intellect, comme doctrines authentiques d'Aristote. Sur le dernier point, on le verra, l'anonyme, comme le célèbre docteur, charge surtout Averroès. En somme, leur seul point de divergence est dans la théorie de l'unité des formes substantielles, que l'un et l'autre attribuent à Aristote, mais que Thomas juge une vérité fondamentale et l'anonyme une erreur.
L'exposé des opinions d' Averroès mérite aussi attention. Renan qui l'a utilisé, en croyant que le De erroribus était de Gilles de Rome, en a porté un jugement tout à fait inacceptable. « Son exposition des opinions d'Averroès est du reste conçue à un jioint de vue assez [peu] personnel. Gilles s'est contenté de lire la plume à la main le commentaire sur le XII* livre de la Métaphysique, et de mettre bout à bout les propositions qu'il ne comprenait pas ou qui sonnaient mal à ses oreilles » '.
Rien n'est moins exact. Le pseudo-Gilles n'a pas lu que le XII^ livre de la Métaphysique, puisqu'il cite d'autres livres de ce commentaire, en particulier les II«^, VII'^ et XI»^. Il cite aussi, et à plusieurs reprises, les Physiques et le traité de l'Ame. Nous avons d'ailleurs fait observer plus haut, que notre auteur va chercher ces erreurs dans les grands traités philosophiques d'Aristote et de ses commentateurs, parce que c'est là qu'en est la source principale. Renan du reste avait oublié, en portant son jugement, ce qu'il avait déjà écrit. « Le problème de l'origine des êtres, dit-il, est celui qui préoccupe le plus Ibn-Roschd : il y revient dans tous ses écrits, et toujours avec une nouvelle instance. Mais nulle part il ne l'a traitée avec plus de développement (jue dans le grand commentaire sur te douzième livre de la métaphysique »". L'auteur du De erroribus avait donc raison, lui qui ne donnait qu'un bref catalogue de propositions, de
» Renan E. Avêrroèt et l'averroï$m9. Paris, 1867 (8« éd.). p. 258, » l,. c, p. lOQ.