DU XIII« SIÈCLE
L'Université de Paris est le centre de la vie intellectuelle du moyen âge, et la faculté des arts et celle de théologie sont les deux grands organes de cette vaste agglomération scolaire. C'est pourquoi la philosophie et la théologie absorbent le principal de l'activité du monde scolaire parisien '. Un lien étroit existait d'ailleurs entre ces deux disciplines à raison de la méthode introduite en théologie depuis Pierre Abélard^ et parce que les théologiens devaient être éminemment artistes, c'està-dire philosophes '^ « Aussi, écrit Charles Thurot, la Faculté de Théologie doit-elle être considérée comme le cœur de l'Université de Paris. La
* Denifle-Chatelain, Chart. Univ. Paris., I, p. XXVII et suiv.; Denifle H. Die Universitàten des Mittelalteys bis 1400, Berlin, 1885, I, p. 558 et suiv.; Thurot Ch. De r organisation de l'enseignement dans l'Université de Paris au moyen âge, p. 202; Luchaire A. L' Université de Paris sous Philippe-Augtiste, Paris, 1899 ; Délègue R. VUniver.'iité de Paris 1224-1244, Paris, 1902.
^ Facultas artium, que quasi aliarum est fundamentum. Chart. Univ. Paris., III, p. 144; Denifle, Die Universitàten, p. 98 et suiv. ; De Wulf M. Histoire de la Philosophie scolastiqiie dans les Pays-Bas, Louvain-Paris, 1896, p. 69-70; S. Thomas, Quaestiones quodlibetales, quodl. IV, (juaest. IX, a. 18 ; The OpHS Majus of Roger Bacon, éd. J.-H. Bridges, I, p. 34, 36,
28 SIGER DE BRABANT — I^e PARTIE
Faculté de Théologie concentre en elle toute la gloire intellectuelle de l'Université, et même du moyen âge... Tous les grands philosophes du moyen âge ont été des théologiens » ',
Thurot a raison, bien que ses jugements soient trop absolus. Le droit canon et la médecine ont eu, à certains moments, quelque importance à Paris, et l'un ou l'autre philosophe, comme Siger de Brabant et Boèce de Dacie, n'étaient pas des théologiens ^. Mais sous cette réserve, il est vrai que la vie doctrinale de la faculté de théologie l'emporte de beaucoup sur celle des autres facultés, et ce sont deux de ses membres, Albert le Grand et Thomas d'Aquin, qui ont élevé les monuments philosophiques les plus célèbres du siècle et du moyen âge.
Le milieu scolaire parisien est aussi le foyer principal de l'activité intellectuelle médiévale. Il l'alimente et la domine, alors même qu'elle se répand et se diffuse au loin en tous les points de la chrétienté. Des maîtres célèbres, il est vrai, ont vécu et écrit hors de Paris, mais après y avoir étudié et enseigné ; des centres nouveaux de culture se sont constitués ailleurs au cours du xiii^ siècle, mais c'est à l'instar de celui de Paris, et les événements capitaux dans la vie doctrinale du temps ont leur centre d'élection dans les écoles de la vieille Lutèce, ou sont conjugués à distance avec ce foyer principal qui règle leur marche et leur intensité. Aussi est-ce en grande partie à l'activité de ce milieu que se rattache le phénomène de la formation des grands courants doctrinaux du siècle, et spécialement l'apparition de celui que nous voulons étudier ici, l'averroïsme latin.
C'est le riche matériel littéraire d'Aristote, utilisé au commencement du xiir siècle chez les Latins et spécialement utilisé à Paris, qui donne naissance, avec une nouvelle activité scientifique, à la formation de directions doctrinales antérieurement inconnues.
Au commencement du xin« siècle, la tradition doctrinale régnante dans le monde théolooique peut être qualifiée de platonico-augustinienne. Elle a d'ailleurs ses racines dans les siècles précédents, et les condamnations ecclésiastiques de 1210 et 1215 ainsi que l'attitude réservée de Tautorité pontificale vis-à-vis d'Aristote, contribuent à l'affermir. Elle est constituée par une couche philosophique sous-jacente de platonisme plus ou moins adapté, tel qu'on le trouve chez saint Augustin, et par les théories
' De Porganiinifion dt l'mnrifrnrtnetif, p. 2()2-}i.
• Il est vrai i\uc cela parait «culcment tenir k ce que leur carrière professorale a été subitement brisée par les événements de 1277 dont nous parions plus loin ; il semble bien que la règle commune était que les maîtres is arts, lesquels étaient clercs, devinssent maîtres en théologie.