XXVIII INTRODUCTION
ce point, cependant fort intéressant. Nous pouvons toutefois donner quelques exemples qui mettront en évidence cette constatation.
L'auteur du Correctorium coi'ruptorii fratris Thomae \ qui n'est pas Gilles de Rome, mais certainement un Dominicain anglais, selon toute apparence Richard Clapwell, nous apprend qu'il a été lui-même très longtemps partisan de la théorie de la pluralité des formes, mais qu'il s'est vu, forcé par l'évidence, obligé d'y renoncer ^ On sait en effet que les Dominicains anglais, sous l'action contraire de Robert Kilwardby, furent lents à évoluer vers les doctrines thomistes, et que cette question de l'unité des formes trouva son centre de résistance en Angleterre. Nous voyons donc ici, sur le fait, avec Clapwell, professeur dominicain de l'université d'Oxford, ce phénomène de transition, justement sur le point de doctrine où l'auteur du De erroribîis Philosophorum n'a pas encore évolué.
On pourrait même, à cause de cela, être tenté de chercher en Angleterre le lieu de composition du De erroribus ; mais une autre donnée s'y oppose : la connaissance spéciale des sources arabes, surtout du De expositione Legum de Maimonide qu'on ne trouve cité nulle part chez les grands auteurs du siècle, et qui doit nous ramener en Espagne.
Le phénomène d'évolution vers les doctrines thomistes se constate aussi en Espagne. Le plus célèbre arabo-hébraïsant du siècle, Raymond Martin, est passé par cette double phase doctrinale. Dans son Exptanatio simboli Apostoloriini ad institutionem fidelium édita ^, dont la composition remonte aux années 125G-1257, il rejette formellement la possibilité de la création du monde ab aeterno*, tandis que dans son célèbre Pugio /idei, en cours de composition en 1278, il l'admet positivement ^ Or, on sait que cette théorie est spécifiquement l'œuvre de saint Thomas. Raymond Martin a donc, lui aussi, évolué, et sous l'action du grand docteur dominicain *.
C'est dans le milieu dominicain espagnol, préoccupé de combattre l'arabisme, qu'il faut, croyons-nous, chercher l'auteur du De erroribus
' Cet ouvrage a été publié vers 1282. Nous en traiterons ailleurs. ^ « Et ecce coram Dec, quia non mentior, si sciretn argumenta, quae hoc [se. unitatem formarumj ostendunt dlMOlvere, ut quando(jue credehatn, responsionem per singula posuissem. » In Prim. Art. 48, ad finem (Neapoli, 1041) p. 180. " Ms. du chapitre de Tortose, trouvé par Dentfle-Chatelain, qui en ont édité d'importants fragments. Revue des liihliothtyucs, VI (1996^ p. 4, 32-60, * * Ponere mundum creatum et eternum importât oppositionem, cum creatum non potstt intelligi nisi habens principium, nec eternum proprie, nisi carens principio. l'nde cum munduH ait creatus et creatum omne habeat principium, impossibile est ipium ab etcrno fuisnc. » Aor, cit., p. 42. * « Novitas mundi per rev»'la(ioiuMn tantum habetur, > et non potcst démonstrative haberi. Pars I, cap. .XIII (Lipsiae, 10H7), p. 220. • On voit par ce fait combien la thèse de Anin y Palacios, qui veut que saint Thomas ait emprunté au Puf{io Fidei des éléments de sa Somme contre les Gentils, et non inver-
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Philosophorum. Le nom de Raymond Martin se présenterait de lui-même pour être attaché à cette composition, si quelques difficultés de détail ne paraissaient s'y opposer ; et nous ne pouvons, pour ne pas nous attarder outre mesure, les aborder ici.
Enfin, nous croyons trouver un dernier témoignage que le De erroribus est un produit dominicain, dans une indication bil)li()grapbique fournie par la Tabula scriptoriim ordinis Predicatoriim \ une précieuse liste bibliographique dont la composition n'est pas postérieure à 1812 ^ On y lit : Quidam alius [frater scripsit] librum de secta peripatheticorum ^
Ainsi que nous l'avons observé au cours de ce mémoire, le De erroribus Philosophorum est bien un exposé des doctrines erronées du péripatétisme tel qu'il apparaissait aux théologiens-philosophes du xiiF siècle ; et il semble que ce titre serait le titre véritable que devrait porter cette composition, dont nous ne possédons, on l'a vu, qu'une partie. On serait donc en droit d'identifier ces deux écrits. En outre, le fait que le rédacteur dominicain de la Tabula, qui écrivait à Paris selon toute apparence, ne connaît pas le nom du religieux qui a composé ce traité, témoigne, à son tour, que l'auteur du De erroribus a dû vivre dans une province excentrique de l'ordre, comme serait celle d'Espagne *.
Ne pouvant pousser plus avant la détermination de l'auteur du De erroribus, on aimerait du moins à préciser la date de composition. Là encore, il subsiste une certaine indécision. Néanmoins on peut, croyons-nous, obtenir une approximation suffisante.
On possède des manuscrits de la fin du xiiF siècle et du commencement du xive. La composition du traité est donc rejetée dans le xiii*' siècle.
D'autre part, notre auteur parle une langue philosophique qui ne se retrouve pas avec sa précision avant le milieu du xiii^ siècle ; car elle témoigne déjà d'une assimilation assez complète d'Aristote.
Il ne semble pas connaître la condamnation parisienne de 1277. Mais il aurait pu ne pas en faire mention parce qu'il l'a ignorée, écrivant loin de Paris, ou parce que, avec l'ordre dominicain, il n'en approuvait pas la teneur.
sèment, est dénuée de fondement. El Averroisnto teologico de Sto Thomas de Aquino, Zaragozaj 1904. Le P. Getino, qui a réfuté la théorie précédente, n'a pas utilisé cet argument qui est tout à fait topique. Sa réfutation toutefois est suffisante. L. G. A. Getino, O. P. El Averroismo teologico de Santo Tomùs de Aquino, Vergara, 1905. ' Publié par Denifle, Archiv filr Liit.- u. Kirchengesch. des Mittelalters, II, p. 266. * Le P. Denifle a constaté que la Tabtda ne contient pas la mention d'écrits postérieurs aux trente premières années du XIV^ siècle (p. 195). J'établirai ailleurs que ce catalogue a été clos en 1312. ^ Archiv, II, p. 233, n. 61. * Il semble bien que la Tabula soit moins au courant des productions espagnoles. C'est ainsi que Raymond Martin n'y figure à aucun titre.
XXX iNTRODUCtlOK
Ce qui, croyons-nous, fournit la base la plus sûre sur la question de date, est le même fait qui a servi à déterminer les affinités doctrinales du traité, nous voulons dire son identité de position avec l'école thomiste à l'égard d'Aristote, et sa réserve sur la question des formes substantielles. Il est contemporain de la formation de l'école thomiste, mais n'a pas encore subi intégralement son influence. On serait proche de la vérité, pensonsnous, en plaçant la rédaction avant la mort de saint Thomas d'Aquin, c'est-à-dire avant 1274, et après 1260.