‹ Siger de Brabant et l'averroisme latin au XIIIe siècleChapitre 18 sur 208 · CHAPITRE I — DE L'ACTION D'ARISTOTE · texte numérisé non relu

CHAPITRE I — DE L'ACTION D'ARISTOTE

En attendant, les prohibitions de 1210 et 1215 eurent pour effet de ralentir le mouvement d'acceptation d'Aristote dans les écoles latines. Roger Bacon nous déclare que ces livres n'ont guère été connus jusqu'à la dispersion et au retour de l'Université de Paris (1229-31) ; depuis lors, ils ont été enseignés par peu de maîtres qui, d'ailleurs, n'ont pas écrit sur ces matières \ Par son règlement de 1215, le légat, tout en défendant l'usage de la Physique et de la Métaphysique d'Aristote, déterminait l'objet de l'enseignement philosophique dans les écoles de Paris. On devait, entre autres choses, y lire la logique ancienne et la logique nouvelle d'Aristote, et on

décrets prohibitifs visaient exclusivement Paris, sans doute à cause du milieu très dense et très turbulent de la population scolaire. — Le décret de 1210, limité à Paris seul, se restreignait encore à l'office scolaire des maîtres : non legantur publice vel secreto, signifie qu'on ne doit pas prendre Aristote comme livre de texte, lu et commenté, dans les leçons publiques et les leçons privées, car ces deux sortes de leçons existaient alors : antequam privatas lectiones légat publice (Çhart. Univ. Paris., I, p. 79). On ne comprendrait d'ailleurs pas qu'il fût interdit de lire à Paris, pour son usage personnel, des livres qu'on pouvait ailleurs interpréter en public dans les écoles. Les critiques qui sont partis de la condamnation de 1210 pour induire que les écrits du commencement du siècle, qui utilisent les livres prohibés, n'ont pu être composés entre 1210 et 1231, partent d'une hypothèse sans fondement ; d'autant plus que la prohibition ne fut pas levée de tout le XlIIe siècle, comme nous l'établirons plus avant. 11 n'y a pas davantage lieu de se demander à la suite de J. de Launoy {De varia Aristotelis tn academia Parisiensi fortuna Liber, Lutetiae Parisiorum, 1662, p. 83), comment Albert le Grand et Thomas d'Aquin ont pu écrire des commentaires sur Aristote, puisque rien ne s'opposait à cela. Hauréau se trompe, en pensant que les lettres de Grégoire IX, du 13 avril 1231 {Chart. Univ. Paris., I, p. 136) avaient levé la condamnation. Hist. de la Philos, scolast., II, première partie, p. 1 17. Les dites lettres ne contiennent rien de semblable, et la condamnation ne fut jamais levée. F. Lajard se méprend pareillement en attribuant au règlement élaboré par la faculté des arts de Paris, le 19 mars 1255 {Chart. Univ. Paris., I, p. 277), un semblable effet. Hist. littér. de la France, XXX, p. 444. La faculté n'était pas compétente pour supprimer un acte de l'autorité ecclésiastique. Le fait de la permanence de la condamnation est si constant, qu'Urbain IV maintient encore, le 19 janvier 1263, les condamnations de 1210 et 1216. Chart. Univ. Paris., I, p. 427.

' Parum noti usque ad eam (dispersionem Universitatis) fuerunt libri philosophorum, et usquequo rediit Universitas. Charles, Roger Bacon, p. 854. Quapropter naturalis philosophia Aristotelis que vix a triginta annis lecta est, et a paucis viris, et a quibus scripta non sunt facta... /. c, p. 376. Ces jugements de Bacon doivent d'ailleurs être acceptés avec réserve, comme beaucoup d'autres. Sur ce point spécial, sa donnée est partiellement contredite par des témoignages synchroniques, par exemple, ceux de deux Dominicains parisiens, qu'on trouvera plus loin, où ils se plaignent, en 1230, des conséquences fâcheuses que l'étude de la philosophie et de la métaphysique d'Aristote a pour la théologie Hauréau, Notices et extraits de quelques manuscrits latins de la bibliothèque nationale, Paris, t. VI (1893), p. 234, 251. Observons d'ailleurs que Bacon ne connaît pas exactement la date du retour de l'Université et celle de l'acte de Grégoire IX qui modifia moralement la situation d'Aristote. Au lieu de 1231, il donne 1237. Charles, Roger Bacon, pp. 376, 412.

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pouvait aussi interpréter l'Ethique \ Mais il était difficile de maintenir des maîtres adonnés à l'étude des arts libéraux dans le cercle étroit et longtemps parcouru de la dialectique. D'autre part, dans l'état intellectuel du monde latin aux premières années du xiiF siècle, l'apport scientifique d'Aristote représentait des éléments remarquables de progrès, et il pouvait paraître téméraire ou imprudent de vouloir en arrêter l'assimilation. Aussi, malgré son premier mouvement d'hésitation et de crainte, l'autorité ecclésiastique se rendit clairement compte de cette situation et chercha à aviser. L'occasion se présenta d'elle-même.

La dispersion de l'Université de Paris, en 1229, et l'appel qu'elle adressa à Grégoire IX dans sa détresse amenèrent l'intervention du Pape pour son rétablissement et sa réforme. Le Pontife, profondément organisateur, profita de la circonstance pour développer et fortifier la constitution de l'université naissante ''. Dans ce plan de rénovation, sa sollicitude se porta naturellement sur la question de l'objet de l'enseignement. Le conflit, résultant de la traduction d'Aristote et des prohibitions de 1210 et 1215, demandait une solution qui permît de promouvoir l'enseignement des arts. En conséquence, dans son règlement fondamental adressé, le 13 avril 1231, aux maîtres et aux étudiants de Paris, Grégoire IX, tout en maintenant en principe l'ancienne prohibition, déclare qu'elle sera seulement provisoire, c'est-à-dire valable jusqu'au moment où les Hvres d'Aristote auront été soumis à l'examen et expurgés ^.

Nous savons, en effet, qu'au même moment, le 23 avril 1231, Grégoire IX chargeait trois maîtres de Paris, Guillaume d'Auxerre, Simon d*Authie et Etienne de Provins * de tenter cet essai de revision. Dans les lettres par lesquelles il les commissionne, le Pape déclare qu'ayant appris que les livres de sciences naturelles prohibés par le concile provincial de Paris contiennent des choses utiles et d'autres inutiles, il ordonne aux dits maîtres d'examiner ces livres avec pénétration et prudence, d'en retrancher

' Il s'agit ici de VEthicu vêtus qui ne comprenait que notre II» et III" livre de la Morale à Nicomaque; le III« livre étant alors divisé en deux. Vacant J. M. A. Les vernoHM latine» de Ut Morale à Nicuttuu/tte antérieures au XVe siècle, Amiens-Paris, 1885.

• Valois N. Guillaume d'Auvergne^ Paris, 1888, pp. 47-61 ; Denifle-Chatelain, Chart. Univ. Paru., I, pp. 118-147.

• Chart. Univ. Pari».^ I, p. 138. Le pape donnait aussi le 20 avril, à l'abbé de Saint- Victor et au prieur des Frères Prêcheurs de Paris, les pouvoirs nécessaires pour absoudre les maîtres et étudiantii qui avaient encouru l'excommunication pour la transgression des décrets, témoignage noti <'i|uiv(»|iic (jue ^à et là on avait passé outre unx interdictions. L. c.t f, p. 148.

• C'est à Etienn*- iL- l'tuv.ii-» ij.i.: Michel Scot dédie sa traduction du De Caeln et A/m/i</o. Jourdain, Hfchenhf», pp. 127'1B3.

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