‹ Siger de Brabant et l'averroisme latin au XIIIe siècleChapitre 21 sur 208 · CHAPITRE I — DE L'ACTION D'ARISTOTE · texte numérisé non relu

CHAPITRE I — DE L'ACTION D'ARISTOTE

Elle ne pouvait pas d'abord se montrer très sévère à l'égard d'Aristote. Elle n'ignorait pas, en effet, que les écrits du Péripatétisme étaient une mine précieuse à exploiter. Le troisième et le quatrième concile de Latran avaient cherché à imprimer une impulsion vigoureuse au mouvement scolaire. En présence du peu de résultats obtenus, l'Église romaine avait réorganisé l'Université de Paris et poussé en pleine vie scientifique les nouveaux Ordres des Prêcheurs et des Mineurs, et elle allait, sans relâche, poursuivre ce programme jusqu'à pleine réalisation. Pouvait-elle refuser l'aliment doctrinal à ce monde des écoles qu'elle avait elle-même suscité et multiplié à l'envi? Elle se rendit compte de la contradiction, et le projet de Grégoire IX de reviser Aristote témoigne des préoccupations pontificales à ce sujet. 5ien que ce dessein n'ait abouti ni à une correction, ni à une levée des condamnations antérieures, Aristote se trouvait dans une tout autre situation après 1231. Le Pape avait reconnu le profit qu'on pouvait en tirer pour les études et laissé entendre qu'il y avait lieu de tenter quelque chose. C'était assez pour qu' Aristote fît par lui-même son chemin. Il est si vrai que l'on entendit ou interpréta ainsi les actes de Grégoire IX, que Roger Bacon, vivant dans le miHeu scolaire parisien, ne semble pas soupçonner le maintien de la .condamnation, et constate que l'année 1230 marque pour la philosophie d'Aristote les débuts de sa fortune chez les Latins '.

D'autre part, l'EgHse romaine ne pouvait raisonnablement retirer l'acte de prohibition sans une restriction formelle. Elle savait que les doctrines d'Aristote étaient en opposition manifeste avec l'enseignement chrétien ; il était de son devoir de maintenir une protestation qui ne permît pas de se faire illusion sur l'innocuité des théories du Péripatétisme. Elle devait compter, d'ailleurs, avec l'antipathie qu' Aristote éveillait dans les âmes religieuses. Celui-ci, au siècle précédent, et avec sa seule logique, avait soulevé contre lui de formidables colères, il ne pouvait manquer de trouver des adversaires maintenant qu'il se présentait avec ses idées plus que suspectes sur Dieu, le Monde et l'Ame. Aussi, les gens des cloîtres et les théologiens, en général, firent-ils une vive opposition et désarmèrent-ils à peine pendant le cours du siècle. Seul, le milieu spécial des écoles d'arts libéraux, surtout à Paris, et l'école philosophico-théologique fondée par Albert le Grand et Thomas d'Aquin, c'est-à-dire les milieux de culture rationnelle intensive, prirent une attitude nettement favorable, avec des restrictions notables cependant chez ces derniers, et même chez la plupart des autres.

' Pridges, The Opus Maj'tis, I, 55 ; Charles, Ro^e^ Bacon, p. 314-

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Les Souverains Pontifes, pour satisfaire simultanément à de graves intérêts qu'une situation historique, contre laquelle ils ne pouvaient rien, mettait en conflit, durent donc se tenir dans l'expectative, se réservant d'intervenir au moment du danger. De là cette attitude passive de la papauté, en présence de la diffusion des livres d'Aristote dans les écoles et de leur influence dans la littérature chrétienne savante. Le rappel au décret de Grégoire IX formulé par Urbain IV, en 1263, semble avoir été la conséquence du règlement élaboré par les artistes en 1255. Ce déploiement officiel de l'étendard d'Aristote à Paris provoqua peut-être des récriminations dans certains milieux. Il eut aussi pour effet de créer le courant averroïste, issu de l'enseignement du Stagirite, et dont la formation remonte, selon toute apparence, vers ce moment K Le Saint-Siège devait un avertissement aux artistes ; il le donna sous la forme atténuée d'un rappel à l'ordre, suffisant à signaler le danger, mais incapable d'arrêter le mouvement aristotélicien qui emportait la faculté des arts de l'Université de Paris l

Malgré les résistances, Aristote finit donc par conquérir le droit de cité dans les écoles. Sa présence, toutefois, soulevait un problème fondamental : celui de la mesure dans laquelle les penseurs chrétiens allaient devenir les sectateurs du fondateur du Lycée. C'est sur cette question, qui domine la vie intellectuelle du xiiF siècle, que les esprits vont profondément se diviser. Les groupements dans le domaine de la philosophie et de la théologie, s'opèrent d'après l'attitude prise à l'égard d'Aristote, selon qu'on lui subordonne plus ou moins rigoureusement sa pensée, ou même qu'on s'eff'orce de le tenir à l'écart. Nous allons esquisser cette distribution des principaux courants doctrinaux dont l'averroïsme est le plus radicalement péripatéticien.

• C'est en ï'dîf^i qu'Alhert le Grand écrivit, sur l'ordre d'Alexandre IV, son traité contre les averroïstes, ainsi que nous le dirons plus avant.

• La défense tomba tellement en désuétude que les deux cardinaux légats d'Urbain V exi(;ent, dans leur règlement de 1366, que les candidats à la licence es arts aient entendu tous les livres d'Aristote. Chart. Univ. Paris., III, p. 145.

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