CHAPITRE II — DE L'ACTION D'ARISTOTE
culte désordonné de la philosophie ', et d'oppo&er les exercices pieux des premiers Frères à l'amour de l'étude des contemporains ^ Vincent de Beauvais dont la laborieuse activité avait constitué, avec son triple Specuhini ^ une bibliothèque des sciences profanes, s'excuse d'avoir puisé dans les livres de Sciences naturelles et la Métaphysique d'Aristote, en rejetant une partie de la responsabilité sur ses confrères qui avaient fourni ces documents *. Albert le Grand, le fauteur principal de cette marche rapide à travers les sciences profanes, avait dû éprouver mieux que personne ce sentiment de résistance. Il racontait à son confrère, le bon Thomas de Cantimpré, qui semble n'avoir pas vu la malicieuse allusion de son maître, qu'étant à Paris, le diable lui apparut sous l'extérieur d'un Frère, pour le dissuader de se livrer à l'étude ^ Cela se passait sans doute entre 1245 et 1248, au temps de l'enseignement d'Albert à l'Université de Paris, lors du commencement de la publication de son encyclopédie scientifique ^ Enfin, peut-être au plus fort de la résistance que subissait l'Ordre, il laissa échapper un mot, lui d'ordinaire si serein et impersonnel, qui témoigne
' Vitae Fratrum, éd. B. Reichert (Monumenta Ordinis Fratrum Praedicatorum Historica, t. 1), Lovanii, 1896, p. 208. On peut trouver, d'ailleurs, dans le même livre, qui est une véritable mosaïque, des morceaux d'inspiration contraire, p. 112. Voyez aussi : We h o f e r Th. Die Schrift von Gérard de Frachet Vitas Fratrum O. P. dans Jahrhuch fur Philosophie ttnd spekulative Théologie, XI Jahrg. (1897), p. 17 et suiv.
* Non statim currebant ad quaternos volvendos... Post matutinas autem pauci currebant ad libres, /. c, p. 149. Les constitutions de l'Ordre, contemporaines de ces temps primitifs invoqués par Gérard de Frachet, et qui ne visaient certainement pas à amoindrir la piété des frères, semblent avoir eu un autre idéal quand elles ordonnent au maître des , novices de leur inculquer : Qualiter intenti debeant esse in studio, ut de die, de nocte, in domo, in itinere, legant aliquid vel mediteutur, et quidquid poterunt retinere cordetenus, nitantur. Dist. I, cap. XIII, dans Denifle, Archiv filr Litt.- und Kirchengesch., I, p. 201. Et ailleurs : In cellis légère, scribere, orare, dormire et etiam de nocte vigilare possint, qui voluerunt, propter studitim. Dist. II, cap. XXIX, /. c, p. 223.
* Sur les diverses éditions de Vincent de Beauvais, voy. Vogel A., Vincenz von Beauvais, Freiburg, 1843, p. 9 et suiv.
* Ego autem in hoc opère vereor quorumdam legentium animos refragari, quod nonnuUos Aristotelis flosculos, precipueque ex libris ejusdem physicis et metaphysicis, quos nequaquam ego excerpseram, sed a quibusdam fratribus excerpta susceperam... quod per diversa capitula inserui. Prolog., cap. 10. Il s'excuse pareillement pour avoir traité les questions de médecine : Super omnia mihi confiteor displicere, non quod illa quidem in se bona non sint taliumque studiosis utilia, sed quia professionem meam non decuit huiuscemodi rébus investigandis ac describendis tam diligenter insistere. Prolog, cap. 18, ad finem.
' Albertus Theologus, frater ordinis Praedicatorum narravit mihi, quod Parisiis illi daemon in specie cujusdam fratris apparuit, ut eum a studio revocaret. Cantipratanus Th., Bonum universale de Apibus, Duaci, 1627, lib. II, cap LVII, n. 34, p. 563.
^ Revue Thomiste, t. V, p, 95.
èô SIGER DE BRABAXT - I« PARTIE
de son impatience en présence d'une opposition tenace et peu éclairée. c II y a, dit-il, des gens qui ne savent rien, et qui veulent de toutes façons combattre l'usage de la philosophie, surtout chez les Prêcheurs où personne ne leur résiste, sorte d'animaux stupides qui blasphèment ce qu'ils ne connaissent pas » *.
Malgré les résistances extérieures et celle qui consistait plutôt en une sorte de passivité d'une partie de la population de l'Ordre, le mouvement scolaire créé par les Frères Prêcheurs aboutit rapidement à ses conséquences logiques : il s'étendit à l'ensemble des sciences profanes aussi bien que des sciences sacrées. Deux hommes doués d'une rare puissance d'assimilation et qui eurent la claire vision du problème intellectuel de leur temps, constituèrent en philosophie et en théologie la direction la plus vigoureuse et la plus stable qu'ait connue le moyen âge latin. Albert le Grand, et Thomas d'Aquin son disciple et continuateur, fondèrent leur œuvre dans l'espace d'une trentaine d'années (1245-1274), et elle fut assez puissante pour révolutionner leur temps et traverser les siècles '.
L'œuvre scientifique d'Albert le Grand se rattache directement au fait de l'introduction des principaux traités d'Aristote dans le milieu latin et à celui de leur prohibition. D'une part, l'encyclopédie scientifique du Stagirite offrait à qui voulait la moissonner un champ d'une fécondité et d'une richesse près desquelles le savoir philosophique du siècle précédent était bien maigre et bien incomplet ; d'autre part, les prohibitions ecclésiastiques avaient jeté sur les écrits du Philosophe une défaveur qui devait ralentir, sinon compromettre, l'exploitation de cet énorme capital intellectuel dans le monde lettré d'alors. Grégoire IX avait sans doute ouvert la voie à une solution du problème en songeant à une correction d'Aristote ; mais le procédé préconisé n'étant pas praticaljle, il n'eut pas de suite, ainsi que nous l'avons déjà dit. Un esprit cependant se rencontra qui, doué d'une vaste compréhension et d'un savoir positif étonnant pour son temps, entrevit
' Quidam qui nesciunt, omnibuii modis, volunt impugnare usum philosophiae, et maxime in Praedicatoribus, ubi nuUus eis resistit, tanquam bruta animalia blasphémantes in lis quae ignorant. In Epiatolas B. Dionysii Areopa<ritae. Epist. VIII, n. 2. Albert vise COTUinement ici lea critiques dont nous avons parlé plus haut, p. 34, note .S, et non la rériftance interne d'une minorité de l'Ordre dont l'action fut assez limitée et faible.
• On doit placer vers 1246 le commencement de la pul>lication des grands travaux philosophiques d'Albert (Revut Thomiste, t. V, p. 06) ; mais ses premières œuvres doivent remonter vers 1240. D'autre part, après la mort de saint Thomas (1274), l'activité d'Albert était, i peu de chose près, achevée, puisque trois ans avant sa mort (1280), sa vie intellectuelle fut presque éteinte. L'activité littéraire de Thomas d'Aquin commence vers 19H, une quinxaine d'années après celle d'Albert.