CHAPITRE II — DE L'ACTION D'ARISTOTE M
Seule la revision d'Aristote avait été positivement commise à d'autres mains, car nous ne sachons pas que rien de semblable ait été entrepris pour les écoles de médecine ou de droit civil qui relevaient plus spécialement du pouvoir laïque.
Par une coïncidence que l'on pourrait croire étrange et qui n'est qu'un résultat logique de l'histoire, c'étaient encore les Dominicains qui allaient être les grands correcteurs d'Aristote. Tandis que les maîtres choisis et officiellement commissionnés pour cette œuvre n'aborderaient pas ce difficile travail, ou le laisseraient en tel état qu'il était mort-né, les Prêcheurs devaient spontanément l'entreprendre et le mener à terme, si bien que leur revision d'Aristote laisserait bien loin derrière elle, pour l'influence et la renommée, leur correction de la Bible et leur compilation du Corpus jtiris.
Cette oeuvre cependant ne fut pas celle de la première génération. L'Ordre avait reçu comme mission spéciale, en matière scolaire, l'enseignement des sciences sacrées. Pendant qu'il établissait, dans chacune de ses maisons, une école de théologie pour ses membres et ouverte aux clercs séculiers, il restreignait l'étude des sciences profanes, tout en laissant une porte entr'ouverte qu'on allait pousser peu à peu, puis finalement agrandir. Les constitutions primitives de l'Ordre sont, en cette matière, un fidèle écho des décrets et des traditions ecclésiastiques du temps touchant la lecture des écrits des philosophes et l'étude des sciences profanes. Sans se livrer à l'étude des livres des payens et des philosophes, le Frère Prêcheur peut les parcourir de temps à autre. Quant à l'étude proprement dite des sciences profanes et des arts libéraux, elle n'est concédée, à titre de dispense, qu'à ceux que désigneront le maître général ou le chapitre général. Les religieux doivent faire des ouvrages de théologie seulement l'objet de leur étude ^ En somme, la position prise par les premiers Dominicains est identique à celle qu'adoptait alors l'Eglise romaine, tout en étant plus pro-
menta quae pertinent ad S. Raymundi de Pennaforti vitant et scripta (Monumenta Ordinis Praedicatorum Historica, vol. IV, Romae, 1898), p. 23 et passim.
' In libris gentilium et philosophorum non studeant (fratres), etsi ad horam inspiciant. Seculares sciencias non addiscant, nec etiam artes quas libérales vocant, nisi aliquando circa aliquos magister ordinis vel capitulum générale voluerit aliter dispensare ; sed tantum libros theologicos tam juvenes quam alii legant. Denifle, Die Constitutionen des Predigerordens vom Jahre 1228 (Archiv f. Litteratur-und Kirchengeschichte, II, p. 222.) On peut rapprocher de ce texte les paroles d'Alain de Lille (f 1203) : Et si contigerit aliquando te transferri a libris theologiae ad libros terrestris philosophiae, transeundo aspicias, utrum ibi forte invenias quid, quod mores instruat... Sic tamen transire debemus in aliéna castra, ut simus exploratores et peregrini, non incolae. Suntma de arte praedicatoria, cap. XXXVI, Pair. lat. t. 210, col. 180.
Divers auteurs ont utilisé le texte cité des constitutions des Prêcheurs pour déter-
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gressive. Le décret de Gratien avait fait loi en la matière depuis le milieu du xiF siècle \ et dans ses statuts élaborés au concile de Paris de 1212, le légat pontifical, Robert de Courson, défendait encore à ceux qui ont charge d'âmes de se livrer à l'étude des sciences séculières, et d'aller aux écoles, sauf pour y cultiver la sainte Ecriture ^ Grégoire IX, le 7 juillet 1228, écrivait aux maîtres en théologie de Paris, et leur reprochait amèrement d'asservir la science sacrée à la philosophie et aux sciences naturelles ^ Aussi ne devons-nous pas nous étonner d'entendre peu après, en 1230, deux Dominicains parisiens, dont l'un n'est autre que Jean de Saint-Gilles, le premier titulaire de la seconde chaire des Prêcheurs à l'Université,
miner la position prise en général, ou même au XlIIe siècle, par l'Ordre, en matière de sciences profanes. Ils se sont notablement trompés en imaginant que les choses en étaient restées à leur point de départ. Avant le milieu du XIII^ siècle, l'Ordre avait organisé des écoles spéciales d'arts libéraux, et leur nombre alla se développant jusqu'à la fin du siècle. On trouvera les matériaux relatifs à cette question dans les Acta Capitulorum generaliuvi et les Acta Capitulorum provincialiiitn, supra, p. 30, note 1. C'était d'ailleurs une nouveauté d'admettre, en principe, que des religieux pussent se livrer à l'étude des sciences séculières, regardées jusqu'alors comme incompatibles avec l'état religieux. Les constitutions des Prêcheurs sont, d'autre part, les premières à avoir fait une place importante à l'étude et à la vie scolaire. Les règles et constitutions des autres Ordres religieux, même au XlIIe siècle, ne comportent, même de loin, rien de semblable.
• Dist. XXXVII. Pars prima : Sed quaeritur, an saecularibus litteris oporteat eos (clericos) esse eruditos.
' Item, statuimus ut nulli habenti curam parochialem liceat saeculares scientias addiscere, ex quibus nullatenus possit subditorum suorum saluti prodesse. Immo, si a praelato suo licentiam adeundi scholas obtinuerit, nihil nisi veram litteram aut sacram paginam ad informationem parochianorum suorum addiscat. Si enim de scholis suis omnibus quisquilîas saecularis scientiae attulerit, et nullos flores de pratis caelestis philosophiae, secundum evangelium, tanquam infatuatus reiiciatur, et ab omnibus conculcetur. M an si. Concilia, t. 22, col. 845.
' Ad doctrinam philosophicam naturalium inclinando... scientie naturalium plus debito insûrtentes... doctrinam naturalium amplexantes. Chart. Univ. Paris., I, p. 115. On peut rapprocher de cette lettre les paroles du chancelier de l'Eglise de Paris, Eudes de Châteauroux : Keprehensibile est quod facultas theologiae, quae est et vocatur civitas solis veritatis et intclligcntiac, nititur loqui lingua philosophorum, id est illi qui in facultate theologiae «tudent et docent conantur ei praebere auctoritatem e dictis philosophorum, ac li non fucrit tradtta a summa sapientia, a qua est omnis alia sapientia... Multi, verba theologica et verba sanctorum quasi nihil habentes, verba philosophica, verba ethnicorum optima arbitrantur, et seipsos vendunt filii.s Graecorum, id est philosophis. Hauréau, Sotice» et exlraitn dr quelques manuscrits, t. VI, p. '2ir).'2l(). Jaccjucs de Vitry prend une attitude semblable. Quum igitur libri thcologici christiano possunt suflicere, non expedit in librif naturalibus nimis occupari... Illas scholasticas scientius secure possumus audire quae praeparant auditum ad scientias pietatis, sicut grammaticam, dialecticam et rhetoncam. Taies libror. gentilium possumus audire, ex quibus aliqucm fructum valeamus cligrre... alioquin illa penitus rcspuere debcmuK. Pitra J. B. Analecta novisaiinu, Tusculum, 186», t. II, pp. 36», 370. Voir tout le AVrwio Xl'I, ad gcholarex, p. 8^5,