‹ Siger de Brabant et l'averroisme latin au XIIIe siècleChapitre 25 sur 208 · CHAPITRE II — DE L'ACTION D'ARISTOTE sà · texte numérisé non relu

CHAPITRE II — DE L'ACTION D'ARISTOTE sà

reproduire les mêmes plaintes, et tenir en garde leur auditoire scolaire contre les abus de la philosophie et de la métaphysique dans l'interprétation des sciences sacrées ^ « Mais, observe Hauréau, ces Dominicains de Paris, qui traitent si mal la philosophie, n'ont pas encore entendu saint Thomas. Ceux qui l'auront eu pour maître en parleront avec plus de respect, et la gloire de la maison de Saint-Jacques sera d'avoir particulièrement honoré l'étude qu'elle méprise aujourd'hui. » Toutefois cette conversion à la philosophie que Hauréau croit être l'œuvre de saint Thomas, est en réalité celle d'Albert le Grand. Elle était même notablement commencée avant l'intervention de ce dernier ^

En effet, l'influence de la révélation scientifique d'Aristote, la mission doctrinale de l'Ordre et le recrutement de ses sujets dans la population scolaire des maîtres et des étudiants, tout cela contribua à pousser rapidement les Prêcheurs vers l'étude des sciences profanes ; et l'on passa peu à peu du régime exceptionnel et privilégié de l'étude des arts libéraux à un régime normal l Le cinquième Général de l'Ordre, Humbert de Romans, déclare qu'il faut lâcher la bride à ceux qui peuvent réussir

* Quando taies veniunt ad tbeologiam, vix possunt separari a scientia sua, sicut patet in quibusdam qui ab Aristotele non possunt in theologia separari, ponentes ibi auricalcum pro auro, scilicet philosophicas quaestiones et opiniones. — Sunt aliqui qui bene linguam spiritualem didicerunt, id est tbeologiam, sed tamen in ea barbarizant, eam per philosophiam corrumpentes ; qui enim metaphysicam didicit semper vult in sacra scriptura metaphysice procedere : Similiter qui geometriam didicit semper loquitur de punctis et lineis in theologia. Taies induunt regem vestibus sordidis et laceratis ; item spargunt pulverem in lucem et inde nascuntur cyniphes. Hauréau, Notices et extraits de quelques manuscrits latins, t. VI, pp. 234, 251.

* Le premier monument théologique important issu de l'Ordre des Prêcheurs témoigne déjà de l'action exercée par la philosophie sur son enseignement. Nous voulons parler de l'ouvrage inédit de Roland de Crémone, Quaestiones super quatuor libros sententiarum (Paris, Mazarine, 439), qui représente son enseignement à Paris, où il fut le premier maître dominicain incorporé à l'Université. L'ouvrage semble antérieur à 1230. Bernard Guidonis qualifie ainsi Roland et son œuvre : Frater Rotlandus, nacione Cremonensis, in seculo magnus philosophus, et primus de fratribus ordinis Predicatorum licentiatus et doctor Parisius. Hic summam quam fecit philosophie sale condidit. Molinier C. Defratre Guillelmo Pelisso. Paris, 1880, p. 8, note 4. Humbert de Romans, rapportant l'histoire de la discussion de Roland avec maître Théodore, le philosophe de Frédéric II, dit de lui : Vir magnus in philosophicis et theologia. B. Humherti de Romanis Opéra de vita regulari, éd. J. J. Berthier, Romae, 1888, I, p. 437. Sur l'épisode de Roland et Théodore, voy. Boncompagni B. Intorno ad alcune opère di Leonardo Pisano, matematico del secolo decimoterzo. Roma, 1864, p. 44 et suiv.

' On peut voir, passim, dans la littérature citée à la page 30, note 1, les données éparses relatives au développement des écoles d'arts libéraux chez les Dominicains.

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dans l'étude des sciences profanes ^ L'accélération dans le mouvement devint même telle que les Chapitres généraux, dans la seconde moitié du siècle, durent chercher à la modérer ^

Cet entraînement vers les sciences séculières d'une partie de la population de l'Ordre, la plus apte à la vie intellectuelle et au progrès, ne dut pas s'opérer sans résistance. Les hommes qui avaient subi la formation primitive, voués à l'apostolat plus qu'à la science, et enclins à l'ascétisme plus qu'à l'étude, ne virent pas sans appréhension cette invasion d'études jusqu'alors considérées comme étrangères aux hommes de religion et même aux prêtres séculiers. Non seulement les critiques amères vinrent du dehors \ mais encore au sein de l'Ordre il y eut une opposition dont on peut retrouver les traces manifestes. Le curieux livre intitulé Vitae Fratrtim et publié en 1266, qui représente dans une bonne partie de ses éléments les tendances ascétiques dominicaines, ne manque pas de signaler, pour les condamner, quelques exemples de religieux qui se laissaient aller à un

' Laxandae sunt habenae circa studium hujusmodi. Opéra de vita regtilarï, I, p. 435. C'est encore le même Humbert de Romans, qui, à l'occasion de la dispute de Roland de Crémone mentionnée à l'avant-dernière note précédente, fait cette observation : Multi religiosi a multis contemnuntur, et ordo suus in eis, cum horum (les sciences philosophiques) penitus sunt ignari ; et e contrario huiusmodi scientia quandoque cedit ad honorem ordinis sui. /. c, p. 437.

' Acta Capitidorum generaliutn, éd. Reichert, I, Chapitre de 1271 : Monemus studentes quod studio philosophie minus intendant, et in studio théologie se exerceant diligenter (p. 159); Chap, de 1278: Nec propter studium arcium fratres a studio théologie retrahantur (p. 197); 1280 : Monemus quod lectores et magistri et fratres alii questionibus theologicis et moralibus pocius quam philosophicis et curiosis intendant (p. 209).

■ Touchant la condamnation de Paris, en 1241, Mathieu Paris écrit: Incipiebant magistri theologiae, praecipue tamen praecipui Praedicatorum et Minorum lectores disputare et disserere suhtilius et celsius quam decuit aut expedivit. Chronica Majora, éd. H. K. Luard, London, 1877 (Rerum Britannicarum Medii JE\'\ Scriptores), t. IV, p. 280. En 1266, Guillaume de Saint-Amour vise ainsi les Dominicains dans son De periculis novistimorum femporum : Veri apostoli non intendunt nec innituntur rationibus logicis aut philosophicis. llli ergo praedicatores, qui hujusmodi rationibus innituntur, non sunt veri apostoli, s«d pseudo-apostoli. R eu ter, Geschichte der reîigiësen Aufkluriiug, II, p. 880. Vers le même temps, le franciscain joachimite, auteur de Vlnterpretutio praeclara Abbaiiê Joachim in Hieremiam Prophetam, Venetiis, 1626, écrit (f. 24b) ; Caveat sibi poatremus ordo (.Minorum; ne persequatur ab alio (Predicatorum) et occurrant sibi cum exercitu magtstrorum confidentium in armis disputationum Aristotelis. L'auteur du catalogue des XIV Ministres généraux des Mineurs croyait aussi, pour faire l'éloge de saint Bonaveotore, devoir jeter une pierre dans le jardin de l'école voisine : Intellectus ipsius (Bonaventurae) perspicaciam et atfcctionis fcrvorcm omnia opuscula sua redolent ils, qui in Iptis divinam scientiam exquirentes hanc libcntius, quam vanitutem Aristotelicam venerantur. Anaiecta /rancùcana, t. 111, p. 000; Hilarinus a Lucerna, Liber de laudibut B. Franciici, Komae, 1807, p. lltt. On trouvera d'ailleurs dans la suite de notre ouvrage (chap. V et XII) de nombreux témoignages sur ce sujet.

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