CHAPITRE II — DE L'ACTION D'ARISTOTE
matériaux d'Aristote et de ses commentateurs, ainsi que ses propres observations ^ Ce fut cette facilité d'entendre Aristote et d'avoir sous la main toute la science antique qui fit la fortune extraordinaire de l'œuvre d'Albert le Grand.
Cette méthode, excellente au point de vue de la vulgarisation, et ce point de vue devait dominer tous les autres au moment de l'introduction de tant de travaux hétéroclites venus du dehors, cette méthode avait le grave inconvénient de ne pas serrer de très près le texte d'Aristote. Quand l'intelligence et le crédit du Philosophe furent assurés, la préoccupation de certains esprits dégagea le sort du maître de celui de ses divers commentateurs, et la question plus restreinte et plus précise fut de savoir quelle avait été au juste la pensée d'Aristote sur les divers problèmes de la science et de la philosophie : le rôle de la critique se substituait à celui de la vulgarisation. Ce furent les tentatives du groupe averroïste, dont l'activité se manifeste vers 1260, qui posa d'urgence le problème de la critique textuelle par ses prétentions arrêtées d'entendre Aristote à la façon d'Averroès.
Thomas d'Aquin, le disciple d'Albert, reprit alors, sur un nouveau plan, l'œuvre de son maître. L'Eglise romaine, qui voyait toujours se poser cet inévitable problème de la propagation des écrits d'Aristote, ne fut pas étrangère à l'entreprise. Si elle ne conçut pas, la première, le projet, elle l'encouragea hautement. Ce ne saurait être, en effet, par une circonstance fortuite que Guillaume de Moerbeke, le nouveau traducteur d'Aristote, et Thomas d'Aquin, le nouveau commentateur, se trouvent simultanément à la cour pontificale, au moment de l'exécution de leur double travail. Urbain IV, qui les avait réunis au temps même où il renouvelait l'ancienne interdiction d'enseigner les livres du Stagirite (1263), leur avait manifestement commis cette œuvre ^ Neuf ans plus tôt, sous l'influence des mêmes préoccupations, Alexandre IV avait utilisé à sa cour les services d'Albert le Grand et lui avait demandé d'écrire son traité De Unitate intelledus contra Averroem '. Il fallait maintenant frapper un coup plus décisif, en
' Jourdain, Recherches critiques^ p. (103 et suiv. ; von Hertling G. Albertus Magnua, p. 35 et suiv.; Zell K. Albertus Magnus als Erklàrer des Aristotelcs (Der Katholik, t. LXIX, p. 1G6-78) ; Endriss G. Albertus Magnus als Interpret der aristotelischen Metaphysik, Miinchen, 1886.
^ C'est ce qu'a justement observé N. Thoemes, Commentatio literaria et critica de Sancti Thomae Aquinatis operibus. Berolini, 1875, p. 29. On pourrait ajouter d'autres données historiques qui confirment ce fait, par exemple les paroles de saint Thomas dans la dédicace à Urbain IV de son Commentarium continuum super Matthaei Evangelium (Catena aurea).
^ Albertus Magnus, Stimma Théologien, Pars II, quaest. 77, memb. 3 ; Thomas Cantipratanus, Bonum universate de Apibus, lib. II, cap. X, 23,
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reprenant le problème fondamental d'une interprétation critique d'Aristote, d'une correction de ses erreurs et de celles de son commentateur arabe. C'est ce que tenta Thomas d'Aquin avec la collaboration philologique de Guillaume de Moerbeke.
Une double condition, ainsi qu'il est aisé de le voir, commandait le problème abordé : s'assurer d'une traduction exacte d'Aristote et en faire une exégèse critique et littérale.
Pour résoudre la première difficulté, Thomas fit entreprendre de nouvelles versions d'Aristote ou reviser les anciennes par son confrère Guillaume de Moerbeke, un dominicain flamand incorporé à la province de Grèce, devenu plus tard archevêque de Corinthe (1278 f 1286) \ et qui lui prêta,
» Quétif-Echard, Script. Ord. Praed., I, 388, II, 818 ; de Rubeis B. De gestis et scriptis, ac doctrina Sancti Thotnae Aqutnatis, dissertationes criticae et apologeticae, Venetiis, 1750, Dissert. XXIII, cap. II, p. 237. Les dissertations de Rubeis ont été rééditées au tome premier de l'édition romaine des Œuvres de S. Thomas, Romae, 1882; Histoire littéraire de la France, t. XI, p. 143-150; Jourdain, Recherches critiques, p. 67-75; De Wulf M. Histoire de la philosophie scolastiqiie dans les Pays-Bas et la principauté de Liège jusqu'à la Révolution française, p. 279 ; Bardenhewer O. Die pseudo-arisioielische Schrift Ueber das reine Gute bekannt tinter dem Nainen Liber de Causis, Freiburg i. B., 1882, p. 271-72.
Les auteurs n'ont pas utilisé tous les textes les plus anciens touchant l'étendue de l'œuvre entreprise par G. de Moerbeke et le fait de l'intervention de Thomas d'Aquin. Nous les transcrivons ici dans leur ordre chronologique. Roger Bacon écrit en 1272 : WilUelmus Flemingus... omnes translationes factas promisit immutare et novas cudere varias. Sed eas vidimus et scimus esse omnino erroneas et vitandas. (Opéra hactenus inedita, p. 472). La Tabula scriptorum ord. praed. (1312) : Fr. Wilhelmus Brabantinus, Corinthiensis, transtulit omnes libros naturalis et moralis philosophie de greco in latinum ad instantiam fratris Thome. Item transtulit libros Procli et quedam alia. (Déni fie, Archiv, II, 226-27). Guillaume de Tocco, dans sa vie de saint Thomas : Scripsit [Thomas] etiam super philosophiam naturalem et moralem et super metaphysicam, quorum librorum procuravit ut fieret nova translatio quae sententiae Aristotelis contineret clarius veritatem {Acta Sanct., t. I martii, p. 663). Henri de Hervordia (f 1370) : Decimo septimo anni Rychardt frater Wilhelmus Brabantinus, Chorinthiensis [episcopus], de ordine predicatorum, rcbu» excessit humanis. Hic transtulit omnes libros Aristotelis naturalis et moralis philosophie et metaphysice de Greco in Latinum, verbum e verbo, quibus nunc utimur in •colis, ad instantiam fratris Thome de Aquino. Nam temporibus domini Alberti translatione veteri omnes communiter utebantur (Liber de rébus tnemorabilibus, éd. Potthast, Gottingae, 1869, p. 203).
Les accusations de Roger Bacon contre les traductions de Guillaume de Moerbeke (/. c.) ne sont, comme beaucoup d'autres, qu'un dénigrement systématique. « Nous croyons que totis tes jugements de Roger Bacon sur les travaux de son temps ont besoin d'être contrôlés. Nos recherches personnelles nous ont démontré qu'ils étaient entièrement injustes, au moins par leur exagération, en ce qui regarde les versions d'Aristote et des autres auteurs anciens... Ces traductions sont sans élégance, mais elles rendent le texte littéralement et avec une exactitude scrupuleuse. • Vacant A. La Controverse et (e