CHAPITRE II - DE L'ACTION D'ARISTOTE
théologiques du grand évêque d'Hippone. Elle professe, en outre, une défiance non dissimulée à l'égard de la philosophie d'Aristote qu'elle cherche à maintenir, dans des degrés divers, hors de la théologie. Cet état doctrinal, général pendant la première moitié du siècle, constant mais amoindri dans la seconde, ne constitue ni une école ni une direction particulière proprement dite. Il est lui-même peu homogène et subit progressivement l'influence attractive exercée par Aristote. On peut cependant toujours le reconnaître aisément à la permanence de quelques thèses fondamentales, qui en constituent la véritable unité.
L'introduction d'Aristote dans cette vaste nappe immobile, y produit un courant énergique qui engendre le mouvement original du xiii^ siècle en fait de doctrines. Cette action toutefois n'est pas l'œuvre immédiate d'Aristote lui-même. Deux vigoureux esprits lui empruntent ce qu'ils estiment le meilleur, pour instituer une école philosophico-théologique, qui, par sa valeur et sa force, représente le travail le plus étendu et le plus stable du siècle ; nous voulons désigner l'action d'Albert le Grand et de Thomas d'Aquin.
A côté de la direction albertino-thomiste, un courant de pur aristotélisme philosophique se forme dans la seconde moitié du xiiP siècle. Il relève du seul Stagirite et de son commentateur arabe, Averroès. Sa durée est courte et son intensité amoindrie, constitué qu'il est par un faible groupe de personnalités audacieuses dont l'Église arrête brusquement l'enseignement et la propagande. C'est spécialement de cette direction, qualifiée d'averroïsme latin, et de son chef principal, Siger de Brabant, que nous traitons dans cette étude.
Ainsi donc, envisagée dans ses lignes principales, la constellation doctrinale du xiii^ siècle se présente sous un aspect des plus simples à saisir. Nous allons esquisser avec quelques détails ces données qui commandent l'histoire intellectuelle de cette époque, et par suite la question spéciale dont nous entreprenons l'examen.
Nous avons vu Grégoire IX songer à une correction d'Aristote au moment même où il réorganisait l'Université de Paris. Dans cette restauration des écoles parisiennes, une place avait été faite aux nouveaux Ordres des Prêcheurs et des Mineurs, et celle accordée aux Prêcheurs était exceptionnelle. Il n'y avait qu'une quinzaine d'années que l'Ordre dominicain était au monde, et déjà nous le rencontrons à l'avant-garde du mouvement intellectuel du siècle. Grégoire IX, moins que personne, ne devait s'étonner de ce résultat dont il avait été lui-même le principal
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artisan. En se constituant le premier sur le principe essentiel d'une société doctrinale et scolaire, l'Ordre des Prêcheurs avait posé la cause logique de sa suprématie intellectuelle au xiii^ siècle. Avec ses maisons formant un réseau de plus en plus serré à la surface de l'Europe, et dont chacune était obligatoirement une école, d'ordinaire publique ; avec les degrés hiérarchisés de son enseignement et sa centralisation administrative, l'Ordre devait inévitablement constituer, à bref délai, la première puissance intellectuelle du temps '.
Ainsi, pour ne parler que de cette importante affaire de la réorganisation du haut enseignement vers 1230, nous voyons l'Ordre y exercer une prépondérance manifeste. C'est d'abord deux chaires qu'il acquiert dans l'Université de Paris (1229-31) ^ Le premier d'entre les Ordres religieux, il est appelé à participer à la vie universitaire parisienne, la plus brillante et la plus intense du moyen âge, et seul il possède le privilège d'y tenir deux écoles. Pareillement, dans le travail de revision des textes scolaires des diverses facultés, c'est lui qui est chargé, ou tout au moins se charge de la correction de la Bible, le texte officiel des facultés de théologie, et de la réorganisation du Corpus piris, le texte des écoles de droit ecclésiastique. Le nom de Hugues de Saint-Cher est demeuré attaché au premier de ces grands travaux ', et celui de saint Raymond de Pennafort au second *.
• Déni fie,' Quelhn zur Gelehrtefigeschichte des Predigerordens im i^. ttnd 14. Jahrhundert (Archiv fUr Litteratur- und Kirchengeschichte, II, p. 165 et suiv.) ; Mand on net P. De V incorporation des Dominicains dans ^ancienne Université de Paris (Revue Thomiste, IV, 1896, p. 139 et suiv.); Douais, Essai sur l'organisation des études dans rOrdre des Frères-Prêcheurs, p. VII et suiv.; Thurot, De Vorganisation de l'enseignement datis r Université de Paris, pp. 115-126 ; Jourdain, Recherches critiques, p. 207. Voir les textes relatifs à la législation scolaire de l'Ordre au Xlll^ siècle dans Reichert B., Acta Capiiulorum generalium Ordinis Fratrum Praedicatorum, Romae, 1898, t. 1 ; Douais, Acta Capiiulorum proi'incialium, Toulouse, 1894.
• Revue thomiste, IV, p. 153 et suiv. Le P. Hilarin Felder O. C. a tenté d'établir que les Mineurs avaient possédé, comme les Prî^cheurs, deux chaires antérieurement à la querelle des séculiers avec les mendiants. Autant que j'en puis juger, cette thèse n'a pas de fondement historique. Felder H. Geschichte der wissenscha/tlichen Studien im Franziskanerorden bi$ um die Mitte des i). Jahrhunderts, Freiburg i. Br. 1904, p. 211 et suiv.; traduction française par Eusëbe de Bar-lcDuc, Histoire des études dans l'Ordre de Maint Prançoiê députa $a fondation jusque vers la moitié du XJlIe siècle, Paris, 1908, p. 221 et suiv.
• Vigoureux F. Dictionnaire de la Ihhle, Paris, 1898, I, col. 1023, 1464 ; Quétif- Echard, Scriptore» Ordini» Praedicatorum, Parisiis, 1719-1721, I, p. 197. Il n'y a pas de preuve directe que Hugues ait entrepris son travail par commi.s.sion pontificale ; mais le fait de la simultanéité de cette correction et des deux autres, positivement ordonnées par Grégoire IX, peut incliner à cette opinion.
• Chart. Univ. Parié., \^^. 1K4 ; Bal me F. et Paban C, Raymttndiaua \fu docu-